Aurélie Scouarnec, la photographie dans la trame du visible

4 min. de temps de lecture.

Dans quelques semaines, le 33e Festival International de Mode, de Photographie et d’Accessoires de Mode ouvrira ses portes sur les hauteurs de Hyères dans le Var. La Villa Noaillesaccueillera les dix lauréats dans chaque catégorie, en compétition pour remporter le Grand Prix ou un des nombreux autres prix ou mentions délivrés par les partenaires du festival. Le Grand Prix du Jury dans la catégorie Photographie a été initié en 1997 et cette année, nous y verrons concourir, Aurélie Scouarnec, 28 ans, photographe installée à Paris, qui nous dévoilera les images tirées de sa série Anaon, une série qui révèle l’invisible du visible. « Le peuple immense des âmes en peine s’appelle l’Anaon » écrit Anatole le Braz dans La Légende de la mort en Basse-Bretagne en 1893. Ce point de départ linguistique amène Aurélie Scouarnec dans une introspection cognitive d’un territoire légendaire et vivant. La jeune photographe s’est entretenue avec nous sur son travail à la trame singulière. Rencontre.

Marlène Pegliasco: Aurélie Scouarnec, pourriez-vous présenter votre parcours?

Aurélie Scouarnec: J’ai toujours aimé faire des images. Très jeune, mon père m’a transmis un certain goût pour la photographie, et m’amenait en forêt photographier les animaux sauvages avec lui. Souffle retenu et corps immobile, dans les dernières heures du jour, la prise de vue était alors synonyme d’une patience attentive. Il y a quelques années, la photographie a pris de plus en plus de place dans ma vie personnelle. J’ai alors suivi quelques formations à côté de ma profession d’orthophoniste, et suivi des workshops qui m’ont énormément apporté, en particulier auprès de Claudine Doury.

M.P.: Cette fascination pour les contes et mythologies régionales vous a toujours inspiré ou bien est-ce juste une recherche par rapport à vos racines, une envie d’approfondir votre histoire personnelle?

A.S.: Il s’agit là d’un rapport ancien et essentiel aux croyances populaires et aux contes. Quelque chose qui m’a fascinée très jeune, pour les histoires qui se jouent sur le seuil de l’obscurité, entre les morts et les vivants, et pour ce que l’on peut ressentir derrière le visible. Il y avait là un rapport magique et intime avec la nature et les animaux. Bien sûr, c’est aussi l’occasion d’un enfoncement en soi-même, et vers le foyer de l’enfance.

M.P.: Parlez-nous de la série « Anaon », présentée au 33e Festival International de Mode, de Photographie et d’Accessoires de Mode de Hyères.

A.S.: J’ai débuté ce travail il y a maintenant un an et demi, durée pendant laquelle je me suis rendue très fréquemment en Bretagne, en débutant par des lieux proches du village où vit encore ma grand-mère, non loin des Monts d’Arrée. Il s’agissait pour moi de retrouver des traces de rites et de contes anciens en Basse-Bretagne, partie la plus occidentale de la Bretagne. Je me suis replongée dans des récits lus il y a longtemps, j’ai fait de nouvelles recherches. J’ai posé quelques balises sur mes cartes, et suis partie à la recherche de pierres, fontaines, forêts, et lieux reliés à des croyances populaires ou sacrées, dans cette région où pratiques religieuses et païennes sont encore étroitement liées. J’ai beaucoup marché, souvent dans l’obscurité, je me suis égarée. J’ai trouvé ce que je pensais disparu et aussi ce que je ne cherchais pas.

J’ai également eu la chance, par le biais d’un chercheur au CRBC (Centre de Recherche Bretonne et Celtique), de rentrer en contact avec des personnes rattachées à une forme de druidisme contemporain. Je leur ai montré mes images, auxquelles ils ont été sensibles, et ils ont accepté de me rencontrer puis de me laisser prendre des photographies. Au plus près de l’énergie des lieux, de la nature et d’une expérience du sacré, j’ai pu partager avec eux des moments qui ont nourri et intégré ma série.

M.P.: Comment composez-vous vos images? Pouvez-vous parler de votre approche artistique?

A.S.: Il n’y a pas eu de travail de mise en scène pour cette série. Je travaille avec une focale fixe qui m’amène à m’approcher relativement près de ce que je photographie (je pense aux animaux par exemple, et à l’approche que cela implique). Souvent resserrées sur des détails, ourlées d’obscurité, les images deviennent des pièces évocatrices et énigmatiques. La présence humaine se tisse en filigrane, on la devine, on l’entre-aperçoit. Bien sûr, il y a un certain travail de post-production, sur la lumière et les couleurs, mais le principal se joue à la prise de vue : éclairer la nuit avec mes lampes, chercher l’endroit où ce vert humide si particulier va rayonner…J’accorde une très grande place au travail sur les textures, sur la sensation. Il s’agit de ressentir plutôt que de voir, et de pressentir ce que l’image soustrait à la vue encore plus que ce qu’elle laisse entrevoir.

M.P.: Comment faites-vous pour créer cette atmosphère flottante, entre monde réel et monde imaginaire?

A.S.: Je n’ai pas le sentiment de créer une atmosphère, mais plutôt de saisir son surgissement. Je tente de me tenir dans les brèches du réel, de travailler ce rapport entre ce qui se dissimule et se révèle à la vue.

M.P.: Sommes-nous dans une révélation du surnaturel aux êtres vivants? Dans un parcours initiatique?

A.S.: Je dirais plutôt qu’il s’agit de laisser la place au pressentiment d’une certaine circulation de l’invisible parmi les êtres. Dans cette nature si particulière, définie par sa végétation, sa faune, ses roches ou ses eaux, il y a là comme une énergie à la palpitation commune où affleure l’inexplicable. Pour reprendre les mots de Claude Louis-Combet dans son Roman de Mélusine, il s’agit d’amener à éprouver une « singulière qualité de présence » d’un territoire, où « il ne pouvait guère s’y passer que des scènes au déroulement très lent et d’une portée infinie, des métamorphoses, des hiérophanies ».

33e Festival International de Mode, de Photographie et d’Accessoires de Mode de Hyères
Du 26 au 30 avril 2018

Villa Noailles
Montée de Noailles

83400 Hyères
Plus d’infos ici
Site internet d’Aurélie Scouarnec ici

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *