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A l’occasion de la nouvelle exposition de Science Actualité, Méditation : que dit la science ?, présentée jusqu’au 24 juin 2018, la Cité des sciences et de l’industrie a donné une carte blanche aux artistes Lou Masduraud et Antoine Bellini : ils ont réalisé Wellness Paradox, une installation originale sur le thème de la méditation. Une installation montée avec la complicité de Gaël Charbau, commissaire de la prochaine édition de Nuit Blanche à Paris.

Connus pour les situations qu’ils proposent et qui mêlent installations, musique et performance, les artistes Lou Masduraud et Antoine Bellini  ont imaginé un espace qui nous plonge dans l’environnement fictif d’un adepte de la méditation. Sorte de portrait de cette pratique dans l’air du temps où le scientifique côtoie le mystique, l’installation révèle, non sans humour, par une accumulation d’objets une « vanité contemporaine » et propose une critique de la dérive commerciale de la méditation.

A l’occasion de notre visite nous avons rencontré Lou Masduraud qui nous parle du travail qu’elle réalise avec son binôme Antoine Bellini.

Mowwgli : En regardant votre travail depuis quelques expositions, j’ai l’impression qu’il y a un fil conducteur autour des flux, électriques, sonores… et le corps. Aujourd’hui encore, la méditation évoque un flux, celui de la respiration et des énergies. Pourquoi cette thématique ?

L.M. : C’est une bonne remarque, le flux est vraiment le terme exact car il englobe plein de choses. Des flux énergétiques, électromagnétiques, électriques, migratoires, vibratoires, des flux de capitaux… Ce qui m’intéresse vraiment, c’est l’idée de mouvement et de déplacement mais toujours perçu par le corps. Plus qu’une recherche qui amènerait une réponse scientifique, j’observe comment ils sont perçus par une subjectivité et l’expérience du corps. Nous avons, par exemple, fait une exposition à Lyon à la BF15 en 2016 où nous avons travaillé sur le flux électrique. Dans cette installation, un réseau électrique passait par des oreillers et tout un parcours était installé dans des gouttières en céramique ouvertes, comme si on avait disséqué ce réseau. Le visiteur avait également accès à des textes sur ce qui se passait à l’intérieur des câbles. Une espèce de délire sur ce qui se passe dans le cuivre, cette matière conductrice. Et finalement de penser nos corps comme des matières conductrices qui sont traversées par des flux mais aussi les transmettent.

Ces derniers temps nous travaillons sur des projets avec des substances à ingérer et  que l’on propose dans le cadre de performances ou lors de concerts de musique électronique. Au milieu du concert, on propose du ginseng, un énergisant, des infusions d’immortelles, un anti âge puissant pour rester jeune et beau, mais aussi du vin, très populaire et un désinhibiteur qui permet de rentrer en contact plus facilement avec l’autre. Donc plein de substances actives qui ont un pouvoir et un effet sur la physiologie, influent et affectent nos corps et nos relations. C’est probablement une histoire de flux au sens intérieur et au sens large.

On essaie de construire un temps collectif traversé par du son utilisé comme outil de réunification et générateur de mouvements. Sons, humains, objets, substances, mouvements, un ensemble qui révèle des habitudes collectives et des caractères culturels contemporains.

Mowwgli : Pourquoi la méditation devient prétexte à une vanité contemporaine ?

L.M. : Ce n’est pas vraiment comme cela que je vois les choses. C’est plutôt la forme que y avons donné en faisant un assemblage, une disposition et une accumulation de différents objets autour du sujet de la  méditation qui transforment tout cela en vanité.

C’est Gael Charbau qui a utilisé le terme de vanité contemporaine. C’est drôle de voir cela par le prisme de l’histoire de l’art, car cela effectivement peut être vu comme une vanité mais cela reste une étagère domestique. Moi j’utilise plutôt le terme de nature morte révélatrice de nos modes de vie contemporains. Le paradoxe est quand même là. Un coté paisible, bienveillant de la pratique de la méditation et en même temps une revendication de puissance. C’est l’appropriation de la société de consommation de ces pratiques alternatives dans un système capitaliste qui en fait une vanité.

Mowwgli : Vos œuvres ont souvent un aspect critique vis-à-vis de la société dans laquelle nous vivons ?

L.M. : En tout cas en tant qu’artiste je ne dis pas : ça c’est bien et cela ne l’ai pas. Je ne cherche pas un point de vue moral. Je regarde juste ce qui se passe, j’observe, je prends un peu de distance et tente de comprendre. L’aspect critique apparaît du paradoxe observé.

Mowwgli : En quoi cet espace dédié à la science vous a-t-il inspiré ?

L.M. : En fait c’était vraiment particulier. C’est la première fois que nous travaillons dans un lieu qui n’est pas purement un lieu d’exposition artistique et uniquement visité par des gens habitués à voir de l’art contemporain. Donc cela a posé des questions. Je pense que nous avons essayé de faire une pièce qui s’adresse à tous en proposant une expérience sonore, quelque chose de sensible. Il n’y a pas besoin de connaissances particulières. Une étagère fait penser au domicile, la référence est évidente pour tout le monde. On n’a pas cherché à utiliser les codes de l’art contemporain. Le seul fait d’installer cette étagère domestique dans un lieu dédié à la science questionne et donne une distance face à ces objets afin de mieux comprendre.

Mowwgli : Votre travail plutôt conceptuel, issu d’une recherche très élaborée, n’est pas forcement facile d’accès de prime abord et nécessite de la part du visiteur une implication. Qu’en pensez-vous ?

L.M. : Je suis tout à fait d’accord avec vous. Une implication, c’est exactement ce qui nous intéresse. Je pense que nous proposons une expérience et fatalement elle demande une participation active. Pas besoin de références artistiques ou de savoirs particuliers pour aider à la compréhension. Il y a expérience esthétique à partir du moment où on est conscient que l’on fait une expérience et que l’on est attentif à ce qui s’y passe. Donc pour moi il n’y pas besoin d’un savoir préalable pour faire expérience. C’est très important dans notre travail.

Mowwgli : Quels sont vos prochains projets ?

L.M. : Nous travaillons sur un projet qui s’appelle Active Substances Bar qui va être un comptoir en bois sculpté qui diffuse un antidépresseur dans sa forme naturelle, « healthy »,  du millepertuis donc on fait des infusions qui seront diffusées grâce à un système qui transforme l’eau en vapeur. Il y aura aussi du vin et du ginseng. Cette installation sera montrée à la biennale de Moscou en juin, avec bien sûr les créations sonores d’Antoine. Je pense que nous y ferons un live autour du bar. Un concert de musique électronique et une récitation de textes qui font référence à ces substances.

Mowwgli : Cela est une récurrence dans votre démarche artistique. L’œuvre existe par elle-même mais s’inscrit aussi dans une performance. Vous aimez bien apporter cet aspect performatif dans la vie d’une œuvre ?

L.M. : Oui c’est exact, nous aimons cela car c’est une manière de créer du lien, de vivre des choses collectivement. Faire une performance c’est réunir des gens autour d’un projet commun. Il n’y a jamais de scène. Nous ne sommes jamais séparés du public. Nous souhaitons même que le public se rende compte qu’il fait lui-même partie de la performance. Particulièrement quand il ingère des choses qui vont l’influencer. Nous parlons plutôt de « situations construites » plutôt que de performances. Dans le sens où ce n’est pas un spectacle, même s’il y a de la musique. Ce sont des temps vivants de partage, qui nous permettent d’actionner certains objets, certains mots, certaines parties des installations et le public est invité à y participer et à créer du collectif.

Wellness Paradox
Lou Masduraud et Antoine Bellini
Installation dans l’espace Science Actualité, au cœur de l’exposition Méditation : que dit la science ?

Un parcours contemporain dans la Cité des Sciences et de l’industrie : 

Depuis son ouverture la Cité des Sciences a acquis des œuvres d’art contemporain. Elles occupent différents espaces de la Cité, c’est parfois un véritable jeu de piste pour les retrouver. Ainsi Il est possible de rencontrer : l’œuvre Espace Nord-Ouest de Felice Varini , Matière noire d’Abdelkader Benchamma, des œuvres d’Erro, de Monory, de Piero Fogliari, 2 toiles de Cocteau… ainsi qu’une toute nouvelle œuvre : Ciudad Quemada II, présentée dans le pavillon cubain de la 57eBiennale de Venise en 2017, que l’artiste cubain Roberto Diago vient de prêter gracieusement à la Citée des sciences pour toute la durée de l’exposition « Feu ».

  • Méditation : que dit la science ?
  • Féminin-masculin : le combat contre les stéréotypes
  • Agriculture : la fin des néonicotinoïdes ?
  • Industrie : la chasse aux métaux rares au fonds des océans

Cité des sciences et de l’industrie
30 avenue Corentin-Cariou
75019 Paris
Métro : Porte de la Villette
Horaires : ouvert tous les jour sauf le lundi de 10h à 18h, et jusqu’à 19h le dimanche.
www.cite-sciences.fr

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