Tours et détours de la peur et ses avatars au Frac PACA

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Dans le cadre de l’Année France-Colombie, quatorze artistes colombiens et treize artistes internationaux de la collection du FRAC Provence Alpes-Côte d’Azur sont réunis par Albertine de Galbert, commissaire et Elena Lespez Munoz, commissaire associée, autour de ce sentiment difficilement traduisible qu’est la peur.

« La peur est moins une angoisse provoquée par ce qui existe, angoisse à laquelle l’événement même peut se charger de porter remède, qu’une inquiétude forcément inapaisable à l’égard de ce qui n’existe pas. C’est en quoi la peur est un vertige, (…) » – Clément Rosset, philosophe (catalogue de l’exposition)

Synonyme de faiblesse et d’impuissance la peur peut aussi être un formidable moteur quand elle est domptée. C’est sur cette dualité que se construit le parcours à la façon d’un labyrinthe qui ouvre sur ce titre emprunté à l’écrivain colombien Juan Gabriel Vásquez « le bruit des choses qui tombent »; suffisamment équivoque pour mettre notre imaginaire en déroute. Comme un écho qui remonte à la surface de notre inconscient.

Puis l’ouverture se fait sur l’œuvre d’Ever Astudillo « Signos Vitales ». Un homme à terre au milieu d’une foule et cet éclair qui lance un signal, sorte d’ imminence menaçante, reprise par la vidéo d’Alberto Baraya avec ces tirs de mitraillettes qui ricochent sur la surface plane du fleuve amazonien. Inquiétude sourde à l’œuvre également dans le paysage de Beatriz Gonzàlez dont la peinture douce renvoie à une catastrophe naturelle ayant frappée la communauté indigène. Puis la perte est convoquée à travers les œuvres de Doris Salcedo, vrai coup de cœur qui à travers cette armoire de famille coulée de béton, décrit une mémoire empêchée jusqu’à l’angoisse de l’abîme face à cette installation pour le Castello du Rivoli, ce mur de briques qui envahit tout et obstrue la lumière. Peur d’être happé ? peur liée à l’enfance ? Trauma originel ? comme chez Santiago Càrdenas avec cette figure esquissée sans tête, quasi spectrale. Retenus captifs par cette paralysie progressive, sommes nous condamnés à tourner en rond tel ce papillon de nuit de Francis Gomila affolé par la lumière de l’ampoule.

Désintégration de nos repères reprise par Oscar Munoz avec ce Palimpseste au bord de l’effacement. Résistance de l’image face aux limites du réel, Arnaud Claass interroge cette persistance rétinienne indéchiffrable.

La peur peut se traduire par une sensation de menace sur notre intégrité physique comme avec ces fragments de corps de Tony Cragg, ce portrait d’arbre renversé de Rodney Graham, l’évocation de la perte d’une dent de Fabrice Hyber dont le titre renvoie à réalités tragiques « Et la terreur fit déserter les plages » jusqu’aux protubérances hallucinogènes de Bruno Botella.

Chez Laurent Grasso avec la vidéo « Soyez les bienvenus » il est question des mécanismes d’instrumentalisation et de manipulation de la peur, face à cette foule qui cache l’objet même de l’attroupement ou l’impressionnante installation d’Edwin Sanchez, cet échafaudage que l’on doit traverser pour découvrir des images de guérilleros à contre emploi, extraites des archives de la police de Bogota, loin de la vision ultra violente généralement médiatisée. Des politiques de la peur qui nous maintiennent dans la dépendance, telles que décrites par le psychanalyse Roland Gori dans le catalogue et lors de la table ronde du 27 janvier.

Comme le rappelle Jean-Luc Verna à l’étage le diable n’est jamais totalement mauvais, de même ce ciel photographié par Leonardo David Herrera à l’endroit même des assassinats réalisés par les cartels de la drogue dans la région de Cali. Ambivalence de ces images telle que relayée également par Paulo Licona dont les petits rats de papier envahissent tout l’étage. Animal qui renvoie à l’histoire de la cité phocéenne et l’invasion de la peste, à la fois poison et remède.

Comment dès lors apprivoiser la peur, décrypter ses mécanismes ? Le duo Péjus et Berdaguer nous montre la voie à travers leur dispositif d’émancipation individuelle, « la Traumathèque », sorte d’archive introspective de nos peurs. Entre rite et pensée magique nous pouvons confier nos angoisses et nous en libérer à travers cet espace de méditation et visualisation mentale. Une solution certes temporaire mais qui offre un sas de résistance possible, avant que l’effroi et les cauchemars ne ressurgissent via la vidéo ensorcelante de Maria Isabel Rueda, « la mano en el fuego ».

Pari réussi pour cette dernière exposition de l’Année France-Colombie à travers ce qui ressemble à un formidable récit d’anticipation dystopique aux multiples contours et échos autant formels que poétiques.

INFOS PRATIQUES :
Le Bruit des choses qui tombent
Année France-Colombie
/!\ Derniers jours : jusqu’au 18 février 2018
Frac PACA
20 Boulevard de Dunkerque,
13000 Marseille
http://fracpaca.org
Catalogue téléchargeable ICI

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