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Philippe Ageon, continue son travail de galeriste du possible. Œuvres à portée de regard et de portefeuilles, tous genres confondus : les meubles ne sont pas de pures choses utilitaires, les photos décrivent des mondes d’aujourd’hui et d’hier, la peinture est abstraite ou … Concrète ? Cette nouvelle exposition qui présente les œuvres d’Anastassia Bordeau, ne dépare pas les précédentes, elle ne dépare pas une autre exposition du travail cette peintre (sse ?) qui s’était tenue chez BOA voici deux années.

Je l’avais longuement commentée (suivre ce lien)tant le projet d’Anastassia m’avait paru à la fois bien pensé, bien construit et remarquablement exécuté. Ce que j’avais aimé dans ce travail d’artiste, c’était à la fois son exceptionnelle concision au service d’idées claires et son évocation en toute simplicité de thèmes forts, « éternels ». Pour elle plus l’ombre est profonde, plus la clarté est intense : opposition du flash blanc et de la nuit noire. Pour l’artiste, le regard contemporain est marqué par une obsession : celle du rétroviseur. Nous ne regardons pas l’avenir mais, dans ces nouveaux miroirs que sont les écrans du cinéma, nous nous obstinons sur le passé.

Anastassia Bordeau développe ce thème depuis longtemps, dans des œuvres fortes où la vie se réduit à des salles de spectacle et des stations de chemin de fer, devenues elles-mêmes, théâtres pour les voyageurs. Devant des rangées de fauteuils rouge, au long de quais absolument rectilignes, des écrans ont pris la place des acteurs des publicités. On y joue des films « culte ». Des films anciens. En noir et blanc, d’où émane une vie plus vivante que dans les fauteuils de velours où les quais des stations.

J’avais suggéré que, grâce à l’œuvre de peintres comme Anastassia, on comprenne mieux certaines « connexités » ou « apparentements », apparemment insensés et qui se trouveraient tout à coup évidents. Ainsi, la communauté d’esprit et de réalisation que j’ai toujours suspectée entre les images de Hopper et celles de Magritte trouve sa « démonstration » dans le travail d’Anastassia.

Cette dernière montre par sa thématique et son style pictural que l’un et l’autre de ces deux peintres vivaient dans le même monde avec les mêmes obsessions et la même volonté farouche d’en raconter toutes les facettes au moyen de formes et de structures simples. Son travail « évacue » le mouvement et donc le temps ? Anastassia, comme on le trouve dans l’œuvre de ces deux artistes, propose de simplifier la dimension temporelle et de la rendre « lisible » et pas seulement « visible » dans et par l’accumulation de signes simples, Rails, sièges rouges, quais rectilignes, rétroviseurs. Lignes claires ? Serait-ce paradoxal de relever que chez elle l’ombre n’a pas pour objet de montrer qu’il existe une vie des objets et des personnages, ni de leur donner contenance, les rassurant sur leur participation au réel. De même qu’il n’y a pas d’ombre qui vaille chez Hopper et Magritte, l’ombre chez Anastassia, c’est la nuit, reine ou déesse, elle est « dans la machine », en tant qu’acteur dans l’œuvre et y joue sa partition. Serait-elle le symbole d’un présent éternellement figé propice au retour du passé dévoilé par la projection de films anciens ? Sans le sombre, le noir et l’ombre, rien ne serait visible ? Regardant devant eux, les regardeurs verraient ce qui est maintenant derrière eux.

L’exposition reprend cette thématique et propose de grands tableaux où ce projet s’exprime dans sa plus grande pureté. Parmi ces œuvres déjà présentes chez BOA, le tableau qui ne cesse de me séduire et que je trouve très fort et très profond, au point que l’ai installé en tête de cette chronique. A l’inverse des autres œuvres, pas de rouge pour suggérer la théâtralité du sujet (hormis la « petite tâche de couleur rouge », sac que tient la jeune femme sur la droite du tableau). La nuit n’y est pas déesse lourde et obsessionnelle. Un triptyque rythme l’œuvre et propose une histoire aux confins de l’absurde : dans une station de chemin de fer, les emplacements publicitaires sont éclairés de scènes où le chemin de fer est cadre et acteur d’une histoire en noir et blanc. La construction du tableau, combinant lignes verticales et horizontales, les lignes de fuite qui lient le tout, conjointement avec la pure clarté du dessin et de la pose des couleurs, tout ici, renvoie à cette formule que j’ai un jour proposée à Anastassia : « l’art français en trois mots ? ». Réponse : « rien de trop ».

Outre ce que BOA avait montré dans la précédente exposition, l’artiste propose une série de petits tableaux. Certains étaient déjà là, d’autres sont plus récents et marquent une évolution thématique. Le fil rouge qui traverse le travail d’Anastassia est toujours là, rapport entre spectateur et spectacle, rapport entre nature et temps présent d’un côté et art et passé de l’autre, rapport entre d’une part l’art éternel présent à tous et de l’autre des regardeurs vus de dos, ou des sièges vides de regardeurs marquant l’absence au monde.

L’opposition regardeur-regardé s’atténue dans ces nouvelles œuvres, le temps s’inscrit et repousse le noir absolu ou le rouge théâtre. Ce sont des ciels colorés, des crépuscules d’été, des bleus chaleureux qui apportent avec eux, l’histoire et le contexte et écartent certaine froideur des œuvres antérieures : le discours est moins abrupt et plus psychologue. Il mêle bien davantage texte et contexte : l’artiste installe les écrans de cinéma dans des parcs, sur les bords de mer, dans une prairie à deux pas d’une église de « village » ou au bord d’un lac de montagne. Sur certains écrans, les montagnes paraissent poursuivre le dessin des « vraies montagnes » qui forment à l’horizon le cadre naturel du spectacle, comme si la nature se portait au secours de la culture, comme si l’espace du spectacle était indissociable de l’espace naturel. Le discours devient ouvertement magrittien quand un parc « à la française », décor d’un film, vient percuter un autre parc, décor de la vie, mais parc « à l’anglaise » ! Et aussi, l’artiste débusque de merveilleuses ambiguïtés : dans une scène sur un écran planté devant la mer, un acteur « s’en va », tenant son chien en laisse, en suivant un rivage. Comme lassé de ceux qu’il ne voit pas et qui ne sont pas là, il tourne le dos aux rangées  de « fauteuils transat » quasiment vides de regardeurs.

Tout en maintenant ses thèmes de prédilection, l’artiste quitte les oppositions frontales au profit de nuances qui adoucissent son trait et son propos.

INFORMATIONS PRATIQUES
Anastassia Bordeau : Plan séquence
jusqu’au 31 janvier 2018
BOA, 11 rue d’Artois
75008 Paris
http://www.galerieboa.com
http://www.anastassiabordeau.com

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