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L’Hôtel des Arts de Toulon présente jusqu’au 22 avril 2018, une sélection de la collection photographique de Florence et Damien Bachelot. Une première pour l’institution varoise que celle de travailler avec une collection définie, qui plus est essentiellement consacrée à la photographie humaniste. Intitulée « Des Villes et des Hommes », l’exposition s’attache à réfléchir sur la place de l’être humain dans le milieu urbain, à travers des clichés de photographes internationaux, considérés comme « humanistes », sur une période courant de 1910 à nos jours.

L’exposition se construit en plusieurs thèmes liés au monde urbain: la rue, qui façonne le plan d’une ville, l’automobile, symbole d’une modernité, la photographie témoin ou comment les photographes captent les situations sociales difficiles, le paysage et la ville, une critique de l’urbanisation à outrance, et la trace de l’homme, ou comment ressentir cette présence de l’être dans des images dont il en est absent. Regards sur une collection unique.

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De gauche à droite : Jacques Mikaélian, directeur de la Galerie du Canon, la photographe Véronique Ellena, les collectionneurs Florence et Damien Bachelot et les commissaires d’exposition, Françoise Docquiert et Ricardo Vazquez, directeur de l’Hôtel des Arts ©MP

Comment s’est construite cette exposition? « Tout d’abord, c’est une rencontre avec des personnalités généreuses qui nous ont mis à disposition ces oeuvres anciennes, fragiles, de photographes connus ou moins connus mais dont la grande valeur artistique est intéressante » précise Ricardo Vazquez, commissaire de l’exposition et directeur de l’Hôtel des Arts. « Nous avons déjà travaillé sur le thème de la ville, grâce aussi à des résidences de création avec Stéphane Couturier, Jacqueline Salmon, Gabriele Basilico, mais la nouveauté réside dans l’exposition de la photographie humaniste des années 1930, avec un double regard franco-américain ». La photographie humaniste française est généreuse alors que la photographie humaniste américaine, par le biais de la street photography, met l’accent sur les conditions difficiles de la population. Pour Françoise Docquiert, commissaire de cette exposition, qui connaît le couple de collectionneurs depuis 15 ans, « la difficulté a résidé dans la sélection des photographies parmi les 650 que compte la collection. Florence et Damien Bachelot nous ont fait confiance et nous ont laissé libre choix dans cette sélection ». Une occasion de voir des pièces rares au tirage exceptionnel. Damien Bachelot, passionné, précise: « Notre collection n’est pas composée selon un ordre d’achat, il n’y a aucun objectif, tout ce qui est choisi est fait parce qu’on aime. Chaque pièce s’acquiert suite à un coup de coeur. Nos deux principes sont d’acquérir des tirages d’époque de qualité exceptionnelle et en noir et blanc car plus abstrait et plus esthétique. Cependant, vous verrez quelques dérogations à cette règle. Mais ce qui est intéressant est de voir cette sélection faite par les deux commissaires. C’est une vision de leurs choix et ils font ressortir ce qu’on ne voit pas. « 

Dès la première salle, la photographie se fait documentariste avec deux clichés de Lewis Hine datant de 1910. Deux petits formats qui créent une intense émotion. Elles véhiculent des impressions sur la communauté noire de cette époque. Apprécions aussi la construction de la photographie Brooklyn Gang (stickball players) de Bruce Davidson (1968) autour des verticales architecturales et d’obliques par les rangées de véhicules. Puis, nous découvrons les photographies inhabituelles de Sid Gross Man, le contraste fort de l’ombre noire et de la lumière presque orangée de Marvin Newman ainsi que le style unique de Saul Leiter. Dès à présent, nous notons qu’une des forces de cette exposition est de montrer des images inattendues de photographes reconnus, de voir quels ont été leurs chemins de traverse pour les découvrir là où on ne s’y attend pas. Dans le hall, les visages fermés du cliché de Luc Delahaye (2006)  font face aux visages souriants de Robert Doisneau. Le photographe qui immortalisa un Paris populaire, témoin d’un art de vivre bon enfant, s’éloigne de la vision américaine sociale découverte dans les deux précédentes salles. Doisneau continue de nous surprendre avec cet Homme sur le gazomètre de la salle suivante. On y découvre aussi plusieurs propositions de lectures dans les clichés accrochés. Chaque image est une passerelle entre diverses thématiques: la ville, la rue, les êtres… La ville, lieu de délectation et de plaisirs simples, décelables dans les photographies de Sabine Weiss(Sienne, 1923), Brouillard à Paris de Brassaï (1923), le couple penché au-dessus d’une cage à oiseaux par Ergy Landau (1950) ou  les scènes de rue de Willy Ronis. Tout au long du parcours, nous retrouvons le photographe Edouard Boubat, premier artiste à intégrer la collection Bachelot. Une oeuvre réaliste et poétique. « Ce qui nous intéresse est la force d’une image plus que sa taille », confie Damien Bachelot. « Nous choisissons une photographie parce qu’elle nous touche. Nous cherchons une certaine cohérence et un certain goût dans notre collection. Preuve que nous pouvons collectionner des tirages sublimes sans chercher des grands noms, comme par exemple, la photographie de Nick de Morroli avec cette perspective fuyante impressionnante ».

A l’étage, nous avons rendez-vous avec le symbole de la cité moderne: l’automobile. Les artistes comme Saul Leiter ou Rayk Metzker en ont fait un axe de recherche. Le photographe belge Harry Gruyaert nous livre deux séries sur San Francisco (1973) et Los Angeles (1982). Judith Joy Ross en joue comme objet de plaisir. La ville moderne a été façonnée par l’automobile. Puis, dans une autre salle, nous découvrons pleinement la capacité que possède la photographie à capter le réel et les évènements de son temps: manifestations de mai 1968 par Gilles Caron, la marche de Selma avec Martin Luther King fixé pour l’éternité par Mike Smith, les photographies ethniques de Josef Koudela, le patriote de Diane Arbus ou les photographies sociales de Dorothée Lang.

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Les photographes Adrien Boyer et Harry Gruyaert ©MP

Enfin, nous découvrons les traces laissés par l’être humain aux détours des ruelles, des immeubles et des parcs comme ces rires d’enfants par Eugène Boubat (1955). Remarquons cet improbable photographie d’un chien traversant un chemin par Elliot Herwitt (1970). A-t-on besoin de l’être humain pour ressentir sa présence? Non pourrait-on répondre en regardant les photographies de Mitch Epstein et le parvis de San Luca e Martino par Véronique Ellena. Des scènes déshumanisées mais où la présence humaine, à travers ses constructions, ses usines et ses désaffections, se ressent intensément. Une présence qui en viendrait à écraser le paysage pour laisser la ville croître. Illustré par la photographie représentant San Diego par Stéphane Couturier (2002), le rapport entre paysage urbain et paysage désertique semble se confondre en une mise en abîme incompréhensible. Un avance, l’autre recule, tout cela est absurde et anachronique. Des paysages laborieux aussi à travers les champs de charbon de Chris Killip (1985-1986). Enfin, ne manquez pas Parissous la neige immortalisé par Robert Doisneau. La « Grande Dame » et la neige éveillent en nous calme et sourire après l’hiver neigeux que nous avons connu cet année.

Les photographies de Janice Niepce clôturent ce regard sur « Des Villes et des Hommes ». En bas de l’escalier, ce sont des enfants joueurs sous le bienveillant regard des parents; à l’entrée, c’est un détail de robe de mariée qui annonce un bel évènement. La ville est le dépositaire de moments malheureux mais aussi joyeux. « Le symbole de cette collection » confie Damien Bachelot, « est d’apporter une dimension humaine à travers une esthétique particulière ». A chacun d’y apporter son propre regard, comme le souligne si bien l’écrivain Douglas Kennedy qui a contribué au livre de l’exposition: « La photographie est complètement enracinée dans l’ici et maintenant »; des gens, des lieux, des objets fixés dans l’instant par un artiste dans le tourbillon de la vie. Jamais on ne peut associer un sens catégorique à une photographie. On y apporte sa propre interprétation de ce phénomène appelé l’existence sensible. Sa connaissance du monde, de sujets intimes ou collectifs, de cette construction mentale infiniment dense et complexe que l’on appelle la condition humaine ». Ces oeuvres à l’écriture singulière, un monde parfois onirique, une réalité difficile ou façonnée, ne sont que des témoignages de la relation entre la Ville et les Hommes, entre deux entités intrinsèques modelées l’une à l’autre.

INFORMATIONS PRATIQUES
« Des Villes et des Hommes »
Regard sur la collection Florence et Damien Bachelot
Jusqu’au 22 avril 2018
HDA-Var, Centre d’Art Départemental du Var
236, Boulevard Maréchal Leclerc
83000 Toulon
Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h
Plus d’infos ici
Entrée libre
Un superbe ouvrage de 127 pages a été éditée pour cette exposition aux éditions Clémentine de la Feronnière, lien à retrouver ici

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