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Découvrir les manhwas — Corée nord & sud

11 min. de temps de lecture.

Hors-série spécial : rencontre des deux Corées

C’est l’un des grands événements internationaux de 2018, le rapprochement des deux Corées. Kim Jong-un a visité Séoul pour la première fois et rencontré le nouveau président sud-coréen Moon Jae-in pour élaborer un accord de paix, les deux pays sont officiellement en guerre depuis 1953.
Symbole de cette ouverture, les deux états ont aligné leurs fuseaux horaires décalés depuis presque 70 ans. Et pour remettre toutes les pendules à l’heure, j’avais envie de vous proposer une sélection de manhwas (bandes dessinées coréennes) mais aussi de bandes dessinées qui traitent de la Corée du Nord & de la Corée du Sud, pour que vous puissiez vous faire une idée.

🇰🇵 Corée du Nord

Contrairement à la Corée du Sud, les albums présentés ci-dessous ne sont pas l’oeuvre d’auteurs nord-coréens qui ne sont pas édités en français, mais vous pouvez en trouver plusieurs extraits et commentaires dans le très bon livre de Paul Gravett, Mangasia (je vous en parlais en détail ici).

Pyongyang de Guy Delisle, L’Association

Le témoignage le plus marquant d’un auteur en voyage au coeur du pays le plus secret au monde. On connait peu le poids de la Corée du Nord dans l’industrie du dessin animé, mais il est énorme : la dictature, via sa société de production la SEK, à ouvert ses frontières au business de l’animation et produit des séries comme les Simpsons, Futurama, Avatar : le dernier maitre de l’air ; mais aussi Simba : The King Lion & Pocahontas : Princess of the American Indian pour Disney ; Corto Maltese en Sibérie pour la France… Et la liste est longue.
Le jeune animateur Guy Delisle nous livre un carnet de bord de ses découvertes et de sa vie sur place alors qu’il est envoyé là-bas pour superviser une production française pour une filiale de TF1, qui est un gros client. Après un passage à Shenzhen en Chine, où il a mis au point sa technique de carnet de bord narratif, il va décrire son quotidien pour nous livrer un reportage à travers des anecdotes ou des moments particuliers de son voyage, toujours avec humour et un grand sens de l’observation.
Le dessin minimaliste et très juste de Guy Delisle colle bien avec le ton un peu distant de son narrateur. Avec une véritable recherche sur le mouvement et sur comment transmettre avec le moins possible, son dessin est complètement au service de la narration sans occulter le travail sur l’aspect “carnet de route”. Il arrive à trouver, comme pour la caricature, des lignes clefs pour incarner ses personnages et décors : ce qui lui donne l’aspect assez intemporel et universel qui ont probablement fait une partie de son succès. Dans un pays où tout est contrôlé, il s’amuse de cette fenêtre réduite pour nous proposer une bande dessinée documentaire sur ce voyage hors normes.


Le Visiteur du Sud de Oh Yeong Jin, Flblb

Avec une approche pas très éloignée de celle de Guy Delisle, Oh Yeong Jin raconte au travers d’anecdotes et de rencontres sa visite en Corée du nord en tant qu’ouvrier. Mais lui est sud-coréen. Et à travers son regard & ses dessins on assiste à une série de découvertes, de comparaisons, d’interrogations et de rencontres entre lui et les habitants de ce pays, à la fois proches et éloignés. Sans parti-pris et avec beaucoup de second degré, le dessinateur regarde cet état voisin sans céder à la propagande (de l’un ou l’autre côté). Les histoires sont vivantes dans ce style cartoon et prises sur le vif. Le trait très jeté et improvisé dédramatise beaucoup le récit et permet à son auteur de rester léger dans ce périple. Peut-être plus proche du dessin de presse que de la bande dessinée dans son trait et ce découpage déconstruit reste très immersif et efficace. Ce documentaire dessiné suit une logique improvisée, mais régulièrement entrecoupé de pages explicatives sur la vie quotidienne. On reste à hauteur d’homme, et on sort de cette lecture avec le sentiment que la bande dessinée est un genre étonnant tant il arrive à nous rapprocher de l’auteur & ses personnages.
Un bon complément à l’album précédent pour voir les campagnes et les travailleurs là où, dans Pyongyang, le dessinateur canadien était surtout resté dans la capitale et ses bureaux.


La Faute, une vie en Corée du Nord de Michaël Sztanke & Alexis Chabert, Delcourt

Cet album reprend, sous forme de fiction, le voyage du journaliste Michaël Sztanke qui s’est rendu en Corée du Nord à plusieurs reprises pour réaliser un documentaire pour la TV. N’ayant pas pu filmer ce qu’il voulait il décide d’en faire une bande dessinée, une fiction inspirée de son voyage avec un sujet percutant : l’impact du tourisme sur les citoyens de cette dictature impitoyable. Des gestes qui paraissent sans importance pour les voyageurs qui sortent un peu de clous en faisant valoir “leur liberté”, mais avec souvent des conséquences très graves pour les accompagnateurs ou les habitants, qui sont les victimes collatérales de ces actions. Un ethnocentrisme que l’on retrouve sur tous les continents, mais qui prend des proportions immenses ici. Dans cette fiction, un “guide touristique” vient de perdre son badge obligatoire avec les portraits du « Soleil du XXIe Siècle » & son fils ; et sa vie va sombrer dans une spirale kafkaïenne de répression et d’intimidation sur le principe de “culpabilité par association” (qui existe vraiment : une faute personnelle est répercutée sur toute la famille, mais aussi sur 3 générations). Un détail donc qui va prendre des proportions gigantesques et pousser Chol Il a regarder le monde autrement et de collaborer avec son hôte étranger Michaël Sztanke.
Seule déception, le dessin et la mise en scène un peu hésitante. Ce projet n’était pas destiné à être une BD et ça se sent un peu. Les codes du médium ne sont pas maitrisés et on a un peu de mal à entrer dans cette histoire pourtant passionnante. Un dossier vient compléter l’album et éclaire les raisons de ce choix, mais le livre reste un des bons albums pour découvrir ce pays même s’il n’a pas la force des deux précédents.


L’Anniversaire de Kim Jong-il d’Aurélien Ducoudray & Mélanie Allag, Delcourt

On quitte le terrain du reportage pour celui de la fiction avec cet album amusant (et effrayant quand même). Le sujet est moins le pays qu’une réflexion sur la propagande et l’embrigadement : comment douter de la bonne foi d’un dirigeant dans le pays le plus heureux du monde. Un jeune garçon de huit ans qui a la particularité d’être né le même jour que le “Général invincible et toujours triomphant” va découvrir l’envers du décor d’un monde qu’il croyait connaître. Contrairement aux autres livres présentés plus haut, ce n’est pas une personne extérieure qui va nous faire voir ce qui se passe en Corée, mais quelqu’un qui y vit, et c’est très fort.
La couverture est particulièrement réussie dans le sens où on voit bien cette brèche inquiétante qui s’ouvre derrière le masque souriant du leader parfait. Le trait rond et les couleurs proposées par Mélanie Allag renforcent ce dispositif et donnent une tonalité encore plus profonde à ces découvertes. Les scènes feraient presque penser à un Petit Nicolas version nord-coréen dans la bonhomie des héros et leurs mouvements. Réussite aussi dans la récréation de faux manhwas de propagande comme “Le Monde pourri est malade” qui explique en BD la vie difficile des Coréens du sud ou d’autres sur l’armée américaine. Une fiction réussie qui mérite d’être lue au même titre que les reportages pour se familiariser avec ce pays insaisissable.


🇰🇷 Corée du Sud

Petite sélection parmi des dizaines de titres traduits en France pour vous proposer une vision transversale de la campagne à la ville, de la Corée traditionnelle à la vie de banlieue au XXIe siècle, de l’exotisme aux usines Samsung.

La mal-aimée de Kim Dong Hwa, Casterman

J’ai hésité à mettre en avant la trilogie Histoire couleur Terre ou La Bicyclette Rouge, deux séries pour lesquelles il est plus connu en France. Mais ce recueil d’histoires courtes présente l’essence des thèmes & de la technique affectionnée par Kim Dong Hwa. Il est l’un des auteurs sud-coréens les plus connus en France, et ses fictions s’attachent à décrire la Corée rurale à notre époque, le plus souvent à travers le destin de femmes. Biographies attachantes, histoires d’amour qui finissent bien ou non, récits du quotidien hors du temps, mais rythmés par les saisons… sont sublimés par le trait épuré et chaleureux du manhwaga : ces histoires racontent un monde qui échappe encore à la mondialisation sans verser dans la caricature ou le cliché.
On découvre la Corée & ses traditions à travers le temps qui passe, cette saisonnalité est une des clefs de son oeuvre. Sa technique semble souligner l’aspect éphémère des vies et des personnages en utilisant quelques traits pour les représenter face à une nature immuable, intemporelle qui fait l’objet d’un soin et d’un niveau de détail graphique tout particulier. Un auteur incontournable pour comprendre la bande dessinée coréenne.


Sous l’eau, l’obscurité de Yoon-Sun Park, Sarbacane

Quittons la campagne pour Séoul, le rythme des saisons pour la compétitivité, pour nous plonger dans le quotidien d’une jeune sud-coréenne dans les années 80. Le pays est en pleine mutation et suit le modèle japonais, une croissance très rapide basée sur l’acceptation de toute une nation à accepter l’exode rural et un rythme de travail dévorant. La réussite et l’argent rythment les rues de la capitale du Pays du Matin calme. La dessinatrice évoque cette quête de la réussite, ces sacrifices de tous les instants pour “s’assurer un avenir” à travers la peur de l’eau d’une petite fille. Sortir la tête de l’eau, une belle métaphore qui est distillée tout au long de l’album pour parler de cette société-là.
Le trait est rond et installe son univers à hauteur du regard d’un enfant, mais laisse place à la froideur de cet univers, soutenu par une bichromie blanche et bleue. Elle distille cette vision glaçante des adultes qui l’entoure.
Son dessin va s’adoucir dans les livres suivants et passer en couleur, qui sont plus humoristique, je reste très fan du Jardin de Mimi : un carnet de bord du potager de l’autrice à Angoulême où elle réside depuis plusieurs années, sous forme de conte décalé où son chat s’occupe des récoltes, passe au bistro… quelque part entre The autobiographie of me too de Guillaume Bouzard et les Contes du Chat perché d’Aymé. Mais on s’éloigne de la Corée.
Sous le titre En Corée, les éditions Misma viennent de publier ses fanzines qui racontent ses différents voyages où elle revient au pays sous forme d’anecdotes et d’observations un peu décousues. Sous l’eau, l’obscurité reste la meilleure porte d’entrée dans son univers.


Mauvaises filles d’Ancco, Cornélius

Une jeunesse coréenne dans les années 90–2000 et sa crise économique, à travers les portraits de plusieurs jeunes femmes. Un roman graphique fascinant pour son dessin et sa mise en scène composée d’aller-retours temporels que par sa violence. Dans une banlieue anonyme de Séoul, on découvre un quotidien misérable à mille lieues des néons de la capitale, où un père bat régulièrement sa fille, la narratrice. Elle voit le chômage et la délinquance autour d’elle, le suicide et la prostitution non loin… un revers de médaille du capitalisme triomphant (on reviendra sur Samsung juste en dessous avec le manhwa suivant). Très graphique, avec ses grands aplats de noirs et ses surgissements de blanc, qu’on ressent comme un stroboscope : qui figent un instant sans couper le mouvement. Avec ses personnages aux visages marqués, elle imagine ses héroïnes à plusieurs âges de leur vie, le graphisme suit leurs évolutions et les accompagnent. Ancco travaille les matières, les ambiances qui densifient les planches et rendent ces atmosphères crédibles.
Si vous n’avez pas peur du très noir, c’est l’un des albums les plus percutants et attachants de cette sélection.


Le parfum des hommes de Kim Su-Bak, Atrabile

Cette fois nous sommes dans les années 2000–2010 et le dessinateur se fait journaliste pour enquêter sur Samsung, l’entreprise gigantesque qui fait vivre une grande partie du pays. Il dessine des portraits d’anciens employés & familles qui sont tombés malades ou qui ont contracté une leucémie en travaillant chez Samsung. Un drame sanitaire dans les usines qui emploient des produits toxiques et dont les dirigeants tentent d’étouffer l’affaire par l’intimidation ou la corruption. Niant les preuves, refusant d’indemniser les familles des victimes pour maintenir le climat de désinformation, les dirigeants de Samsung sont prêts à tout : conflits d’intérêts avec le gouvernement, falsification dans la presse ou manipulations… autant de preuves mises en scène par le manhwaga qui vont fissurer l’image de multinationale victorieuse qui fait la fierté du pays.
La mise en scène reprend les codes du documentaire en proposant des cartouches importants avec des récitatifs pour contextualiser les scènes ou les personnages de cette enquête. Le trait semi-réaliste reprend les codes du dessin d’après-photo, s’affranchit des décors quand la parole suffit ou intègre des analogies graphiques pour étayer le propos. On serait entre l’Art invisiblede Scott McCloud et Le Photographe d’Emmanuel Guibert.
Un album parfait pour comprendre cette Corée du Sud moderne & contemporaine même si l’histoire racontée par Kim Su-bak n’a rien d’une fiction et présente un récit terrorisant sur cette entreprise qui emploie des milliers de personnes.