4 min. de temps de lecture.

Le Frac de Bretagne présente sous le titre, Déluge & retrait, inspiré de Paolo Ucello, la première monographie de cette envergure consacrée à Yvan Salomone. Des grands panoramiques monochromes de ses débuts jusqu’aux nombreuses aquarelles aux couleurs éclatantes actuelles, cette exposition, dont le titre combine deux actions opposées, propose un voyage dans des paysages singuliers et familiers et pourtant mystérieux.

L’exposition se déploie dans les trois galeries du Frac Bretagne et regroupe plus de 150 œuvres pour certaines d’entre elles exposée pour la première fois.

La galerie Nord, nous plonge dans la genèse du travail d’Yvan Salomone avec de vastes panoramas portuaires. Bateaux, cargos, grues, containers, rythment  les lignes d’horizons. Les ports fascinent Yvan Salomone car ils sont l’essence et la naissance des villes. Ils sont les traits d’union entre le territoire (la terre) et la mer. Ces œuvres panoramiques, quasi monochromes, peintes à l’huile ou au bitume de Judée sur papier, vont petit à petit être abandonnées car ce travail avait trop de contraintes de cadre qui l’obligeaient à une représentation trop descriptive. C’est pourquoi il s’est tourné en 1991 vers l’aquarelle au cadrage plus serré et aux couleurs éclatantes qui annoncent ce qui va devenir la marque de fabrique de la pratique d’Yvan Salomone. Il produit des photographies de chasseurs d’images, des reportages sauvages sur des zones portuaires mais aussi sur toutes ces zones sans véritable valeur ajoutée, qu’il peint  ensuite à plat sur un format toujours identique  95x138mm. Son protocole de production se poursuit sur le rythme de travail qu’il s’impose avec une régularité de 6 séances de travail par aquarelle, pas plus, jusqu’au numérotage systématique de ses aquarelles dans ses titres. Il les compte et affirme en avoir réalisée 984 œuvres. Le titre est complété de la date de réalisation de l’œuvre et se termine par 11 lettres, association de mots ou de concepts dont joue avec malice Yvan Salomone.

L’accrochage de ces aquarelles dans cette galerie est ponctué de photographies d’Allan Sekula et Tacita Dean qui relient ces aquarelles au réalisme critique de pratiques et questionnent la mémoire, la réalité et la subjectivité, voire l’imposture. Dans une vitrine des photographies peintes témoignent du travail préparatoire d’Yvan Salomone.

Dans la galerie Est, l’œuvre d’Yvan Salomone entre en dialogue avec une œuvre de Benoît Laffiché. Un travail sur le territoire et les relations entre le nord et le sud. Dans le film anticolonial, une brève séquence basée sur des images d’archives, présente une vue aérienne d’un nouveau lotissement de Dakar : la Cité Ballons de Ouakam, construite au milieu des années cinquante pour loger des fonctionnaires de la base aérienne voisine appartenant à l’armée française. Benoit Laffiché  a installé sa caméra dans ce village et revient sur ces maisons ballons habitées aujourd’hui par des femmes. Le style et la forme narrative sont empreints à Chris Marker et Alain Resnais.  Un dispositif vidéo particulier de la prise de vue en plan fixe à la mise place de la projection elle-même. Pour accentuer la mise en scène, un filtre orange a été collé sur la fenêtre voisine donnant des teintes saturées au paysage de bocage extérieur dans lequel paissent des vaches, loin des terres desséchées d’Afrique.

Dans la galerie Sud, la grande galerie, Yvan Salomone a recouvert un mur de 51 mètres de long, de 144 aquarelles accrochées bord à bord. Abondance de couleurs, d’œuvres, un déluge étourdissant !

L’univers maritime et portuaire de ses débuts laisse place à des vues de chantiers et plus généralement à des paysages urbains et périurbains provenant du monde entier, de Shanghai à New York, qui se caractérisent là encore, par l’absence de références géographiques et de présence humaine. La thématique est un peu toujours la même, des zones portuaires, des zones en friche, des zones commerciales… dans lesquelles un élément architectural résiste. Paysages, architectures, objets ou structures basculent en aplats de couleurs abstraites et saturées, laissant planer une certaine ambiguïté quant à l’existence de ces lieux. Ponctuellement des formes géométriques noires ou blanches s’invitent sur l’aquarelle et interviennent comme des masques. Elles font directement référence aux œuvres de Malevitch, Carré noir sur fond blanc en particulier, ainsi qu’aux « pharmacies » de Duchamp et l’idée de guérir une image. Comme une nécessité de corriger, de rejeter, de refuser un élément, il le contraint alors avec une forme. Des objections qui sont devenues un outil pour aller au bout d’une image. Cette mise à distance du réel s’opère aussi par le choix des couleurs, vives et contrastées ainsi que par l’absence d’humain qui créer des hiatus. Un décor sans personnage c’est aussi laisser la place au regardeur.

Yvan Salomone crée ainsi tout un univers qui oscille entre réalité documentaire et fiction. Il avoue avoir été fortement fasciné et influencé par le film documentaire Fata Morgana de Werner Herzog. Ce film de 1974 faisait se succéder des impressions documentaires, dont certaines étaient mises en scène, sans chercher à développer un récit classique. Un film qui se partage en trois parties la création, le paradis et l’âge d’or. Pour Yvan Salomone, l’aquarelle est une zone à explorer, cette sérialité de près de 1000 œuvres confirmerait sa quête d’absolu.

Yvan Salomone
Déluge & retrait
Du 15 juin au 26 août 2018
FRAC Bretagne
19 avenue André Mussat
CS 81123
35011 Rennes Cedex
www.fracbretagne.fr

Leave A Comment

Your email address will not be published.