Rencontre avec Nathalie Ergino, directrice de l’IAC de Villeurbanne

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Nous avons rencontré Nathalie Ergino, directrice de l’IAC (Institut d’Art Contemporain) de Villeurbanne à l’occasion de la nouvelle exposition « The Middle Earth, Projet Méditerranéen » de Maria-Thereza Alves et Jimmie Durham

Mowwgli : L’IAC est une double entité : un centre d’art et le FRAC, c’est bien cela ? 

Nathalie Ergino : L’IAC est le fruit d’une fusion en 1998 entre le Nouveau Musée,  l’un des premiers centres d’art en France donc (1978 – 40 ans cette année) et le Frac Rhône Alpes qui est né un peu plus tard. Il n’y a donc plus qu’une structure qui s’appelle l’IAC (Institut d’Art Contemporain). Reparler aujourd’hui  de cette double dimension n’est plus le sujet puisque pour nous c’est un tout. Un ensemble qui met au premier plan la création qui s’est aussi additionnée d’une collection et de la diffusion de cette collection sur les territoires de proximité. Ou parfois plus éloigné.

Mowwgli : Cela semble une tendance pour les Frac de produire et participer à la création ?

N.E. : En fait, nous sommes probablement un des premiers FRAC nouvelle génération. On peut considérer que nous sommes un centre d’art qui a une collection. Dans mon esprit la collection est le fruit de la création. Un centre d’art est de fait un centre de production même si nous n’avons pas de lieu de résidence dédié. Que les Frac aujourd’hui rejoignent cette question c’est très probable mais pas systématique de mon point de vue.

Notre collection n’a pas pour but d’être exhaustive ni d’être représentative. Elle est le reflet des processus de création mis en place ici et parmi les membres de notre comité d’achat  certaines personnes sont aussi en charge de projets curatoriaux dans leurs propres structures. C’est un travail collaboratif qui n’empêche surtout pas la prospection. Nous plaçons vraiment le principe de création et de collaboration avec les artistes comme point de départ.

Mowwgli : Concernant les acquisitions y-t-il une ligne directrice ?

N.E. : Si la création est un fondement chez nous ce n’est pas le cas dans toutes les structures. Il n’y a pas d’axe thématique en soit parce que ce n’est pas quelque chose qu’on aime. Ni de la part de mon prédécesseur ni chez moi. On peut toujours dégager des sections thématiques mais aujourd’hui la proximité avec la production artistique influence principalement nos choix.

Il y a quelques années nous étions vraiment sur des créations très immersives, perceptuelles, très orientées vers toutes ces questions sur la programmation d’expositions. Puis nous avons créé, initié par Ann Veronica Janssens et moi-même, le laboratoire espace cerveau sur les questions de « spacialisation », d’espace en tant qu’expérience perceptuelle, d’altération de la conscience, de perte de repères… Cette période est plutôt derrière nous, pas dans le sens de ne plus l’utiliser. Car cette expérience perceptuelle a servi d’outil qui nous amène avec plus d’acuité dans cette période qui est la nôtre. Depuis à peu près un an, on est beaucoup plus dans une approche qui tend à sortir de l’anthropocentrisme. Il ne s’agit pas de paniquer avec la question de l’anthropocène, mais de proposer ce que nous appellons, dans le cadre du laboratoire, le cosmomorphe.

Je travaille vraiment sur des notions qui nous permettent d’envisager l’art en recherche de façon transdisciplinaire, avec les sciences humaines, les neurosciences, la physique, l’astrophysique… mais aussi avec des sciences moins reconnues comme la télépathie, l’hypnose, le chamanisme… Les sciences au sens le plus large possible afin que celles-ci irriguent les projets de création et d’exposition à l’IAC. Alors bien évidemment, parce que nous sommes dans un processus de recherche, c’est un peu compliqué d’en faire un résumé précis et définitif mais ce sont les orientations d’un cycle engagé depuis novembre 2016.

Mowwgli : Pourriez-vous préciser malgré tout ?

N.E. : Le laboratoire se développe en étapes, sous formes de stations. Unités d’exploration, qui sont constituées de journées d’études, de conférences, d’œuvres à l’étude, qu’elles se déroulent in-situ ou ex-situ (comme par exemple au Centre Pompidou Metz à l’occasion de Jardin infini. De Giverny a l’Amazonie). Les bouleversements biologiques, géologiques, politiques, climatiques ainsi que les récentes recherches scientifiques, nous obligent à repenser et recomposer un monde global humain et non-humain

D’un point de vue strictement artistique, nous restons sur ses préoccupations : quel est ce moment que nous traversons ? Vers un monde cosmomorphe, c’est quoi ? Qu’est-ce que l’on peut construire ensemble qui nous amène à penser et regarder l’accélération de notre société et du monde. La littéralité n’est pas de mise mais en revanche avancer ensemble avec des  artistes et des chercheurs c’est une manière aussi de, sans se leurrer ni se mettre à la place du politique, considérer que l’on contribue à ce changement de civilisation.

Mowwgli : L’art et la science dans un même mouvement ?

N.E. : C’est vrai que la science vient confirmer nos intuitions et c’est formidable. L’idée est de plus faire partager les imaginaires plutôt que chaque discipline ne les garde pour elle. On sent que cette transdisciplinarité nous permet d’étendre ce partage d’imaginaire à plus de monde qu’à une certaine époque. C’est donc une forme de révolution qui est en place avec ces notions. Par exemple, il y a encore peu, les neurosciences régnaient en maître sur la recherche, depuis, d’autres savoirs comme la plasticité du cerveau, les VAMP neuronales, les recherches sur le microbiote et ainsi de suite sont venus enrichir nos connaissances et on voit bien qu’il y a de nouvelles interactions ou interrelations entre les disciplines. Dans ce contexte, l’homme ne peut plus être seulement au centre du dispositif, il est un des éléments constitutif de cet ensemble. Ces questions, les artistes travaillent dessus et, même si ce n’est pas notre choix spécifique de sélection, c’est quand même une orientation qui est à l’œuvre dans notre projet.

Ce n’est certainement pas un hasard que l’exposition que nous présentons en ce moment soit de Jimmie Durham et Maria-Thereza Alves. Ce sont des artistes qui, au-delà de leur pratique artistique, souvent pluridisciplinaire, ont un engagement politique, humanitaire et écologique. L’exposition, de part sa narration, aborde des thèmes comme la terre, la mer, le végétal, l’humain mais aussi les savoirs, les croyances et le chamanisme en filigrane.

Mowwgli : Quels sont les projets à venir ?

N.E. : Le programme actuel nous souhaitons le poursuivre encore au moins deux/trois ans. C’est difficile de se projeter plus loin et cela n’aurai pas beaucoup de sens, ni d’intérêt. D’un point de vue structurel, nous sommes pas mal. Certes nos locaux sont dans une petite rue mais ils sont assez étendus. C’est d’ailleurs plus un outil qu’un bâtiment. Cet outil a le mérite d’exister depuis les années 80 et a été revisité en 92. Pour les réserves, elles sont ici, pour tout ce qui est 2D et œuvres fragiles mais tout ce qui est en volume, est entreposé à vingt minutes d’ici. Il n’est pas envisagé de construire un bâtiment contemporain pout le plaisir. On a la possibilité de travailler muséalement sans les contraintes d’un musée. J’ai dirigé un musée et je peux vous assurer que c’est beaucoup simple ici. On a les avantages de notre statut d’association. On se dote vraiment pour la collection des approches muséales sans en avoir les contraintes.

Mowwgli : Quelles sont les synergies avec la région ?

N.E. : Tout d’abord, je dois préciser que la région Auvergne Rhône Alpes est un très grand territoire et qu’elle compte certainement le plus grand nombre de centres d’art. C’est donc très important pour nous, en tant que Frac, pour faire vivre notre collection. C’est vrai que l’ancien Frac est lié à l’origine de beaucoup de ces structures, nous sommes donc vraiment à leurs cotés et soudés sur des projets communs. Tous les ans, nous avons un temps fort d’une collection partagée sur un lieu du territoire. Nous avons un autre projet de création avec cinq centres d’art que l’on rassemble autour d’un projet commun. Cinq artistes que l’on choisi ensemble, c’est assez fort comme engagement mutuel.

De façon plus local, il y a une collaboration qui s’était établie avant mon arrivée afin que l’IAC soit un des lieux de la Biennale. On a réfléchi à l’idée que l’IAC trouve une place plus spécifique que simplement un lieu d’accueil. C’est pourquoi nous accueillons depuis 2009 un projet monté ensemble, dont l’inspiration revient à Thierry Raspail du MAC, un rendez-vous jeune création internationale. Dans ce cadre, l’IAC devient la section des artistes émergents lors de la Biennale.  L’école d’art nous a rejoins dès le début. C’est vraiment un projet commun : MAC (Musée d’Art Contemporain), Biennale, Ecole d’art et l’IAC pour promouvoir la jeune création. On demande à dix commissaires de sélectionner 10 artistes résidents en France et dix autres sont proposés par des commissaires de biennales du monde entier. C’est plutôt très coopératif comme démarche.

On est très heureux car je dois ajouter que les années hors biennales nous continuons à travailler ensemble notamment pour exporter nos artistes français. Par exemple, au mois de juin nous allons à Cuba.

Mowwgli : Y-a-t-il  beaucoup d’opérations comme celle-ci à l’étranger ?

N.E. : Nous la programmons une année sur deux (intercalée avec la biennale). Nous accompagnons  ces artistes afin que l’expérience soit intéressante, riche et bien sûr qu’ils puissent rencontrer une scène artistique étrangère. Ils sont déjà allés à Shanghai, Singapore, en Afrique du Sud. Nous aimons vraiment beaucoup travailler directement avec les artistes.

Merci Nathalie.

Demain, retrouvez l’article sur l’exposition en cours : The Middle Earth, Projet Méditerranéen de Maria-Thereza Alves et Jimmie Durham

INFORMATIONS PRATIQUES
Exposition en cours
The Middle Earth, Projet Méditerranéen
Maria-Thereza Alves et Jimmie Durham
du 2 mars au 27 mai 2018
Institut d’Art Contemporain
11, rue Docteur Dolard
69100 Villeurbanne
http://i-ac.eu/

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