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Pour sa deuxième carte blanche notre invité de la semaine, Christian Caujolle nous parle de l’exposition « Guernica » qui se déroule en ce moment au Musée Picasso.

Réussir une exposition majeure alors même qu’en est absente l’œuvre principale – et historiquement fondamentale – qui l’a générée n’est pas chose facile. C’est pourtant à cette gageure que le Musée national Picasso-Paris s’est attaqué en consacrant une de ses expositions temporaires au « Guernica » qui, depuis son retour à Madrid en 1981 et après un passage par le Retiro ne quitte plus le Museo Nacional Reina Sofia où une salle, entourée d’éléments de contextualisation renouvelés plusieurs fois par an et toujours pertinents ne désemplit pas. Mais la toile est trop fragile – et trop précieuse – et un attrait trop important pour le musée pour qu’elle le quitte désormais.

Cette toile monumentale (349,3 × 776,6 cm ) résulte d’une commande passée par la République, en pleine guerre civile, afin d’être installée dans le Pavillon espagnol de l’exposition universelle de 1937, construit par Josep Luis Sert et accueillant une fontaine perpétuelle au mercure conçue par Calder et toujours conservée à la Fondation Miro à Barcelone.  Après avoir hésité à accepter la proposition du ministre de la culture d’alors, l’affichiste et auteur de collages Josep Renau, Picasso accepta, réagissant ainsi au bombardement et à la destruction spectaculaires du village de Gernika,  au pays basque espagnol, attaqués par les aviations allemande nazie et fasciste italienne.

En l’absence du tableau, dont une reproduction à taille réelle accueille le visiteur qui se confronte ensuite à la présence ( au vide, de fait ) d’une partie du chassis original avant de retrouver le contexte de la guerre civile au travers des affiches dénonçant l’offensive nationaliste et les exactions des troupes du général Franco, l’exposition est à la fois didactique et ouverte sur aujourd’hui.

Didactique par les références aux œuvres antérieures ( dont la mort du torero et les chevaux éventrés ), qu’il s’agisse de petits tableaux, de grands dessins à la plume et à l’encre de Chine ou de merveilleux croquis dans des carnets ( on voit là à quel point le talent de dessinateur, y compris classique, de Picasso, est exceptionnel), par l’exposition des esquisses sur papier bleu clair, de recherches ( portrait doloriste de femme, cheval, etc…) peintes en noir et blanc, par la présentation, au côté d’un exceptionnel portrait de Dora Maar, sa muse et compagne d’alors, des photographies qu’elle prit au jour le jour, chroniquant l’évolution de l’oeuvre dans l’atelier de la rue des Grands Augustins. Et l’on peut, ensuite, suivre le parcours international des expositions d’une toile qui servit à recueillir des fonds pour les républicains espagnols autant que, plus tard, pour dénoncer les atrocités de la guerre, jusqu’à celle dite du Vietnam, lors de son arrivée aux Etats-Unis puis de son installation au Moma.

Le parcours est rythmé de peintures ou installations qui soient font directement référence à Guernica soit en donnent un écho. Entre autres Robert Longo, Art & Language et Damien Deroubaix. Grand plaisir, celui de trouver un grand format de l’espagnol Antonio Saura, dont les noirs, gris et blanc, dans une composition très dynamique et caractéristique de cette écriture abstraite qui installe des cohérences formelles émotionnelles dialogue parfaitement avec le chef-d’œuvre de Picasso. Une occasion de rappeler que l’on ne voit pas suffisamment Saura en France.

Je n’ai rien vu ( c’est le seul reproche que je puisse faire  à l’exposition, qui rappelle bien l’importance de Christian  Zervos  ou Paul Eluard par rapport à la perception de l’œuvre de Picasso ) qui rappelle la mauvaise réception de Guernica lors de sa présentation au pavillon espagnol de 1937. Personne, pas même la République espagnole commanditaire qui la trouva « anti-sociale, ridicule, et tout à fait inadéquate à la saine mentalité du prolétariat », que le critique – marxiste – Clement Greenberg jugea que « cette immense peinture fait penser à un fronton portant une scène de bataille, qui serait passé sous un rouleau compresseur en mauvais état22 » et même Louis Aragon, alors dans sa pleine période communiste et grand soutien de Picasso ne la défendit pas et émit des « réserves »…

P.S. :  On peut, comme à l’habitude, continuer en visitant à nouveau tout le musée, jusqu’aux combles, jusqu’aux Picasso de Picasso et à la collection personnelle du peintre.  On ne s’en lasse pas !

INFORMATIONS PRATIQUES
Guernica
Picasso
Du 27 mars au 29 juillet 2018
Musée Picasso
5 rue de Thorigny
75003 Paris
De 10h30 à 18h00 du lundi au dimanche
http://www.museepicassoparis.fr

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