Rencontre avec Petros Efstathiadis, lauréat du Prix HSBC pour la Photographie 2018

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Deux lauréats pour un seul dénominateur commun… celui de la Résistance. Nous avons rencontré les photographes primés de cette 23ème édition du Prix HSBC pour la Photographie et découvert leurs univers respectifs. Petros Efstathiadis nous parle de « Gold Rush », le dernier volet d’un travail plus global sur la situation économique d’un pays foudroyé par la crise. Mêlant installations et photographies, Petros raconte les histoires d’un peuple en mutation…

Mowwgli : Expliquez-nous votre série « Gold Rush » qui vient d’être primée.

Petros Efstathiadis : J’ai étudié la photographie en Angleterre. j’ai rapidement fait évoluer ma pratique, travaillant de loin en loin la question du portrait et du document. Quand je suis revenu m’installer en Grèce, la situation économique était désastreuse. je me demandais si je devais y rester. Je suis rentré dans mon petit village au nord de la Grèce, et là, dans la cour de ma maison j’ai commencé à réaliser mes installations.

J’ai récupéré ça et là des morceaux de bois, de cartons, des objets abandonnés, pour raconter l’histoire de mon pays. Gold Rush, c’est le dernier chapitre de ce long périple intérieur, qui réunit plusieurs corpus d’images, comme celles sur les bombes. Je voulais restituer la Grèce dans sa « balkanité », raconter en dessinant à travers ces installations ce qui nous était arrivé. J’ai voulu montrer ce que la Grèce aurait pu être, et ce qu’elle est devenue, et la crise qui nous a touché de plein fouet, les aspirations que, nous les jeunes, avons et les espoirs déçus de nos aînés.

Mowwgli : Vos images ressemblent à des photo-sculptures. Vous sentez-vous davantage photographe ou plasticien?

P. E. : Je suis un photographe-plasticien. J’aime créer de mes mains mes « décors », les penser, les agencer. L’univers est chaotique et chaque détail a son importance. Quand je suis rentré en Grèce et que j’ai commencé, je me suis inspiré de mon enfance, de mes souvenirs pour créer ces univers. Dans la série sur les bombes, je me suis particulièrement inspiré de ce que je fabriquais enfant avec mes copains. Elles ressemblent d’ailleurs à des jouets. Ce qui m’intéressait, c’était de pouvoir montrer comment nous sommes conditionnés par la peur du terrorisme, et donc comment des objets du quotidien comme des balais, des bidons de lessive ou de simples ampoules pouvaient devenir aussi menaçants, aussi agressifs si on les assemblait d’une certaine façon. Nous avons connu en Grèce une grande tension du fait de la crise économique, mais aussi de ce contexte global très confus. Je voulais montrer que les bombes de mon enfance pouvaient être une réponse ludique et puissante, presque pacifique à l’absurdité dans laquelle nous sommes embarqués.

Mowwgli : La Grèce est-elle votre muse?

P. E. : Oui, on peut dire cela comme ça. Mais je voulais montrer une toute autre image que la Grèce fantasme. Dans mes travaux, qui sont à la frontière du document, je ne montre ni cette Grèce  de carte postale aux petites maisons blanchies à la chaux et au ciel bleu limpide, ni cette Grèce vue dans les actualités avec cette foule grondante et mouvante qui se soulève. Je travaille beaucoup sur mon environnement proche, sur l’impact de la crise économique sur nos quotidiens. Je pars de mon village et de ce que j’y vois, j’y perçois, de ce que je ressens, de l’écho lointain du monde qui arrive jusqu’à nous. Les rêves, les espoirs, les ambitions déçues, les malheurs sont les mêmes ici, et ont les mêmes conséquences sur mes voisins, les membres de ma famille.

Je trouve mon inspiration juste sous mes yeux mais le propos lui, est universel.

Les constructions que je crée sont très éphémères, je mets souvent plus de temps à rassembler les éléments et à les agencer que leur durée de vie; elles tiennent à peine debout, parfois juste le temps de la prise de vue. Au final, seule la photographie restera comme unique témoin de ce que j’ai conçu. Le résultat est comme une métaphore de ce qui nous arrive.  Une décision lointaine prise par des personnes qui sont restées dans le « concept » sans réfléchir aux impacts futurs, des organisations branlantes qui s’écroulent lorsque le vent souffle et les conséquences sur la population qui elle restera longtemps, comme ces photographies. Dans Gold Rush, j’aborde la question sous un angle différent. Je place la Grèce dans un contexte social tendu et rappelle son histoire particulière : elle est à la fois le berceau de l’Europe, et elle en est devenue une sorte de laboratoire politico-économique dont le feuilleton s’achève dans la douleur.

Mowwgli : Malgré tout, il y a beaucoup d’humour, ou plutôt de clins d’oeil dans votre travail, de références à d’autres photographes. Quelle dimension documentaire souhaitez-vous donner à vos travaux?

P. E. :  C’est vrai qu’il y a beaucoup de fantaisie dans mon travail. Derrière chacune de mes installation, il y a un évènement. Dans mes images, je veux raconter une histoire au spectateur, et je veux qu’il croit à ces fictions symboliques que je crée. Contre toute logique, j’aime l’amener à envisager ce qu’il a devant les yeux comme une réalité plausible. Dans ces construction-cathédrales que je propose, la perception sera très différente en fonction du spectateur. Quand j’étais en Angleterre, je percevais toutes les différences culturelles qu’il y a dans l’appréciation, la compréhension d’une image. La vraisemblance de fait est une notion relative. Si vous habitez New York ou Londres, mes installations vous sembleront peut être moins réalistes qui si vous venez d’Afrique ou des Balkans. Pour les premiers, on sera dans un exotisme esthétique, quand pour les seconds on touchera à la banalité. Parfois, la fiction rattrape le réel.

Petros Efstathiadis a sélectionné une photographie issue de sa série, pour un décryptage :

http://www.petrosefstathiadis.com

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