Véronique Ellena, une Rétrospective majeure au Musée Réattu Arles

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A quelques jours de l’inauguration de la 48ème édition des Rencontres de la Photographie à Arles, le Musée Réattu ouvrait ses portes au public de la première rétrospective de l’artiste visuelle et plasticienne Véronique Ellena. C’est donc le week-end dernier que s’est rendu, notre critique Pascal Therme, pour découvrir cette exposition aussi riche qu’impressionnante.

La rétrospective, conduite par Andy Neyrotti – la première en son nom – égraine quelques 6 chapitres majeurs, décomposés en une vingtaine de thèmes, traités par la photographe sur ces trente années passées, et développe toute une approche poétique de l’œuvre fondée par une recherche de la beauté au cœur de la simplicité apparente du monde.

« Je cherche toujours la beauté dans les choses simples et dans les instants du quotidien« . – Véronique Ellena

Présentée en 2009 par Christian Lacroix dont elle était l’invitée, le musée Réattu propose aujourd’hui au public de découvrir une  œuvre généreuse et douce, articulée par une interrogation du médium photographique et une poétique qui fonde une oeuvre ouverte sur le temps.

Dès le début des années 1990, Véronique Ellena s’empare de la vie quotidienne dans les rites sociaux de la consommation et du foyer, elle donne à voir une photographie “sage” centrée autour de prétextes tels que “devenir propriétaire, l’échographie, la première sortie, rayon chaussures, la chambre d’adolescente, etc…”, et construit ces scènes de la vie quotidienne, aussi simplement qu’il y paraît. Tout un travail de mise à distance, d’approche sensible, de relations ouvertes s’inscrivent parfaitement dans les scènes représentées. Un passage dans l’exposition creuse ce lien de la distance à une subjectivité maitrisée, de l’ordre de l’approche et de l’ouverture de soi au monde, afin qu’un sens singulier s’en dégage. Tout paraît dans cette photographie sage et lointain, mis à distance et pourtant, paradoxalement, un proche lointain s’est installé entre les “regardants, les spectateurs” et l’épreuve photographique exposée, l’image formée, trace d’une attention et d’un témoignage particulier. Le monde vogue alors sur le fil sensible de l’œil qui sait regarder avec émotion, distance et candeur, pour donner à voir à l’autre en soi et à l’autre que nous sommes, dans le processus d’échanges que cette photographie nourrit avec tous les réels. Force centrifuge du miroir, l’image spéculaire attire comme par un charme ce qui la traverse et la constitue, y aurait il, au delà des discours formels, la trace d’une intention “orphique” chez la photographe, un retour à une sensibilité au “sacré” tel qu’il se déploie bien au-delà de l’époque ?

Cette question introduit d’ailleurs la série avec laquelle on entre dans l’exposition les classiques cyclistes, tout un corps souffrant et soumis à l’effort  établit une forme de martyrologe des compétiteurs, qui apparaissent, en dehors de tout pathos, dans leur être là et bien plus. Ce sont des personnages de la Comédie Humaine, des êtres de chair et de songes, de papiers et de romans, sans que la distance narrative n’en face tout à fait des héros, quoiqu’une dimension épique s’est emparée du substrat et du référent. D’autres images voyagent au sein de cette photographie, ouverte et disponible, légère, sans séduction facile, presque commune dans son apparence. Mais voilà, le monde des apparences est justement celui que la photographie de Véronique tend à traverser, à renverser, à établir dans une justesse de ton, de tonalités, de sincérités sur un autre plan, pour les accomplir, les rendre plus dignes, plus près d’eux-mêmes, et de tendre ce miroir où une poésie se fait contre les traversées abrasives et finalement mortifères de la société du spectacle, de la marchandise. En ce sens, une poétique relie toutes les séries alimentées sur ce désir de lire en soi et de restituer une beauté simple hors des apparences trompeuses, aux reflets mensongers. C’est là où l’eau des rêves accomplit un processus quasi alchimique de renversement de l’image et de distanciation, de toucher, d’où ce proche-lointain sensible qui semble, de plus forger un lien de proximité heureuse avec l’Autre, qui aide à voir et à se représenter la réalité sous d’autres cieux, avec d’autres yeux. 

D’autres thématiques s’approchent et jouent cette petite musique chère à Andy Neyrotti, dont la complicité avec Véronique Ellena a permis cette rétrospective assez enchanteresse, thèmes de la nature, des invisibles, du Havre, du travail réalisé à la Villa Médicis, et, à mon sens ce qui enflamme véritablement l’exposition, toute la série des Clairs-obscurs, où sont exposés en tirages les négatifs couleurs, grand format, ce qui permet de lire l’image dans les traits, comme un travail à la pointe sèche, donnant l’impression d’être dans l’atelier de l’imprimeur travaillant au plomb, celui du peintre, alors que le feu des rouges flamboie systématiquement, renvoyant une tête antique, le fauteuil de Balthus, un sous bois appelé la Japonaise, La vierge d’Hambye, le Récamier, La Toilette de Vénus, à la genèse du miroir brisé qui ouvre la série, lampe d’Aladin, d’où s’échappent les bons génies que sont ces photographies. Tout cela est issu de ce miroir brisé rouge, flambant de cette inversion chromatique dans le reflet d’une sur-réalité assez romantique, pour pouvoir être issue d’un vers de Goethe où du visage d’un acteur de Bergmann dans son évocation de Shakeaspeare. Se pourrait être justement cet appel d’un autre jeu dialectique ouvert, celui d’un vieil acteur malin qui convoque les rites sociaux de la consommation, la situation générale d’une humanité qui sommeille en soi, pour l’appeler à revenir de cet endormissement et à s’apercevoir dans ce miroir enchanté, puisqu’il délivre des maléfices qu’articulent les pouvoirs de l’argent et de l’ordre social, cet jeu de la comédie humaine, devenu aujourd’hui tout aussi faux.

Véronique Ellena se consacre à cet appel du chant rêvé du songe et à la puissance du mystère, dans une poésie où toute simplicité défait les ensorceleuses promesses des contes pour régénérer un ordre supérieur plus juste, plus clair, plus simple, dans une transparence de langage et une sobriété, qui a tout éliminé des effets superflus et superfétatoires, afin de révéler le simple substrat de l’apparence, devenue ici appels des présences. Tout se joue dans un transfert des rapports sociaux et de leurs encodages dans un brouillage systématique des apparences, vers une présence où transparaît la poésie profonde des êtres et leur « situations », comme leur nature profondément friable, humaine et pour le moins innocente. Ce rapport social à l’objectivation d’un système de représentations qui encode les apparences, Véronique Ellena les dé-travestit, les dé-lit, les dé-barasse de leur poids, les allège, allant vers une essentialité et une lecture “politique” du système de la représentation sociale. C’est, sans doute, la vraie force du travail de Véronique Ellena. En rendant leur identité secrète aux personnes photographiées, elle leur restitue la part de vérité auquel ils ont été soustrait mais qui demeure “instable”, comme un élément physique, un matériau dangereux pouvant exploser ou imploser.

Et si la photographe évoque au passage l’ombre des destins croisés, leur confère un statut de personnage, c’est qu’elle ouvre l’image à une polysémie des signes qui ont fait l’épopée, le roman, et permis la projection de plusieurs formes de lectures de son travail.

Ses Natures Mortes jouent quant à elles, la contamination picturale, on s’y méprend encore à seulement quelques dizaines de centimètres de distance, l’effet est ici une surface qui fond les repères entre photographie et peinture, pour se donner dans un rêve du toucher et de la légèreté, loin des matières lourdes et obscures, un rêve permanent d’air traverse le champ photographique, dans une intention plastique, qui transcende alors les codes mêmes de la photographie de genre.

Les classiques cyclistes sont d’office rattachés à une épopée moderne retenue dans cette fonction par la diégèse de la série, sans qu’apparemment ils puissent s’y soustraire ni nous, les regardants, nous en excepter. J’ai ce sentiment qu’une fonction particulière organise un déplacement entre le réel auquel on peut rattacher ces personnages et ce qu’ils évoquent dans une résonance toute picturale. C’est sans doute pourquoi ces portraits attirent, une forme d’identification se met en place et joue d’une sympathie. il s’établit des passages à travers les nombreuses références qui organisent le point de réception de l’image, parce que celle-ci est ouverte à une polysémie et qu’elle fait sens. Ici, plus qu’un cycliste je vois un boxeur, un migrant, un personnage de roman, aussitôt une sorte de viralité s’est mise en place, faisant voyager l’image en elle-même vers d’autres images d’autres possibilités d’images et de représentations. Ce qui voudrait dire que cette photographie assemble ce qui circule d’un contenu latent de certaines autres images (pourquoi me vient en surimpression un portrait de Dorothée Lange, une figure de Jérôme Bosch, une scène photographiée dans NY de boxeurs?) à un autre contenu plus ou moins latent et que des passages secrets existent entre les œuvres comme des histoires.

Véronique Ellena ouvre certaines portes assez contemporaines et puise dans le vivier des quotidiens une inspiration ou plutôt un inspir, puis un expir dans un souffle ou symboliquement s’organise un temps dédié à la performance de la réalisation – je pense à la série la vie quotidienne – et à l’ouverture de la temporalité à sa traversée par le non événement apparent que représentent ces quotidiens. Dans ce non évènement se tient toute l’identité de l’époque et des liens sociaux appauvrissants en apparence les questions de l’identité et de la vie. Un théâtre s’est formé du vide du non évènement apparent de l’être qui paraît suspendu, intégré au contexte mais qui ne semble pas du tout en être réduit pour autant, d’où cette forme d’étrangeté lancinante et interpellante. le spectateur est obligé en quelques sortes à y réfléchir. d’où une portée conséquente, voit-on ce qu’on voit, autre question pertinente que pose cette photographie.

Jeune fille dans sa chambre, série Le plus bel âge, 2000, Centre national des arts plastiques, inv. FNAC © Véronique Ellena

Elle approche finalement ce secret dissimulé et avoué par l’oeuvre photographique, un  secret doublant le mystère de la création. En s’approchant de la question du sacré Véronique Ellena  re-situe tous les contextes sociologiques et historiques. La série sur Le Havre, la résidence Villa Médicis, la vie quotidienne… jusqu’à cette évocation de la Mémoire, du jardin de l’enfance, et des recherches autour des clairs/obscurs….

Dans sa série Le plus bel âge, la jeune fille dans sa chambre est devenue une icône, ce n’est plus le quotidien aperçu mais une transcendance de l’instant, où apparaît un visage angélique et où circule un autre référent qui « séduit » et fait apparaître la beauté du personnage.

Véronique Ellena est une artiste singulière et le Musée Réattu a souhaité lui consacrer cette première rétrospective qui puise ses œuvres dans les collections publiques et privées. Ainsi, on navigue entre les différentes thématiques explorées par l’auteure en 30 ans de carrière. L’exposition se termine avec ses dernières créations, la série « Clairs-Obscurs« , qui va être acquise par le Musée Réattu, dont l’artiste et le commissaire nous parlent ici.

INFORMATIONS PRATIQUES
Rétrospective
Véronique Ellena
Dans le cadre des Rencontres d’Arles
Commissairiat : Andy Neyrotti, attaché de conservation au musée Réattu, Véronique Ellena, assistée de Guillaume Schneider
Du 30 juin au 30 décembre 2018
Musée Réattu
Musée des beaux-arts Ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte
10 rue du Grand Prieuré
13200 Arles
Du 1er juillet au 31 août Plein : 9 €/ Réduit : 6 €
Du 1er septembre au 30 juin Plein : 8 € / Réduit : 6€
Gratuit pour les arlésiens.
Le Musée Réattu présente également Laura Henno à la commanderie Sainte-Luce
Du 2 juillet au 26 août 2018
http://www.museereattu.arles.fr
https://www.rencontres-arles.com
http://veronique-ellena.net

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