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Festival International de Mode et de Photographie à Hyères : Rencontre avec Raphaëlle Stopin

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Rencontre avec Raphaëlle Stopin,directrice du Centre photographique Rouen Normandie et commissaire des expositions et du concours photographique du Festival International de Mode et de Photographie à Hyères.

1. De puis 15 ans commissaire des expositions et du concours photographiques du Festival International de Hyères, quelles évolutions remarquez-vous dans les profils, les critères de sélection et le marché de l’image photographique ?

En 15 ans les concours et les festivals destinés à promouvoir les photographes dits « émergents » se sont multipliés. Et le numérique de manière certaine a changé considérablement la donne pour la circulation de ces informations et surtout, pour l’envoi des dossiers sous forme dématérialisée, donc plus économique.
Je dis surtout car l’on aurait pu attendre du numérique, au regard de la portée des réseaux sociaux que le nombre de candidatures explose de manière exponentielle, mais à vrai dire il s’est maintenu : quand nous avons opté il y a dix ans pour l’envoi par mail en lieu de candidatures papier, nous sommes passés de 300 à 400 dossiers à 700-800, et cela s’est maintenu depuis lors, avec sans doute, au fil des ans, une meilleure compréhension de l’identité du festival et de son concours photographie et donc un meilleur niveau.

Il y a 15 ans, nous avions très peu de candidatures françaises par exemple, en revanche énormément en provenance des Pays-Bas et de l’Angleterre, puis ça a été les Etats-Unis. La scène photographique française était très emprunte d’a priori, culturels, envers ce qui pouvait touché de près ou de loin à la mode. Il fallait constamment surligner ici qu’il ne s’agissait pas d’un concours de photographie de mode alors que l’explication de texte n’était absolument pas nécessaire pour les néerlandais ou les anglo-saxons.

Nous avions une réelle difficulté à faire entendre en France pourquoi un festival initialement conçu pour la création de mode présentait autre chose que des photographes dits de mode. La question du langage photographique paraissait subsidiaire, le sujet devait primer, quand bien même son champ d’application, la mode, est tout le contraire d’une matière littérale : qui de plus poreux aux autres arts qu’un créateur de mode ? Et de fait quand des rencontres ce sont faites entre photographe et styliste pendant le festival, c’était bien autour de vocabulaires propres à chacun, singuliers, qui pouvaient par le sujet abordé, la forme choisie, trouver des échos chez l’un et l’autre, pas parce qu’il y avait une fille vêtue d’un tel dans le cadre…

Paradoxalement, aujourd’hui, à force d’exhorter à la transdisciplinarité, l’idée paraît une évidence, alors que les conditions d’existence de cette porosité se présentent bien plus sporadiquement qu’à la fin des années 1990 / mi-2000 : rares sont les magazines ayant une réelle portée qui parient sur de nouvelles écritures, et qui cherchent à les emmener vers d’autres terrains.

Les évolutions correspondent aussi à des « moments » : à l’émergence de nouvelles scènes et aux rencontres. Un séjour et un jury à Cracovie m’a fait rencontré la photographe Anna Orlowska, qui a été sélectionnée au festival, cela a entraîné les années suivantes un afflux de candidatures polonaises.
La scène française, qui était plus timide il y a 15 ans, est aujourd’hui de plus en plus présente à Hyères, 3 candidates cette année par exemple sur dix sont françaises.

Pour ce qui est du marché, si on considère les 3 que la photographie côtoie : celui de l’image médiatique, celui de l’image publicitaire et celui de l’image artistique… le premier n’est plus un marché depuis longtemps dans la mesure où il n’y a pas de réelle économie qui y soit lié, tout au moins pour le photographe ; le second est aventureux et créatif en quelque occasions trop rares et l’artistique a sans doute encore le travers de faire passer les deux premiers pour de mauvaises fréquentations dont la photographie devrait se débarrasser. Que la photographie soit entrée de manière indiscutable au musée est une chose formidable, qu’on l’enjoigne pour cela d’oublier ses liens avec la commande et les arts appliqués, d’aller vers l’unicité de l’œuvre, c’est un archaïsme, et un non-sens.

2. Quels rapports entretiennent les photographes sélectionnés à la mode ?

Les profils sont si divers généralement entre les dix sélectionnées qu’on peut dire que ça oscille souvent entre un début de curiosité, un désir franc, ou parfois une vague appréhension de codes qu’ils imaginent trop complexes ou aléatoires pour eux. Ils ne sont quasi jamais familiers, sinon en tant que consommateurs, de l’image de mode. Mais ils partagent tous un appétit pour l’expérimentation. C’est là que le lien se fait, et il est souvent plus substantiel que les apparences ne le laissent croire. Il y a parfois plus de rapport à la mode dans une photographie de rue que dans une photo dite de mode prise en studio, qui réunit tous les présupposés – mannequins, vêtements etc – mais qui ne viendra pas pour autant, par son langage propre, porter quelque chose de l’esprit de son temps.
Le cadre du festival, outre le fait de les exposer, d’élargir leur réseau, est là pour permettre cette expérimentation, pour les mettre en situation de commandes (commandes passées aux lauréats de l’édition précédente, série de mode, de nature morte, série sur le territoire) et déploie le contexte adéquat autour d’eux pour qu’ils initient des collaborations.
Et s’il est vrai que les ponts ont plutôt été levés au cours de la dernière décennie entre industrie et jeune photographie, il y a quelques percées parfois, et l’on voit encore souvent après le festival, des magazines faire appel à des lauréats pour des éditos, des stylistes faire une série avec tel autre…

3. Bettina Rheims actuellement exposée au Quai Branly est la présidente du jury photographie, pourquoi ce choix et selon quels critères ?

C’est une conjonction de désirs, celui de Jean-Pierre Blanc d’inviter une figure importante de la scène photographique française, et du créateur Jean Colonna, collaborateur de longue date de Bettina Rheims et qui voulait mettre en avant les séries de mode qu’elle a réalisées dans les années 1990, en mettant en scène les créations d’Helmut Lang, Martine Sitbon, de lui-même.
Je me suis donc associée à l’invitation pour travailler à la mise en forme de l’exposition.

4. Hyères est devenue une véritable fabrique de talents, qu’est-ce qui explique selon vous ce label d’excellence et d’innovation ?

Plateforme je dirai plutôt que fabrique. Fabrique supposerait que nous les « faisons » ; je, nous n’avons fait personne. On met en contexte, on entoure, on conseille, on aide simplement. Ils sont émergents mais pas hésitants ; je prends bien garde à ne pas présélectionner d’auteurs qui soient trop « jeunes » artistiquement, je préfère les encourager à soumettre les années suivantes, pour que leurs travaux gagnent en maturité et qu’ils bénéficient au mieux du festival. Pour être poreux, pour s’ouvrir aux collaborations, il faut être déjà sur sa voie, être fort d’une réelle consistance.
Pour répondre à la question, comme pour tout certainement, la reconnaissance vient après des années de travail et d’exigence, même quand l’attention médiatique est plus silencieuse, on y allait, avec persévérance, avec la volonté de porter une vision artistique que l’on veut défendre parce que l’on estime qu’elle a une justesse, une nécessité, pour les photographes et pour le public.
La dimension intime du festival, l’esprit de la villa des Noailles, ce lieu où l’on accueille la création en train de se faire, en accompagnant et ciselant les projets, c’est cela sûrement qui a construit la spécificité du festival, et de cette maison si spéciale perchée en haut de la colline. C’est ce bourdonnement là que j’entends dans les dizaines de mètres de couloirs que j’arpente avant et pendant le festival, longeant toutes ces pièces, chambres, squash, piscine, converties en ateliers ou salles d’exposition .

5. Conseillère artistique du prix HSBC 2018, directrice du Centre photographique Rouen Normandie, commissaire à Hyères, comment vous répartissez-vous entre toutes ces missions et que partagent t-elles ?

Elles ont toutes en commun d’être des espaces où l’on peut porter des écritures singulières. Il y a parfois des passerelles d’un projet à l’autre : je travaille une année avec un photographe sélectionné au festival, puis l’invite quelques années après à participer à une exposition collective au Centre photographique, j’en encourage un autre à envoyer son dossier pour tel jury, qui le présélectionne…Les contextes sont propres à chacune de ses missions, mais certainement il y a de fait entre elles des allers retours constants, nourris de rencontres, l’une l’autre s’enrichissent. Quant à ma répartition, je n’ai pas encore développé de syndrome schizophrénique ! Je travaille sûrement plus que de raison, comme beaucoup, et j’aime mon métier. Je crois que depuis plus de quinze ans de commissariat, c’est cette pensée qui me visite à chaque accrochage, comme une ritournelle.

Infos pratiques :
33ème festival international de mode et de photographie, et d’accessoires de mode à Hyères
26 au 30 avril 2018
http://villanoailles-hyeres.com