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Alors que l’on peut encore voir, jusqu’au 13 mai au Palais de Tokyo, le fruit de sa collaboration avec Jean-Jacques Lebel, Kader Attia poursuit sa quête de vérité dans une nouvelle exposition au MAC VAL dont il investit l’immense espace d’exposition en proposant un parcours initiatique autour de deux notions étroitement mêlées : l’architecture et sa relation aux corps.

Quels regards porter sur les grands projets urbains de l’après-guerre, les grands ensembles caractéristiques des cités dortoirs. Que reste-il de l’utopie des modernistes ? Qu’entretenons-nous avec notre espace de vie, privée ou publique, avec notre histoire et nos racines ? Quelle relation entre le corps physique et le corps social ? Comment nos sociétés s’arrangent-elles avec le visible et l’invisible, l’inclus et l’exclus ? Et comment finalement la société réécrit son propre récit national et omet de reconnaître les blessures laissées par le colonialisme, l’esclavage, les inégalités hommes-femmes, la discrimination envers les LGBT, notamment les transsexuels…

Ce sont toutes ces questions que pose Kader Attia dans cette exposition « Les racines poussent aussi dans le béton » proposée au Mac Val. L’articulation de l’exposition est singulière. Le parcours alterne des espaces sombres avec des pièces en pleine lumière, des documents vidéo ou sonores avec des œuvres purement plastiques. Il oscille entre passé et présent, les racines et le béton. Avec toujours en filigrane, le fil conducteur de l’œuvre de Kader Attia : la réparation. Réparer les blessures que les hommes s’infligent, des humiliations de la colonisation aux fractures entre les communautés. Kader Attia revendique l’idée qu’il faut  “S’affranchir du joug du grand récit national officiel pour se réapproprier et écrire soi-même son récit, exposer sa vision des choses.” Le déni de la culture des quartiers, c’est le déni de toute une culture hip hop, la culture ouvrière, des langues…

« Les racines poussent aussi dans le béton » propose une expérience visuelle mais aussi physique, l’esprit et le corps, le corps et l’espace, dans le but de rassembler. L’exposition est conçue comme un opéra avec plusieurs actes. Elle commence par un trait d’union entre la réalité et l’histoire, dans ce premier « cabinet » qui étire le début du 20e siècle, Kader Attia revient sur les traces de son enfance dans un Sarcelles métamorphosé par les grands ensembles. Grands ensembles qui de promesses sont aussi devenus ghetto.  A chaque extrémité d’un long couloir deux films se font face et s’opposent. D’un coté « Pépé le Moko » avec un Jean Gabin dans les ruelles de la kasbah d’Alger et de l’autre « Mélodie en sous-sol » dans lequel, Gabin toujours, revient dans sa banlieue transformée par les barres d’immeubles. Entre les deux, un jeu de collages marie des grands ensembles avec des scènes de vie marocaines ou algériennes. La petite pièce suivante rend hommage à Ghardaïa. Au sol un désert de grains de couscous représente le plan de Ghardaïa. Ceci fait écho notamment à Le Corbusier qui, fasciné après avoir visité Ghardaïa où tout est pensé : la gestion de l’eau, l’administration, la circulation, les commerces, élabora au coté de Jeanneret les cinq points de l’architecture moderne qui ont notamment donné naissance à la Cité radieuse, qu’il appelait lui-même la « Béni Isguen verticale* ». Une vision à la fois poétique et politique rappelant l’origine de ces grands préceptes de l’architecture moderne.

Toujours concernant l’architecture, Kader Attia sème ça et là dans l’exposition des références. Des poutres récupérées sur des chantiers de démolition, verticales et fières, dont les fentes sont agrafées, des cicatrices restées visibles car pour Kader Attia, contrairement à nos sociétés modernes, il ne faut pas les cacher pour guérir. Une pièce noire dans laquelle une série de réfrigérateurs habillés de carreaux de miroirs, et de carreaux de verre, dessine une skyline, et renvoie à la froideur des mégapoles sur-construites et pourtant rêve d’un monde fantasmé. Une vidéo présente une succession d’étages et de fenêtres d’une façade d’immeuble à Vitry  qui se termine sur le toit avec une vue dégagée sur la ville un paradoxe de l’utopie des grands ensembles qui sont devenues des prisons modulaires. Effet renforcé par une façade en forme de grille.

Dans ce décor se dessine une interrogation des effets de l’architecture sur la psyché et les corps.

Car de cette dimension émerge l’humain avec les mêmes fêlures. Des barrières symbolisant des espaces interdits sont traversées et perforées de pierres. Ont-elles été lancées par des personnes qui souhaitaient se libérer d’un espace fermé ou est-ce la nature qui veut reprendre ses droits ? Ces barrières empêchent l’accès à un mur blanc sur lequel est écrit à la craie blanche « Résister c’est rester invisible ».

Une vidéo, déjà présentée, autour du sujet du membre manquant souligne comment notre cerveau garde en mémoire le membre manquant. Métaphore d’une société qui ne peut s’amputer de ses nombreuses racines sous peine d’en souffrir. Dans le même esprit de négation, une autre vidéo montre les entretiens sur le devenir des corps postcoloniaux, questionnant le corps des noirs notamment avec des entretiens des proches de Théo de « l’affaire Théo » tristement célèbre. Plus loin, un couloir est habité par des grands portraits de transsexuels algériens et par deux miroirs, l’un avec accompagné d’une chaussure de femme l’autre un soulier d’homme se font face. Une installation qui questionne le masculin-féminin et notre acceptation de la différence. Les souvenirs de Kader Attia sont également convoqués dans une installation mêlant photos de femmes algériennes, membres de sa famille qui réparent un plat de terre cuite. Une bétonnière brassant des clous de girofle embaume l’espace et évoque à la fois un père ouvrier du bâtiment et une mère cuisinière, tandis que sur un mur des pains traditionnels sont plantés rappelant des jeux d’enfance.

Sur une dernière vidéo,  un cube formé de morceaux de sucre fond à cause du pétrole versé sur lui. Cette œuvre joue sur les opposés le blanc et le noir, le dur et le fluide…  L’or blanc d’un coté, symbole de la traite négrière, et l’or noir, symbole de l’exploitation et du pillage des ressources naturelles des pays africains. Deux matières dont l’exploitation a hélas asservi des peuples.

Et pour finir ce périple deux photographies cote à cote ; d’une part une noria, puits traditionnel du Maghreb et d’autre part les ruines en béton d’un atelier d’une ancienne usine Wolkswagen envahies par la végétation. Cette œuvre ouvre sur un futur indéfini, néanmoins optimiste, car les racines poussent aussi dans le béton.

Les racines poussent aussi dans le béton
Exposition de Kader Attia
Du 14 avril au 16 septembre 2018
Commissariat Frank Lamy assisté de Julien Blanpied
Deux autres expositions valent également le détour à Vitry :

Le Nouveau souffle juste après la tempête de Meiro Koizumi

Le fruit d’une résidence donnée à Meiro Koizumi. Il tente de décrypter les motivations et les représentations des 16-20ans et souhaite plus particulièrement interroger l’impact du conditionnement social et de la propagande médiatique sur l’engagement militaire des jeunes, voire même du sacrifice impacté par l’histoire de son pays et les kamikazes, et récemment par les attentats. Lors de cette résidence Meiro Koizumi a rencontré des jeunes de Chevilly-Larue, qu’il a interrogé sur ces attaques. Il s’est rendu compte que si lui ne connaissait rien à la culture française, les jeunes en question connaissant la culture manga. S’étonnant de la liberté du corps qu’ils pouvaient avoir, expressifs voire extravertis avec une certaine exubérance pour un japonais. Il leur a demandé de rejouer sur scène une histoire inspirée d’un manga. Le résultat est un jeu de vidéo multiple, en surimpression, dans lesquelles un ballet se joue comme un champ de bataille paisible.

Sans Réserve.

Le MAC VAL a invité le duo d’artistes Grout/Mazéas avec Black Bivouac à s’immiscer dans l’exposition des œuvres de la collection. Du 14 avril au 19 août 2018

Pour cette 8e exposition des œuvres de la collection, le choix a été d’associer et d’éclairer les œuvres à partir de leur pouvoir et de leur volonté d’expression. Toutes, en effet, dégagent un certain pouvoir narratif, d’échange plus ou moins manifeste. Elles convoquent un mode de récit et d’expression. Elles racontent des histoires, invitent à poursuivre, voire à construire, initient un climat, suggèrent. Elles questionnent notre propre pouvoir de regardeur.

Musée d’Art Contemporain du Val-de-Marne
Place de la Libération
94400 Vitry-sur-Seine
www.macval.fr

Béni Isguen, l’une des 5 villes de la pentapole Ghardaïa, Algérie

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