Rencontre avec Catherine Grenier, directrice conservatrice générale de la Fondation Giacometti

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Alors que l’ouverture du futur Institut Giacometti est annoncée au 21 juin prochain dans un écrin de 350 m² de style Art nouveau de l’ancien atelier du décorateur Paul Follot, dans l’emblématique quartier de Montparnasse, épicentre de la modernité pour de nombreux artistes venus de partout, une femme se cache derrière un tel accomplissement, Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti après avoir oeuvré à la destinée du musée national d’art moderne,centre Pompidou.
De retour de Bâle où elle est co-commissaire du fascinant face à face Bacon-Giacometti à la Fondation Beyeler, elle a répondu à nos questions.

1. En quoi Bacon et Giacometti étaient-ils faits pour se rencontrer, selon vos termes? Genèse de l’exposition inédite de la Fondation Beyeler dont vous êtes co-commissaire.

Ils étaient contemporains, ce que l’on oublie, ils n’avaient que 8 ans de différence, et ils ont rencontré des problématiques artistiques très similaires. Après un passage par le surréalisme, il se sont tous deux tournés vers la représentation, à contre-courant du mouvement dominant de l’abstraction. Tous deux ont pris pour thème principal le corps humain, qu’il soit représenté en entier, en fragments ou seulement la tête, et l’un et l’autre ont portraituré inlassablement les mêmes modèles. Giacometti a représenté ses modèles familiers durant des dizaines d’années, en particulier son frère Diego et sa femme Annette. Cette concentration qui leur est commune se traduit aussi dans la composition de la toile, où le corps est central. Et pour accentuer ce parti-pris, tous deux inscrivent le corps dans un cadre extrêmement serré, puisqu’il s’agit souvent d’une cage.
Le parcours de l’exposition est thématique et commence par celle qui les a mis en contact, l’essentielle Isabel Rawsthorne, artiste et modèle, grande amie de Giacometti et modèle de Bacon. Ensuite est abordé le motif de la cage qui structure la composition. Puis la recherche de l’intensité maximum, à travers un dialogue entre des figures assises immobiles de Giacometti et les Papes criant de Bacon. Les deux artistes étaient en quête d’un paroxysme, que l’un traduit par le cri, l’autre par un silence profond.
Une large section est ensuite consacrée à l’obsession pour les têtes, au portrait inlassablement recommencé. Puis l’exposition confronte les oeuvres les plus magistrales de l’un et l’autre artiste dans cette représentation de la réalité humaine qui les caractérise, avec les triptyques de Bacon et les grandes figures de Giacometti.
Enfin, avant d’évoquer les ateliers des deux artistes, aussi petits et chaotiques l’un que l’autre, l’exposition se termine en montrant les distorsions qu’ils font subir à la représentation, la façon dont la figure humaine est violentée dans des styles différents, mais par des artistes qui partagent le même intérêt pour les anamorphoses, les effets de perspective exagérés…

2. Après les formidables expositions à la Tate en 2017, cette année au Guggenheim, Beaux Arts de Québec, Séoul, Bâle donc et une biographie publiée chez Flammarion, vous vous employez sans relâche au rayonnement de l’œuvre et de la personnalité de l’artiste, quels sont les points forts de l’artiste que vous souhaitez mettre en avant auprès du grand public ?

Je souhaite tout d’abord que le grand public prenne conscience de la grande diversité de l’œuvre de Giacometti, souvent résumée à l’Homme qui marche et aux grandes Femmes, donc aux œuvres de la fin de sa carrière. Alors qu’il est passé par de multiples styles et expérimentations de la forme, dans une quête constante et inépuisable. Restituer donc la connaissance de ses premières périodes (post-cubiste, surréaliste, figures minuscules), et montrer la diversité de son oeuvre d’après-guerre, allant du portrait d’après modèle à des œuvres d’imagination inspirées de l’histoire de l’art. Montrer aussi la diversité des techniques et surtout faire connaître les œuvres en plâtre, puisque Giacometti a cette spécificité parmi les artistes modernes de travailler et d’exposer ses plâtres, un vrai matériau de la sculpture au même titre que le bronze, à l’instar de Rodin. La relation entre ces deux artistes fera d’ailleurs l’objet d’une exposition en collaboration avec le Musée Rodin présentée à la Fondation Gianadda l’année prochaine. La majorité de ces plâtres font partie de notre collection et ont été très peu montrés, ils constituent une découverte pour le public.

Faire connaitre la diversité de Giacometti, c’est aussi montrer ses objets d’art décoratif, moins connus que les sculptures et peintures, et aussi ses dessins et estampes. Il a réalisé énormément de dessins, Bacon le tenait même pour le meilleur dessinateur parmi ses contemporains, mais c’est une veine moins connue de sa pratique. Notre fondation possède plus de 4000 dessins et estampes, dont beaucoup jamais montrés. Quant à la peinture, même si elle est connue, peu de gens savent que sa production est presque aussi importante que celle de sculpture.

3. Le futur Institut Giacometti à Paris est « un vrai couteau suisse » selon vos propos, en quoi l’ouverture de ce lieu est-il un événement et le fruit d’un engagement de longue haleine ?

C’est le résultat en effet d’un travail entrepris depuis mon arrivée à la Fondation il y a 4 ans, avec le concours de toute l’équipe. Nous avons lancé une grande politique d’expositions réalisées en collaboration avec des musées dans les pays occidentaux et non occidentaux, que nous allons poursuivre. Nous avons montré Giacometti à Istanbul, Shanghai, Rabat, Doha, Londres, Séoul, Quebec, etc., et nous allons en juin inaugurer une grande exposition rétrospective au Musée Guggenheim à New York. Mais nous sommes une fondation française et tenons à montrer nos activités en France de façon régulière.
Nous avons donc conçu cette idée d’un lieu qui ne serait pas un musée, mais un autre type de modèle, d’où son appellation, Institut Giacometti. Il sera dédié à l’exposition mais aussi à la recherche et à l’éduction, trois axes d’égale importance. C’est pour cela que je parle de « couteau suisse », dans la mesure où cet espace, qui n’est pas très grand, est multi-fonctionnel.
C’est un grand investissement pour notre Fondation, qui élargit ses missions à des activités nouvelles, dans des champs différents. L’Institut offrira à la fois une reconstitution de l’atelier de la rue Hippolyte-Maindron, un cabinet d’arts graphiques, des expositions d’art moderne, des invitations à des artistes contemporains, et ces propositions multiples participeront toutes à actualiser le regard sur l’oeuvre de Giacometti. Un programme de recherche, appelé « Ecole des modernités », soutiendra de jeunes chercheurs travaillant sur l’art moderne. Enfin nous développerons une activité pédagogique intense et variée en direction des enfants et des adultes.

4 Quelle forme va prendre cette « Ecole des modernités » et à qui s’adressera t-elle ?

Elle s’adresse à un public d’étudiants, d’historiens de l’art, de conservateurs de musée ou de grands amateurs, et elle aura plusieurs formes : des programmes de conférences, données devant un public limité et mis en ligne sur notre nouveau site internet, constituant une collection de conférences sur l’histoire de l’art moderne ; des workshops; des bourses de recherche et d’aide à l’édition. Nous créons une ligne éditoriale pour permettre aux historiens de l’art d’éditer des essais sur un sujet d’histoire de l’art inédit, portant de nouveaux regards sur un artiste. Le premier sera consacré à Alicia Penalba. Nous allons aussi mettre en place des collaborations avec d’autres instituts de recherche, en particulier à l’étranger.

5. Si vous aviez un rêve.. autour de Giacometti ou autre.

Mon rêve principal concerne la poursuite du développement de la Fondation. Que nous trouvions les ressources nécessaires, à tous niveaux, pour développer largement nos activités. Nous souhaitons agréger une grande communauté qui s’intéresse à Giacometti, et pour ce faire le programme éducatif est très important à nos yeux, nous aimerions proposer une rencontre avec l’art originale et un véritable laboratoire des savoirs. Mon autre souhait est de favoriser une réflexion esthétique, culturelle et politique prenant appui sur la connaissance renouvelée de l’art moderne. Giacometti est exemplaire d’une modernité qui a émergé grâce à des artistes venus du monde entier s’installer à Paris, ce cosmopolitisme formant une synergie extraordinaire. Giacometti venait de Suisse, était de langue italienne et ses premiers amis parisiens étaient serbes, japonais, croates, allemands, américains… C’est une dimension qui dans les circonstances présentes doit être rappelée et étudiée. Nous souhaitons donc faciliter l’accès des chercheurs à nos archives et à celle d’autres fonds documentaires et soutenir la recherche par divers moyens, afin que le regard sur l’art moderne se renouvelle et ne laisse pas dans l’oubli certaines figures au privilège exclusif d’autres. La période moderne doit être considérée dans son ensemble et dans sa diversité.
Notre première exposition explorera le lien entre Giacometti et Jean Genet, Giacometti étant l’ami d’artistes mais aussi d’écrivains ou philosophes: notre démarche est donc pluridisciplinaire. Une institution monographique peut se distinguer du musée généraliste, car l’on y entre dans l’art avec un guide particulier, l’artiste, qui nous introduit à sa création, mais aussi au contexte culturel de son temps, d’une façon très vivante et incarnée. Cela permet à un public large et divers d’avoir accès à un domaine qui peut lui sembler éloigné ou étranger. C’est une autre approche, qui peut revitaliser la réflexion sur le musée.
Infos pratiques :

Bacon-Giacometti

jusqu’au 2 septembre 2018

Fondation Beyeler

Institut Giacometti à Paris

Ouverture le 21 juin prochain rue Schoelcher (Paris 14ème)

En savoir plus :

http://www.fondation-giacometti.fr/fr/institut

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