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Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, notre système idéologique a, un temps, pensé tenir sa victoire. Que certains comme Francis Fukuyama aient pu penser la fin de l’histoire en est un symptôme. Bien sûr, les événements devaient continuer à surgir, mais la marche du monde vers le consensus libéral et démocratique était en cours et rien ne devait plus l’arrêter. C’était la fin de la dialectique de l’histoire, un seul système immortel devait lui survivre. Avec le nouveau millénaire, l’histoire ne devait devenir qu’un continuum.

Presque trente ans plus tard, les choses ont bien changé. Les systèmes démocratiques tremblent, ils vacillent, inquiétés par des périls intérieurs et extérieurs. Doute qui produit du repli (incarné par le virulent débat entre nationalistes et globalistes), ou de l’ouverture. Une ouverture critique, un examen de valeurs. Le post-modernisme avait commencé ce travail de réexamen de l’histoire et de l’histoire de l’art, mais à l’aune du seul modernisme. Tous les fondements hégémoniques de notre culture sont actuellement remis en question, certains séculaires. Ceux d’une culture occidentale dans son orientation, notamment historique, capitaliste dans son économie, bourgeoise dans son caractère social, blanche dans son aspect racial, masculine pour son sexe dominant.

Les artistes de la double-exposition Wormholes (première occurrence à la galerie Laure Roynette, la seconde à la Ruche) se placent dans ce contexte. Petite précision sémantique. Un wormhole (trou de ver), en physique, est un objet hypothétique qui relierait deux feuillets ou deux régions distinctes de l’espace-temps, comme une sorte de raccourci. Poétiquement, on peut appliquer ce concept au  travail d’artistes mêlant consciemment, de manière tangible ou symbolique, différents espaces-temps dans leur œuvre, comme un raccourci liant deux régions/époques distinctes de l’art — ou plutôt des représentations humaines. Le concept de wormhole véhicule également toute l’iconographie du cosmos. Iconographie qui tourne à plein régime ces temps-ci, dans la fiction (au cinéma notamment) comme dans la réalité, avec la réactivation d’une ère de conquêtes spatiales, avec Mars en ligne de mire. En tout, c’est une exposition pensée comme une expérience sur le temps et l’espace par Mathieu Weiler et moi-même.

Les rapports qu’entretiennent l’art et l’histoire sont riches, évidemment. Un artiste émerge de siècles de créations submergées. Les traditions, les inspirations et les jeux de références ont tissé des liens subtils dans l’histoire des formes et les artistes se sont emparés depuis longtemps de la question du temps. La Renaissance a regardé vers l’Antiquité, les préraphaélites vers les primitifs italiens, Derain, Picasso, Matisse vers l’art africain et les surréalistes vers l’océanique, puis le Post-Modernisme a enclenché une réflexion critique sur l’histoire, etc. Et les artistes ont tôt fait de trouver des solutions pour évoquer le temps dans un espace en deux dimensions (la toile) ou trois (la sculpture), que ce soit l’histoire (l’idéologisation du temps), ou la durée (sa perception). Toutefois, la volonté de mêler, de confronter même, différents espaces-temps est récente. Des wormholes. Plastiquement, ce geste a deux grands-parents, le collage ou l’assemblage d’Hannah Höch (en tant que sélection et recomposition de contenus culturels préexistants, recontextualisés), et le ready-made de Duchamp (qui a amené les artistes à s’interroger plus profondément sur la symbolique propre aux objets qu’ils emploient). Les wormholes se formalisent en un éventail assez large de gestes. Certains réalisent des assemblages ou des collages, comme Tim Stokes, qui hybride des masques africains glanés aux puces avec des moules de bustes romains. D’autres réemploient des objets anciens. C’est le cas de Jean-Marc Cérino, qui reprend de vieilles feuilles du XIXe pour y dessiner des motifs suprématistes ou Léo Dorfner qui réemploie d’anciennes gravures pour y ajouter des tatouages, souvent les emblèmes de groupes de rock et de rap. Gabriel Léger, avec un miroir, Nicolas Tourte, avec une brique percée d’un délicat escalier ou Pascal Convert, avec des livres coulés dans du verre, réemploient aussi des objets pour leur charge symbolique et historique. D’autres enfin utilisent l’illusion du dessin, de la peinture ou de la photographie, Hughes Dubois, Laurent Grasso, Hyppolite Hentgen ou Mathieu Weiler, pour jouer avec les modes de représentation ou  réemployer les fragments du passé ou de la pop culture.

Si ces gestes se généralisent, il ne convient pas non plus de crier à la nouveauté radicale. On peut créditer Aby Warburg d’être le premier à développer une pensée « en tunnel », dans la première moitié du XXe siècle. Peu, avant lui, avaient eu l’audace de rapprocher des réalités aussi lointaines (dans le temps et l’espace) que  le rituel du serpent des Indiens hopis et la porteuse de fleurs de La Naissance de Saint-Jean-Baptiste de Ghirlandaio à Santa Maria Novella (Florence). Tout cela en passant par des bas-reliefs de ménades, situés à Rome. L’approche initiée avec cette conférence, Aby Warburg l’a approfondie avec l’Atlas Mnémosyne où il décelait dans la Renaissance les survivances des formes du pathos issues de l’Antiquité. Un projet de cartographie mémorielle. Plus tard, la Vénus aux chiffons (1967) de Michelangelo Pistoletto, un tas de vêtements colorés et une statue en ciment moulée sur la base d’un  modèle antique de Vénus, pourrait fournir un exemple de wormhole primitif.

Dans un wormhole, l’image joue avec son modèle. Elle donne accès à une réalité absente, qu’elle évoque symboliquement, tout en voilant la conscience de cette réalité. C’est une image d’images. Ces rapprochements entre symboles d’un ailleurs, d’un temps révolu ou futur, le plus souvent sont opérés pour éclairer le présent. Sans prendre de risque, on peut présumer que cette volonté  de rejoindre, relativement récente, a été portée par la mondialisation des échanges, la multiplication des images et leur plus grande diffusion. Ces wormholes sont les témoins d’un devenir du monde, où l’identité  devient liquide et plurielle, où l’histoire se fait rhizome plutôt que racine, où les hiérarchies (culturelles, de genre…) s’abolissent.

Avec Wormholes, la galerie Laure Roynette et la Ruche accueillent une expérience sur le temps et notre présent à la lumière d’un passé recomposé ou d’un futur prémonitoire. L’aspect spatial du trou de ver n’est pas ignoré avec les grandes peintures spatiales d’Emmanuel Régent, le cosmos délicatement froissé de Caroline Le Méhauté, les cartes utopiques de Fabien Léaustic  ou les univers glitchés en tissu de Brankica Zilovic. Ces artistes représentent, c’est-à-dire rendent présent, le cosmos et des espaces utopiques ou inexistants, hors du temps. Ainsi, Wormholes s’ouvre à une relativité d’autant plus grande, celle de la place de notre histoire, de notre présent et du temps lui-même, bref la place de l’humain dans la réalité, et son mystère. Un mystère aussi grand qu’un passage à travers un trou de ver.

Wormholes #1
Galerie Laure Roynette, Paris
Commissariat Clément Thibault & Mathieu Weiler.
15 mars – 21 avril 2018

Wormholes #2
La Ruche, Paris
Commissariat Clément Thibault & Mathieu Weiler.
27 avril – 6 mai 2018

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