397 Views |  Like

Découvrir la Bande dessinée #6 : Les jeunes auteurs à suivre en 10 essentiels

15 min. de temps de lecture.

Pour ce dernier volet de notre dossier “découvrir la bande dessinée” (suivront la bande dessinée jeunesse puis les dossiers comics et manga) on se penche sur les nouveaux talents, sur les jeunes auteurs incontournables qui font la bande dessinée d’aujourd’hui. Ou de demain !

📙 Place au 6e tips pour construire votre bibliothèque idéale les jeunes auteurs à suivre en 10 essentiels

1 – BASTIEN VIVÈS
C’est le plus ancien de nos dix jeunes auteurs, avec une imposante bibliographie de presque 40 livres dessinés en seulement 12 ans de carrière, il entraine son public à chaque nouvelle parution dans des univers bien différents. De la chronique puissante et intimiste (Le Goût du chlore, Dans mes yeux, Polina, Une soeur) à la baston/aventure/SF/fantastique (Pour l’Empire, Lastman, La Grande Odalisque) en passant par l’érotique grotesque (Les Melons de la colère, La décharge mentale) sans oublier l’humour à travers certains des strips les plus drôles d’internet (La Famille, L’Amour, La blogosphère, La guerre, La Bande dessinée) Bastien Vivès sait tout faire. C’est souvent par le dessin que l’on approche ses albums. Sa maitrise technique se double d’une recherche graphique à chaque nouvel album et son trait se fait de plus en plus léger et suggestif. Malgré cette volonté d’aller à l’essentiel, les personnages de ses albums fascinent et captivent immédiatement les lecteurs : il a le don de trouver l’expression ou la position juste en quelques traits.

 

Polina reste son album le plus marquant pour beaucoup (bon l’adaptation en film n’est pas recommandée…) Et même si ici nous sommes très fans de Lastman (lire le coup de coeur ici), il continue de publier de nombreux albums dans plusieurs genres, en témoigne les très récents Une Soeur (histoire d’amour et d’amitié d’adolescente), La décharge mentale (un porno humoristique) et Attention Chien Méchant (un livre jeunesse presque horrifique.)

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux (et c’est très dur):
Polina,
Lastman (tous ! Oui, on triche un peu)


2 – CATHERINE MEURISSE
Après un passage remarqué à Charlie Hebdo où elle sera la plus jeune dessinatrice jamais embauchée, elle a immédiatement trouvé un style et une voix dans ses dessins d’humour et ses courtes bandes dessinées. Puis elle s’est lancée dans une série d’albums très réussis alliant réflexion sur l’art, le langage et un humour joyeux. Mes Hommes de lettres (sur les écrivains qui l’on marqué) Savoir-vivre ou mourir (véritable reportage chez la Baronne de Rothschild pour parler de ses “bonnes manières”), Le Pont des arts (hommages réciproques aux poètes et peintres), Moderne Olympia (la chronique complète ici), albums drôles, vivants et érudits transmettent sa passion avec un angle incisif. Puis survint le drame et l’assassinat d’une partie des membres de la rédaction de Charlie Hebdo en janvier 2015, elle en sortira son plus beau livre La Légerté, une célébration de l’art comme remède au désespoir et à l’incompréhensible.

Un album qu’on relit avec une palette d’émotions nouvelles à chaque fois, sur les pas de la narratrice qui court après cette légèreté volée par ces attentats. Le dessin accompagne cette quête et ces planches sont très belles et émouvantes.
Suivra Scènes de la vie hormonale, un album humoristique sur les relations homme/femmes assez décalé et bien senti vis-à-vis du machisme ambiant.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
La Légerté
Moderne Olympia


3 – BRECHT EVENS
Il aura suffi d’un premier album en 2010 Les Noceurs pour qu’il devienne l’un des jeunes auteurs les plus en vue (Prix de l’audace à Angoulême en 2011, exposition, collaborations avec des designers prestigieux,…) le style unique de Brecht Evens fascine. Son travail à l’aquarelle tout en superposition lui permet de réaliser des compositions chargées et denses qui restent légères, et d’enchainer les dialogues à plusieurs niveaux et les quiproquos. Ce sera le cas également dans Les Amateurs. Puis il marque un tournant avec Panthère où il explore une nouvelle manière d’aborder ses récits et en profite pour expérimenter graphiquement grâce à ce personnage faustien de panthère qui change de forme et de manière d’être dessinée en permanence. On se perd dans les dessins magnifiques et envoutants de ce conte noir qui cache un secret terrible. Plusieurs interprétations possibles à ce Alice au pays des merveilles terrifiant et sublime dans sa composition, à vous de vous faire une idée.

Un livre noir dans les faits, irradiant de couleurs dans la forme, ce qui fait de cet album une très belle réussite. L’auteur annonce un album pour 2018 Les Rigoles dont il a dévoilé une partie des planches au festival d’Aix en Provence. Dur de patienter…

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Panthère
Les Amateurs


4 – FLORENCE DUPRÉ LA TOUR
Spécialiste du faux et du jeu de rôle réel, Florence Dupré la Tour s’amuse dans ses albums à raconter une réalité qu’elle déforme, mêlant autobiographie, mensonges et obsessions en tous genres. Avec un humour noir, presque cruel (un mot qu’elle va s’approprier pour son oeuvre autobiographique) elle raconte son quotidien ou presque.
Elle démarre sa carrière avec deux séries jeunesses (également destinées aux adultes) Borgnol et Capucin assez mordantes et drôles qui contiennent déjà en germe son goût pour l’autobiographie déguisée et l’humour féroce. C’est avec Cigish ou le Maître du jeu qu’elle surprend ses lecteurs, l’album est un recueil de son blog avec publications et commentaires où elle s’amusait à piéger ses proches, piéger plusieurs personnes en incarnant un personnage maléfique dans sa vraie vie. Elle trolle son propre blog en s’envoyant des messages d’insulte sous pseudo, se fait passer pour une voyante, vole des affaires à sa propre soeur, et je ne vous raconte pas avec ses propres enfants,… Son quotidien passé au crible de la méchanceté.

Elle va plus loin avec Cruelle, premier volume d’une trilogie autobiographique qui mets en scène son enfance. Elle évoque sa fascination pour les animaux morts, cherche à comprendre si la cruauté est innée, les tortures permanentes de son petit frère ou encore ses liens particuliers avec sa soeur jumelle… Là aussi, nous devons faire la part des choses du vrai et du moins vrai (on n’ose plus dire faux) mais on est assez fasciné comme le lapin dans les phares de la voiture qui lui arrive droit dessus.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Cigish ou le Maître du jeu
Cruelle


5 – BENJAMIN ADAM
Il commence à publier une histoire loufoque d’immeuble proche de l’univers de Wes Anderson 12 rue des ablettes où tout est assez improbable et doux, avant de publier son journal de bord de l’année où il arrête de fumer : 2 milligrammes. Et un album pour la jeunesse Ulysse réécriture pour les jeunes lecteurs de L’Odyssée. Mais c’est avec Lartigues & Prévert puis Joker qu’il développe un univers unique et une approche graphique assez inédite. Ses histoires lorgnent du côté de l’absurde et des films des frères Cohen où les quiproquos sont légion et les personnages jamais très futés même s’ils ont beaucoup de choses à dire. Côté dessin, son trait et son découpage se placent dans une veine proche de Chris Ware où chaque détail est ultra-maitrisé et où les compositions des planches semblent se suffire à elles-mêmes tant la maquette fait partie intégrante du processus.

Sens de lecture, jeux typographiques, vues éclatées de perspectives, mini-récits enchâssés, faux documents,… les planches de ces albums fourmillent de bonnes d’idées et de trouvailles réjouissantes.
Graphiste émérite, il signe pas mal de maquettes de rééditions de classiques de la bande dessinée et de l’illustration aux éditions 2024. Et on sent assez bien cette patte qui est devenue sa marque de fabrique. Il est également l’un des dessinateurs réguliers de la Revue Dessinée où il signe de nombreux reportages.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Lartigues & Prévert
Joker


6 – MARION FAYOLLE
Elle vient de recevoir le Prix Spécial du Jury à Angoulême pour son dernier livre Amours suspendues et ses illustrations font le tour du monde dans la presse : XXI, le Nytimes, Télérama, Paris Mômes, Psychologies Magazine, Fooding, … Depuis son premier livre L’Homme en pièce elle développe une écriture des sentiments et des relations à la fois poétique & corrosive qui ne la quittera plus. Le dessin éclate, les corps sont en permanence morcelés et détournés. Au fil des années elle va pousser cette idée jusqu’à en faire la partie centrale de son travail visuel, sortes de métaphores dessinées. Les membres, les corps -tout ou partie- deviennent des objets, des symboles,… et le dessin prends parfois des allures de rébus ludiques ou philosophiques. En parallèle de ces travaux narratifs, elle explore cette voie dans de petits livres érotiques surréalistes.
C’est avec La Tendresse des pierres, œuvre qui se penche sur ses relations avec son père et la maladie de ce dernier, que Marion Fayolle touche un très large public à travers cet album très personnel, sombre et émouvant.

Son univers visuel intrigue et passionne, chaque illustrations ou planches est à la fois nouvelle et variation d’une précédente. Les illustrations pleines pages alternent avec des planches en gaufrier régulier et voix off, chansons et répétitions… ses albums se situent entre le poème, le livre jeunesse et la bande dessinée.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
La Tendresse des pierre
Amours suspendues


7 – SIMON ROUSSIN
Grand styliste et dessinateur tout terrain, Simon Roussin s’est imposé en quelques années comme l’un des auteurs incontournables du moment. Ses albums recèlent d’emprunts et d’hommages à ses idoles, dessinateurs ou acteurs, tout en proposant une vision très personnelle et attractive de la ligne claire. Ses histoires tournent autour de l’aventure avec un pas de côté, une quête de l’enfance et son imaginaire revus et sublimés par son style attachant. De Robin Hood à Prisonnier des glaces l’envie de jouer, d’explorer est la même et se traduit par des expérimentations graphiques audacieuses. Du livre entièrement réalisé au feutre pour Lemon Jefferson et la grande aventure aux noirs profonds qui deviennent paysages et sujet de l’intrigue dans Heartbreak Valley à Prisonnier des glaces où les couleurs chaudes explosent dans les paysages bleus et blancs de l’antarctique.
C’est à la sortie de Barthélémy, l’enfant sans âge que l’auteur révèle aussi un grand talent pour l’humour et l’absurde, loin de ses albums habituels très graphiques et épiques, il installe une petite fable sous forme de strips d’humour noir. Autour de ce personnage qui ne peut mourir et qui recommence sa vie à l’âge d’enfant dès qu’il meurt de vieillesse, il s’essaie avec brio aux bandes humoristiques et réflexives chères aux anglo-saxons.

À la fois amusantes et qui disent plusieurs choses sur notre époque, ces bandes cyniques et faussement naïves sont un régal. On espère que l’auteur récidivera aussi dans cette voie.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Barthélémy, l’enfant sans âge
Heartbreak Valley


8 – ULLI LUST
Depuis la parution de Trop n’est pas assez en 2010, les trop rares traductions des travaux d’Ulli Lust passionnent les lecteurs et la critique. Récit autobiographique, comme le très récent Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien, elle se passionne également pour la bande dessinée de reportage et d’enquête ou encore de courts strips érotiques. La technique, la mise en page et l’approche changent à chaque projet et elle adapte à la fois son graphisme et sa manière de raconter selon le type d’album qu’elle propose. Dans ces autobiographies romancées, la pagination forte laisse place à un véritable carnet de voyage recomposé, fait de croquis qui semblent pris sur le vif, de récits ponctuels, de flash-back, de commentaires sur ce qui est en train de se passer,… Elle a un talent rare pour parler de choses intimes et difficiles et le dessin sur le vif véhicule cette sincérité bouleversante.
Voix de la nuit, album emblématique de l’autre versant de son travail plus documenté, est l’adaptation d’un roman de Marcel Beyer sur un proche de Goebbels qui a oeuvré pour les nazis avec des expériences sur le son et à travers lui on assiste à la chute du 3e Reich dans le bunker d’Hitler. Assez noir et effrayant par son sujet, la dessinatrice traduit ce malaise, ces expériences sur le “son aryen” et la vie de cette famille par des graphismes alternés et un dessin qui épouse les émotions ou la tension de l’instant.

En parlant de dessin, on peut également lire en ligne un extrait de son recueil de strips très élégants à la fois érotiques & mythologiques : Airpussy. Ou visiter la plateforme Electrocomics où elle publie, sous forme numérique, de nombreux auteurs de langue allemande et quelques Européens. Plusieurs livres sont encore à traduire chez nous, espérons que le succès de ces premiers va accélérer le processus.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien
Voix de la nuit


9 – MATHIEU BABLET
Fin 2016, un livre revient dans tous les réseaux sociaux, les forums et les blogs : Shangri-La, une saga SF dystopique au dessin ultra-léché de plus de 200 pages. Les fans de Mathieu Bablet qui le suivent depuis La belle mort et Adrastée connaissent son goût pour le fantastique, la science-fiction et tout ce qui touche à la fin du monde. Et dans Shangri-La tous les ingrédients sont réunis en ajoutant une bonne dose de réflexions sur le racisme (spécisme même), le consumérisme et la manipulation qui le rapproche des meilleures histoires des grands maitres du genre P.K.Dick ou G.Orwell. Le dessin et la couleur évoluent aussi et se font plus techniques et immersifs au fil des albums, son approche un peu déroutante des débuts est devenue cette identité graphique assez unique et stimulante dans les albums suivants. Les choix de couleurs et de découpage donnent à ce livre imposant une atmosphère et une ambiance à la fois pesante pour les personnages et hypnotisante pour le lecteur, impossible de ne pas penser à la fausse quiétude de 2001 l’Odyssée de l’espace.

Fan d’animation japonaise, le dessinateur réutilise plusieurs techniques propres à l’animation comme les personnages stylisés dans des décors très réalistes, les scènes plus contemplatives entre les scènes d’actions,… Ces influences multiples font de cet album (et les précédents dans une moindre mesure) un livre assez différent de ce que l’on a l’habitude de lire en bande dessinée de SF. Et ça fait du bien.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Shangri-La
Adrastée


10 – TIMOTHÉ LE BOUCHER
Ici aussi il est question de science-fiction et de phénomène de bouche à oreille incroyable. Ces jours qui disparaissent, est devenu l’un des bouquins les plus médiatiques de cette fin d’année 2017. Un succès très mérité pour cette histoire noire où deux personnes se disputent le droit de vivre sa vie tranquillement. Un récit dense et prenant autour de deux personnes qui vivent dans un même corps : chacun doit utiliser son temps précieux pour ses proches ou sa carrière, un jour sur deux jusqu’a ce que le rythme s’accélère et que les périodes de “noir” s’intensifient pour l’un et se réduisent pour l’autre. Ses premiers albums Skins party et Les Vestiaires abordaient des problématiques liées à l’adolescence et le passage à l’âge adulte à travers deux thématiques fortes, le poids du regard de l’Autre & le harcèlement.

Le graphisme et la mise en scène sont extrêmement maitrisées. Le dessinateur cultive aussi un type de dessin rapide et efficace, dans la veine du travail de Bastien Vivès. Et cette technique s’est affinée depuis ses premiers albums. Le dessin est somptueux en particulier dans sa vision très réussie du futur, et le découpage impeccable nous fait passer d’une personne à l’autre ou vivre les accélérations temporelles avec beaucoup de fluidité. Un coup de maitre avec un scénario aussi pointu sur ces questions.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
Ces jours qui disparaissent
Les Vestiaires


11 – (Bonus) JEREMIE MOREAU
Mention spéciale au lauréat du Fauve d’or 2018 au festival d’Angoulême pour son album La Saga de Grimr (coup de coeur à lire ici) Avec cette récompense, il n’est plus à proprement parlé dans les “jeunes auteurs” mais à 30 ans il aligne quatre superbes albums qui marquent durablement leurs lecteurs. Il démarre sa carrière avec Le Singe de Hartlepool, en collaboration avec Wilfrid Lupano où il installe déjà son univers graphique et aux frontières du fantastique sans jamais franchir la ligne du vraisemblable, une constante qu’on retrouve dans ses différentes oeuvres. Puis il sort Max Winson, une bande dessinée inventive, exceptionnelle sur un joueur de tennis qui ne perd jamais, un don qui va devenir de plus en plus problématique pour notre héros qui en souffre. Il passe au noir et blanc avec un trait plus rapide et nerveux pour produire ce récit dense et fragile. Avant de passer à La Saga de Grimr, il adaptera un livre jeunesse Tempête au haras avec un ton très personnel qui fera connaitre le livre à un nouveau public.
À chaque nouveau projet, le dessinateur semble changer de technique tant au niveau du trait que de la couleur.

Et cette fois, le livre est entièrement réalisé à l’aquarelle rehaussée d’un trait cerné pour les personnages. Assez virtuose, l’auteur se permet de grandes pages colorées pour nous faire percevoir la phosphorescence de la lave, la lumière des glaciers, les échos des aurores boréales. Un contraste d’autant plus saisissant que les protagonistes de cette histoire sont dessinés presque exclusivement en gros plans, focalisant notre regard sur les émotions de ses hommes perdus dans l’immensité de l’île.

❤️ S’il ne fallait en choisir que deux :
La Saga de Grimr
Max Winson

APPLICATION BUBBLE :
Lien de téléchargement Google Play : https://goo.gl/SSlxHz
Lien de téléchargement App Store : http://apple.co/2knmTyX
Site web : 
www.appbubble.co