MAIIAM, L’art contemporain au Nord de la Thaïlande

10 min. de temps de lecture.

À tout juste une année d’existence, le MAIIAM remporte le prix prestigieux des Leading Cultural Destinations Awards, devant la  Fosun Foundation de Shanghai et le Jiangsu Art Museum de Nanjing. Situé à Baan Ton Pao, dans le district de Sankampaeng, à dix kilomètres à l’Est du centre de Chiangmai, deuxième métropole de Thaïlande, le musée d’art contemporain est né de la volonté du Français Jean-Michel Beurdeley, fils et petit-fils de spécialistes en art d’extrême-Orient, de sa femme Patsri Bunnag et de son fils Eric Booth Bunnag, liés à la famille royale de Siam, de partager leur collection avec le grand public.

Le MAIIAM qui doit son nom à la contraction du vocable thaïlandais Maï Iam, pour « tout neuf », se signale par une façade majestueuse de simplicité, faite d’une mosaïque de milliers de miroirs et procède  de la conversion réussie d’un entrepôt de 3000 mètres carrés en espace d’exposition sur deux niveaux, au parcours agréable, lumineux et aéré. L’ensemble, signé par le bureau d’architecture All Zone de Bangkok, ajoute un large patio, une librairie-boutique, un restaurant et une salle de projection.

Un musée privé donc, comme il en existe quelques uns par le monde, mais aussi le vecteur de l’élargissement d’une passion de collectionneur à une vocation de mécénat : côtoyant la collection permanente des acquisitions, les expositions temporaires répondent à la volonté assumée d’offrir une visibilité à l’art contemporain thaïlandais, à ses grandes signatures comme aux jeunes créateurs repérés pour les promesses de leur talent.

L’ouverture du MAIIAM s’est faite en juillet 2016 avec « The Serenity Of Madness », ou « Sérénité de la folie »,  d’Apichatpong Weerasethakul. L’installation du réalisateur d’Oncle Boonmee, Palme d’or à Cannes en 2010, portait le symbole d’un projet assez fou et assez serein pour affronter ses sceptiques, recevoir l’adhésion d’un public local et la récompense d’un prix international.

Conversation avec Jean-Michel Beurdeley.

“Il faut donner de l’émotion à nos visiteurs, faire en sorte qu’ils ne restent pas passifs.”

Hervé Le Goff : À partir de quel moment vous être vous senti collectionneur ?

Jean-Michel Beurdeley : Je viens d’une famille de collectionneurs, j’ai toujours aimé l’art, beaucoup plus que les études, c’est dans les gènes. J’ai  commencé à collectionner vers dix-sept ans, j’ai eu ma galerie à dix-neuf. Dès les années 1970-80, il m’est arrivé de prêter des œuvres aux musées de la Ville de Paris et en France,  et aussi pour des expositions aux États-Unis.

H. L. G. : Comment s’est passée cette transition d’une galerie à Paris à un musée à Chiangmai ? 

J. M. B. : J’aime découvrir ce qui n’est pas à la mode, ce qui a été  le cas de l’art contemporain thaïlandais, trop méconnu. A Paris, je vendais de l’art ancien d’Extrême-Orient, mais ma dernière exposition, en 1999, était consacrée au grand artiste thaïlandais Montien Boonma, comme un clin d’œil qui annonçait ce que je ferais après. Patsri, ma femme, pensait à un projet en mémoire de sa grand-tante Chao Chom Iam, épouse consort du roi Rama V. Nous avons préféré réaliser ce projet nous-mêmes,plutôt que de faire une donation à une fondation de Thaïlande. Nous avions l’idée d’un musée dont le fonds serait constitué de notre collection et de nos acquisitions. Chiangmai est une ville d’artistes et nous pouvions les rencontrer sur place. Les services culturels de l’ambassade de France nous ont confortés dans nos goûts, notamment Francine Méoule, spécialiste d’art contemporain en Asie du Sud-Est. Il faut reconnaître que sur le plan de la culture, la France reste un grand pays.

H. L. G. : Comment établissez-vous votre programme d’expositions?

J. M. B. : Il faut être franc, il s’agit de préférences. C’est aussi un  peu comme ça vient, mais il y aura toujours des présentations d’artistes thaïlandais. C’est ce qui arrive avec Shone Puipia, un garçon qui sort de l’école de mode d’Anvers et dont le travail est renversant ; j’adore la vidéo de son livre et l’installation avec ses esquisses, ses patrons. Nous avons actuellement une exposition intitulée “Patani Semasa”. Peu de gens connaissent l’école des beaux-arts de Patani, une province du sud de la Thaïlande un peu abandonnée sur le plan artistique et nous souhaitions lui donner une visibilité. Nous exposons aussi des artistes étrangers comme en ce moment la femme peintre franco-chinoise, Lalan, dont je collectionne les œuvres depuis les années 1980, de plus en plus appréciée en Chine, ou encore l’Espagnole Pilar Albarracín dont nous espérons montrer les vidéos, qui ont toutes la force de la culture andalouse. Ce sera, nous l’espérons, une véritable découverte pour le public thaï.

H. L. G. : Sur quels critères décidez-vous d’accompagner une exposition par un catalogue ?

J. M. B. : Tout dépend des donations que nous recevons, mais avant tout, le catalogue doit rester la mémoire de l’exposition.

H. L. G. : Quelle part faites-vous entre l’acquisition d’œuvres et la mission de promouvoir l’art contemporain ?

J. M. B. : De préférence, nous exposons des artistes dont nous possédons déjà quelques pièces. Comme collectionneur, vous pouvez acheter à de jeunes artistes, si ce qu’il fait vous plaît. Pour un musée, il faut attendre, car présenter un artiste qui débute et qui va peut-être arrêter, ça rend les choses difficiles. J’ai assez souvent remarqué qu’en Thaïlande, les artistes acquièrent une bonne technique, sans toujours savoir quoi en faire ensuite.

H. L. G. : Quel retour avez-vous des visiteurs et avez-vous les moyens de les identifier ?

J. M. B. : Oui, absolument. À l’entrée, on demande aux visiteurs s’ils veulent recevoir les informations sur les expositions, on constitue un fichier informatique, avec les adresses mail, et je dois dire que jusqu’ici, on a eu toujours énormément de monde à nos vernissages. Je crois que sans Internet, nous n’aurions pas pu faire ce musée. Ici, c’est instantané, les réseaux sociaux fonctionnent très bien. Un grand nombre d’expatriés et de diplomates résidant à Chiangmai viennent à toutes nos expositions. La municipalité de Chiangmai est aussi reconnaissante de nos efforts. Maintenant que le musée s’est monté et que ça marche, tout le monde dit bravo, mais on rencontrait un peu moins d’enthousiasme à l’origine du projet. Le MAIIAM fait revivre Sankampaeng, cette partie de Chiangmai réputée pour son artisanat. Pour l’exposition « Mon art du style », par exemple, j’ai pu observer l’intérêt des dames des petites échoppes de couture pour le détail et la finition des robes, cela faisait plaisir à voir. Dans l’artisanat, il y a toujours le savoir faire, mais pas encore vraiment de design; il faudrait essayer de faire des choses de meilleure qualité.

H. L. G. : Imagineriez-vous pareil projet en France ? 

J. M. B. : Nous n’en aurions jamais eu les moyens. Cependant, le financement des expositions reste difficile.

H. L. G. : Que pensez-vous de l’habitude mondialement répandue du selfie que plusieurs musées interdisent ?

J. M. B. : Bien sûr, le selfie désacralise le lieu de culture mais en même temps, je ne veux pas décourager les personnes qui n’ont pas l’habitude des musées. Quand ils font un selfie, ils choisissent les œuvres, ça veut d’abord dire qu’ils les regardent, et ça ne me dérange pas du tout qu’ils se photographient devant.  85% des gens qui viennent ici on moins de trente-cinq ans, alors que c’est la génération dont on dit communément qu’elle ne s’intéresse à rien. Certaines jeunes femmes arrivent à dix heures du matin habillées pour l’occasion, se prennent en selfie devant la façade de miroirs, c’est pour elles un honneur d’exprimer leur élégance en rapport avec l’art contemporain ; on n’imagine pas s’habiller pour aller au Louvre ou à Beaubourg. Nos visiteurs ne sont pas forcément riches, mais la jeunesse thaïe montre beaucoup d’enthousiasme.

H. L. G. : Quelle relation entretenez-vous avec les écoles ?

J. M. B. : Nous avons énormément d’écoles qui viennent, en particulier du Nord-Est. On ne souhaite pas trop les enfants du primaire qui pourraient vouloir  toucher les œuvres, mais les universités, les lycées, oui; ils sont assidus et bienvenus.

H. L. G. : Que pouvez-vous attendre d’une distinction comme le Leading Culture Destination Awards ?

J. M. B. : C’est un bonheur et un honneur. Cela crée une sorte d’électrochoc dans toute la société thaïlandaise. De voir que des particuliers arrivent à faire des choses aussi conséquentes, juste en achetant un entrepôt et en lui donnant une façade, au point de passer devant deux grands musées de Chine. Le ministère de la culture nous apprécie, la ministre du tourisme nous adore, elle nous envoie des hordes de journalistes, tout cela nous donne confiance. Nous attendons une biennale des arts à Bangkok avec Thai Bev comme sponsor qui a prévu un budget sur trois éditions, soit sur six ans, avec le soutien d’Apinan Poshyananda qui a défendu l’art contemporain au Ministère de la Culture pendant les vingt dernières années ; également une biennale à Krabi, une ville du sud, organisée par le gouvernement. Nous ne serons pas partie prenante, mais nous sommes heureux de participer à cet élan, où sont invités des artistes comme Marina Abramovic ou Huang Yong Ping. On découvre maintenant que la jeunesse s’intéresse à l’art contemporain, que le Bangkok Art & Culture Center bouge, alors qu’on n’en entendait pas beaucoup parler dans le passé.

H. L. G. : Comment a été conçue l’exposition « Mon art du style » ? 

J. M. B. : L’idée nous est venue à Madrid, quand nous visitions une exposition Givenchy à la fondation Thyssen. Le commissaire avait eu le droit de prendre n’importe quelle pièce de la collection Thyssen à condition de la mettre en relation avec la mode. Le principe nous avait semblé intéressant et nous avons immédiatement pensé que cela pourrait faire partie du programme du musée de Chiangmai qui était encore en projet. Mon épouse est décédée un peu avant l’ouverture du MAIIAM et j’ai demandé à sa nièce Pring Bunnag, critique d’art, ce qu’elle pensait de la garde-robe de Patsri. Elle a jugé que cette collection de vêtements conviendrait à merveille pour une telle exposition dont elle a accepté d’assurer le commissariat. On y a vu un hommage à mon épouse, mais, vraiment, je trouve que le dialogue entre l’art contemporain avec la mode est très fort. Lorsque vous vivez entre des œuvres d’art, est-ce que les tableaux influencent votre façon de vous habiller ou bien est-ce la mode qui oriente vos acquisitions d’œuvres d’art ? Je crois que ça vient des deux côtés. J’aime le dialogue mode/art contemporain comme le dialogue antique/contemporain.  J’ai absolument adoré l’exposition Carambolages au Grand Palais qui ne semble pas avoir eu un grand succès.  Un sceptre de roi africain et une statue étrusque, la juxtaposition était forte.

H. L. G. : Vous avez alors dû apprécier les installations de Jeff Koons,  de Murakami  ou d’Anish Kapoor au château de Versailles ?

J. M. B. : J’aime l’idée, même si je peux être parfois choqué. Cela présente déjà le mérite d’inciter les jeunes à aller voir Versailles, qui est l’exubérance, comme l’art contemporain qu’on y introduit. Il ne faut pas rester dans les choses ennuyeuses.

H. L. G. : Quelles qualités peuvent partager le collectionneur et le directeur de musée que vous êtes tout à la fois ?

J. M. B. : Je pense qu’il faut avoir le courage de ce qu’on aime, regarder une œuvre d’art avec les yeux et pas avec les oreilles. Rien ne m’agace plus que les commentaires que j’entends encore maintenant, de la part de personnes réputées expertes, qui ne voient en  Lalan que l’ex-femme du peintre Zao Wou-Ki. Je crois qu’il faut donner de l’émotion aux gens, j’ai besoin d’émotion quand j’achète une œuvre, quand je l’accroche, quand je l’expose. Si j’arrive à la communiquer, j’ai joué mon rôle.

H. L. G. : Quel futur voyez-vous pour le MAIIAM ? 

J. M. B. : Nous avons deux fondations, la Chao Chom Iam  Foundation et la Patsri Bunnag Foundation. Mon fils s’en occupe déjà plus que moi, il continuera après moi. Je pense que nous avons  un rôle à jouer. Si, le plus vite possible, d’ici cinq ou vingt ans, Chiangmai se dote de musées d’art contemporain plus importants, on pourra alors arrêter, je n’ai aucun problème avec ça. Je ne suis pas non plus contre la contribution des collectionneurs. Nous avons peut-être trois ou quatre cents pièces d’art contemporain, ce qui n’est pas énorme. Le problème, quand vous donnez des œuvres à un musée, il y a le risque de les voir enfermées dans une réserve dont elles ne ressortiront que cent ou deux cents ans plus tard, ou peut-être même jamais. La vie des œuvres d’art est assez incertaine. Je rêve de construire une grande maison sur une rizière, où j’aimerais vivre entouré des œuvres que j’aime.

Propos recueillis par Hervé Le Goff

INFORMATIONS PRATIQUES
MAIIAM
Contemporary Art Museum
122, Moo 7 Tonpao Amphoe San Kamphaeng
Chang Wat Chiang Mai 50130, Thaïlande
http://www.maiiam.com

Dates des expositions :
Apichatpong Weerasethakul, « The Serenity Of Madness », 030716-100916
Kamin Lertchaiprasert « Timeless Present Moment » 250916-060217
« Mon art du style » 250217-250617
Patani Semasa « 190717- 140218 »
Lalan, « The Cosmic Dance of the Paintbrush » 230917-140218

Jean-Michel Beurdeley est, avec William Warren, co-auteur du livre « Jim Thompson La maison sur le Klong », (éditions du Pacifique 2004)

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *