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Alors que débute cette semaine le Festival de Cannes, nous avons décidé de mettre à l’honneur les artistes qui ont placé la vidéo au cœur de leurs créations pour cette nouvelle édition du Salon de Montrouge.

Dans cette 63e édition du Salon de Montrouge se dégagent deux tendances fortes ; la sculpture fait un grand retour avec de nombreuses propositions et la vidéo confirme sa position. Si pour certains artistes la vidéo n’est pas le seul mode d’expression, car de nombreux artistes ici présents sont pluridisciplinaires (une autre tendance), elle montre aussi la diversité de ses formes narratives et navigue entre délire fictionnel, récit intime, archéologie ou s’invite dans des installations en dialogue avec d’autres médiums.

Commençons peut être par celui qui a reçu le Grand Prix du Salon-Palais de Tokyo, Mali Arun. Il développe un travail audiovisuel collaborant avec le monde du cinéma et celui de l’art contemporain. Situé entre la fiction, le cinéma documentaire et la vidéo d’art, son travail questionne les espaces en marges, en mouvements, ou en conflits. À son sujet, on pense volontiers au brouillage des genres opéré par Werner Herzog et à sa quête de l’illumination telle qu’il l’a formulée : « Il y a une couche plus profonde de vérité au cinéma et il existe quelque chose comme une vérité poétique, extatique. Cela est mystérieux et insaisissable, et ne peut être atteint que par la fabrication, l’imagination et la stylisation. » Pour Mali Arun, la recherche se situe autant dans la manière dont l’être humain s’approprie un territoire, qu’il s’agisse de s’y prélasser, comme dans l’imagerie biblique dévoyée de Paradisus. Les images qui composent son oeuvre immersive intitulée Saliunt Venae (« battements de coeur ») présentent un feu au coeur battant sur une musique envoutante, qui crépite et s’anime lorsqu’il est attaqué et percuté par des personnages énigmatiques qui, partant à l’assaut de cette féérie, le tourmentent, le dessinent de leurs formes fantomatiques.

Poursuivons par le prix des Beaux-Arts de Paris, Samuel Lecoq, qui entretient une relation particulière avec la photographie et l’image filmée. Ses récits sont conçus comme une multitude de juxtapositions. Il questionne la photographie et également notre relation aux éléments naturels.  Sa vidéo Fragility and Obsolescence  s’intéresse à un centre de déradicalisation sur les bords de Loire. Sur un mode opératoire faisant flirter l’objectivité et la subjectivité, Samuel Lecoq compose un récit qui joue sans cesse avec notre soif de savoir et nos désirs de laisser caché ce que l’on ne veut pas voir. Avec une narration qui mélange vidéo, photographies et voix off, son film tente, sans idéaliser ou interférer, de renouveler les formes de la narration  entre fiction et documentaire. Toujours autour de sujets sensibles ou politiques, Baptiste Brossard propose Contre-mesure, une installation composée d’une vidéo et d’une sculpture en béton qui reprend la forme d’une antenne parabolique. Une contre-mesure est un système de brouillage électronique. C’est une technique à la fois offensive et défensive. Baptiste Brossard accumule sur un écran des captures de films dans lesquels apparaissent des armes, des chiens de garde, des images de vidéos-surveillance… dans une atmosphère très tendue. Une tension renforcée par la bande son.  Au centre du dispositif entre l’écran et la parabole, entre l’émetteur et le récepteur, le spectateur se trouve pris entre deux feux ne sachant pas où trouver sa place. Entre le réel et son image, chaque individu est ainsi invité à interroger son activité et/ou sa passivité face à cet univers paranoïaque et sous surveillance.

La question de l’identité est également au cœur de certaines œuvres présentées dans cette édition. Par exemple, Garush Melkonyan tente de déchiffrer par le jeu de l’être et de l’apparence, de l’identité et de ses masques et se joue de l’attente du spectateur. Ici son travail prend littéralement corps dans Just the four of us. Il met en place un dispositif qui contraint le spectateur au centre de quatre écrans qui présentent chacun un individu de dos. Les quatre personnages échangent des conversations téléphoniques qui s’entrechoquent autour d’un secret qui se dévoile en toute fin. Une œuvre énigmatique et qui nous fascine. Dans l’installation, également composée de plusieurs écrans, Ariane Loze, lauréate du prix du Conseil départemental des Hauts de Seine, se met elle-même en scène et incarne une personne différente sur chacune des vidéos. Aucune volonté de mise en scène de soi exacerbée, aucun jeu de maquillage particulier, ni de perruque, mais au contraire une économie de moyens, et le choix de disparaitre derrière la multiplicité de facettes de ses personnages comme si son corps était matériau neutre, prêt à être façonné, à devenir le corps de tout le monde, voire le corps social. Elle questionne l’identité qui n’est jamais unique et cohérente.

Le corps est au centre des œuvres des deux artistes qui suivent. Zoé Philibert, un artiste du mouvement que l’on pourrait assimiler à un artiste-chorégraphe, mélange le mouvement, la parole, et l’écriture. Dans le premier élément du diptyque proposé, un groupe est en quête d’un mouvement inédit : un geste. Cette œuvre est construite à partir d’une citation littéraire et nous entraine dans les réflexions des protagonistes. La seconde partie met en mouvement la poésie et donne corps littéralement à des phrases. Un travail d’une grande élégance qui mêle littérature, danse, gestes, paroles et références surréalistes.

Partant lui aussi de littérature et se basant sur un recueil de gravures du XVIe siècle, Les Songes drolatiques de Pantagruel, Antoine Granier propose une relecture avec une fiction sous des apparences grotesques et délirantes dans laquelle des corps mutants oscillant entre humains, objet et animal, se révoltent contre l’usine-ventre qui les contient. Souhaitant défaire les hiérarchies de ce corps-infrastructure, ces créatures grotesques sont finalement vomies dans la ville où elles entament une célébration monstrueuse et un joyeux carnaval. Une folie punk rock !

Plus documentaire, Pauline Julier nous invite dans une grotte ou plutôt dans un rocher afin de voir son intérêt pour une forêt de 300 millions d’années, ensevelie et figée par la lave, récemment découverte et reconstituée par des scientifiques. Dans l’ensemble de son travail elle s’interroge sur les notions de nature et ses représentations. Jules Cruveiller propose une installation faite de plusieurs médiums, une huile, un dessin et une vidéo afin de créer une archéologie de l’image numérique. Dans la vidéo, deux performeurs transportent dans une rue un cadre géant dans un format 16/9e. Dans ce cadre s’y dessine un monde où mise en scène et réel ne font plus qu’un, où contemplation et narration sont synonymes.

Cent vingt trois ans après la Sortie de l’usine Lumière et l’Arroseur arrosé  des Frères Lumière, le cinéma conserve une éternelle jeunesse et reste toujours un art contemporain.

SALON DE MONTROUGE
Du 28 avril au 23 mai 2018-05-04
Ouvert tous les jours. Entrée libre de 12h à 19h
Le Beffroi
2 place Emile Cresp
92120 Montrouge

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