Bâle : Theaster Gates, Bruce Nauman, le duo Steiner & Lenzlinger et Luke Willis Thompson

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La semaine de Bâle c’est aussi un festival de propositions dans toute la ville, à commencer par le Kunstmuseum récemment réouvert suite à l’extension signée des suisses Christ & Gantenbein, d’une grande radicalité avec cette enveloppe minérale grise, le Neubau, relié au bâtiment historique (le Hauptbau) par un corridor souterrain. Dédié aux expositions temporaires il propose une riche programmation avec Theaster Gates, Sam Gilliam et Maria Lassnig.

Theaster Gates, Black Madonna (et aussi au Kunstmuseum/Gegenwart)
L’artiste né en 1973 à Chicago, pratique un « art immobilier » jouant un rôle de catalyseur dans la planification urbaine de quartiers disqualifiés de Chicago qu’il transforme en espaces de partage et de création, série Dorchester Projects (2009) encore en cours. Cet activisme s’illustre au Kunstmuseum à travers sa réflexion sur l’approche eurocentrée du musée. Collectionneur d’archives marginales ou oubliées principalement afro-américaines, il explore la question du culte de la Vierge noire engageant un dialogue critique autour de l’architecture du musée et le choix des collections.
Dans l’espace du Gegenwart, l’un des premiers musées d’art contemporain constitué d’œuvres de la collection du Kunstmuseum et de la fondation Emmanuel Hoffmann, l’artiste transforme le lieu en atelier d’imprimerie ce qui a particulièrement du sens à Bâle.
Sam Gilliam (et à Unlimited)
The music of color est un enchantement des sens.  Né en 1933 dans le Mississipi Sam Gilliam est un représentant majeur de l’art abstrait et bénéficie d’une véritable renaissance cette année. Cette première exposition en Europe en est l’incarnation. Connu pour ses « beveled-edge paintings »dont le procédé se rapproche de Hantaï tout en le dépassant avec les spectaculaires « Drape paintings » où il libère la peinture de la toile, comme une chorégraphie qui envahirait l’espace d’exposition.
Bruce Nauman, Schaulager
En partenariat avec le MoMA de New York c’est la première rétrospective de cette ampleur avec 170 œuvres rassemblées sur l’ensemble des espaces du bâtiment Herzog & De Meuron. Dès la façade nous sommes accueillis par la vidéo « Mr Rogers » sur deux écrans géants la danse en équilibre de 3 crayons avant que le chat ne vienne briser toute la scène prise dans l’atelier.
« Disappaering Acts » couvre ainsi les différentes phases de sa carrière des années 1960 à nos jours, comme Contrapposto Split de 2017, vidéo qui utilise l’imagerie 3D ou la sculpture, « Leaping Foxes », une pyramide d’animaux inversés soit la métaphore possible des mauvais traitements subis.
Le bien et le mal, les vices et la vertu, l’apparition et l’absence, le sexe et la mort, sont tour à tour convoqués dans un parcours qui tend un miroir au spectateur, témoin captif de scènes de violence et d’excès dans des bruits parfois sinistres et entêtants. Ici les manèges ont des allures de tortures, les clowns rient jaune, les pantomines vocifèrent des injures, les néons clignotent des injonctions contradictoires…la condition humaine dans toute sa cruauté face à ces manques et ses insatisfactions.
Les masques tombent et un sentiment oppressant vous saisit peu à peu au rythme des tensions générées. « Get Out of my mind, Get Out of this Room » est le couperet final et pourtant on en redemande ! A la sortie on se dit même que c’est la meilleure exposition en ville.
Le duo Gerda Steiner & Jörg Lenzlinger au Tinguely museum
Ils avaient enchantés Chaumont sur Loire avec leur projet pour la Chapelle du Château devenue une ode joyeuse et paienne à la nature et ses offrandes.
Pour le musée Tinguely ils imaginent un labyrinthe à plusieurs entrées, dans lequel le spectateur doit choisir son camp !
Si l’on opte pour le passé, après avoir traversé une cabane de jardinier et divers cabinets de curiosité, la vidéo The Logic of Beauty ouvre sur un véritable institut de beauté baptisé « Wabi-Sabi » deux concepts hérités du bouddhisme zen autour de l’altération du temps et la décrépitude de toute chose. A méditer..
Pour ce qui est du présent, il s’agit d’activer divers processus toujours liés à la beauté et se laisser guider par différents intervenants/coachs. On peut observer ses larmes au microscope, se faire inoculer le virus de la beauté, se reposer sous une météorite, faire des exercices de concentration..
Enfin le futur, le plus spectaculaire s’incarne dans une forêt suspendue, luxuriante et multicolore qui débouche sur une salle de fitness d’un nouveau genre que l’on peut tester.
Un émerveillement des sens et de l’esprit autour de cette cristallisation du vivant qui questionne les notions de croissance, de fertilité, du naturel et de l’artificiel dans un voyage aussi enchanteur qu’inquiétant.
Last but not least, Luke Willie Thompson au Kunsthalle Bâle
Alors que toute l’attention se concentre sur l’exposition de Raphaela Vogel (née à Nuremberg en 1988, vit à Amsterdam) et ses vidéos-sculptures spectaculaires qui traitent de masculinité et de stéréotypes, l’autre proposition plus radicale de Luke Willie Thompson me semble générer une conscience politique plus subtile à partir d’une relative économie de moyens qui tranche avec Raphaela.
Nominé pour le Turner Prize 2018, l’artiste né à Auckland, Nouvelle Zélande, également trentenaire, traite des questions de race, de colonialisme, d’inégalités sociales à partir de films ou vidéos silencieux tournés en 16 ou 35 mms. Avec « Human » il est nécessaire de prendre le temps de fixer l’image pour tenter de découvrir de quoi il s’agit. L’artiste part de l’œuvre de Donald Rodney le premier de la génération des artistes noirs à avoir compté dans le paysage artiste anglais, « In the house of my father » suite à son hospitalisation due aux conséquences de la malaria. La caméra filme en gros plan la peau comme métaphore de l’histoire du racisme et différents épisodes de violence.
Les dernières paroles de Rodney » I can’t breathe » raisonnent alors comme cette fresque recouverte de feutre noir dans le grand escalier et les fenêtres de la Kunsthalle.

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