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On ne trouve de plus belles expositions personnelles que celles qui prennent la forme d’un nœud dans la carrière d’un artiste. Quand elles convoquent, approfondissent et poursuivent les réflexions et les techniques déjà éprouvées tout en ouvrant de nouvelles perspectives venant épouser les anciennes, en s’enfonçant dans les brèches jusque-là inexplorées d’un territoire pourtant bien connu. C’est d’ailleurs avec ces expositions-ci que les galeries trouvent leur légitimité la plus profonde. Les Forces en Présence d’Aurore Pallet (chez Isabelle Gounod) est l’une de ces expositions.

Plusieurs séries sont accrochées aux murs de la galerie. D’abord, les Déluge et Les Augures, deux déclinaisons d’une même forme, des huiles sur toile sombres, des teintes bleutées et grises, réalisées à partir de mash upd’images le plus souvent tirées de la Renaissance. Deux séries initiés  en 2017. La première lors de l’exposition Prendre les Augures à Labanque (Béthune), où Aurore Pallet a travaillé sur les météores et les sur-interprétations que l’on peut faire de la nature. Pour l’exposition, en plus de toiles s’inspirant des survivances des images d’augures pendant la Renaissance, l’espace était baigné dans une installation sonore évoquant l’arrivée de l’orage et de fragments de témoignages d’experts sur le même thème. Elle avait aussi montré des captures d’écran de sites complotistes, où certains voient dans des phénomènes qu’aucuns considéreraient comme naturels des manifestations d’anges, de démons ou d’extra-terrestres. Lors d’une résidence à Saint-Marcel de Félines (Loire), ensuite, où les boiseries peintes à l’intérieur du château sur les Métamorphoses ont été l’origine d’une série de toiles inspirées d’Ovide, en particulier du Déluge et de la célèbre représentation qu’en a fait Paolo Uccello.

Dans ces peintures, il y a quelque chose qui relève de l’attente. Tout d’abord dans leur contemplation — mot bien suranné, il faut en convenir, mais toujours empreint de beauté. Les toiles d’Aurore Pallet ne s’exhibent pas au premier regard. D’un sombre presque monochrome d’abord, elles se révèlent petit à petit. Les formes émergent, elles apparaissent puis disparaissent de nouveau, ré-émergent ensuite. Tout un jeu où la vision se fait plus claire à force d’observation, mais comme le regard, dans la pénombre, touche des yeux et perçoit mieux avec l’habitude. Les peintures d’Aurore Pallet, on les regarde à tâtons. En jouant avec les mots, on pourrait même parler de peintures latentes, parce qu’elles ne se donnent jamais complètement, elles gardent toujours un côté insaisissable, non-manifeste. L’attente, elle est aussi dans leur thème. Le Déluge de Deucalion est hanté par l’espoir de Zeus de rendre l’humanité meilleure. Les augures, comme les complotistes ou les chasseurs d’orages, attendent du paysage un signe. Les huiles d’Aurore Pallet possèdent cette puissance un peu mystique d’un paysage où (presque) rien ne se passe, mais duquel peut surgir une révélation, une vérité sur le monde. Sens et absence. Attente.

L’exposition témoigne de ces deux résidences, mais introduit aussi une nouveauté : des transferts sur papier marouflés sur toile (Les forces en présence). Même processus de mash up d’images avec bestiaires médievaux et paysages Renaissants, même indistinction cultivée dans le paysage… Mais une technique différente. Des transferts à l’acétone d’images tramées et rehaussés à l’huile. Une esthétique à la Sigmar Polke en moins pop, plus mystique. Technique qui permet également à Aurore Pallet de réaliser des images plus grandes, plus enveloppantes. Avec ces transferts sur toile, elle approfondit un travail commencé à Saint-Marcel de Félines, où elle avait réalisé une table bien warburgienne où se mêlaient différents types d’images évoquant les Métamorphoses, mais aussi des bribes de textes — certains exposés chez Isabelle Gounod. Avec ces petits transferts sur papier transparaît une esthétique du document, de l’archive, chère à l’artiste.

Il faut dire qu’avant les formes, Aurore Pallet a appris les mots. De ces deux parcours, elle nourrit  un attachement pour l’image mentale, à la fois mot et vision, idée et projection. L’image mentale, c’est cette éphémère apparition, aux contours insaisissables, mouvants, nourrie d’images, de souvenirs, de mythes, de tout ce qu’on a avalé dans une vie. Images aussi indistinctes, belles et fugaces que sa peinture.

INFORMATIONS PRATIQUES
Les forces en présence
Aurore Pallet
/!\ Derniers Jours ! > Jusqu’au 24 mars 2018
Galerie Isabelle Gounod
13 Rue Chapon
75003 Paris
http://galerie-gounod.com

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