Archives de catégorie : #Portraits en Art Contemporain

Rencontre avec Marie Terrieux, directrice de la Fondation François Schneider, centre d’art contemporain

Installé dans l’ancienne usine d’embouteillage des sources de Wattwiller, le Centre d’art contemporain de la Fondation François Schneider, outre une collection d’œuvres autour de l’eau et ses symboliques, organise toute l’année une programmation d’expositions en résonnance avec ce thème et un concours Talents contemporains. Sa nouvelle directrice, Marie Terrieux à l’occasion de l’ouverture de la saison estivale « l’Atlas des nuages » est revenue avec nous sur ses ambitions autour de ce nouveau défi et les objectifs qu’elle se donne pour faire rayonner plus encore cette institution à un carrefour géographique stratégique entre la France, l’Allemagne et la Suisse.

1- Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette nouvelle aventure de la Fondation François Schneider ?

Je travaille depuis une quinzaine d’année dans le milieu culturel et je m’aperçois que j’aime arriver dans des projets où beaucoup de choses sont encore à construire : j’ai démarré en 2003 aux Rencontres d’Arles dans une ambiance formidable, les rencontres défrichaient énormément, étaient complètement audacieuses dans leur manière d’investir des lieux atypiques pour l’époque… J’avais effectué auparavant des recherches sur la scène artistique vietnamienne, à laquelle personne ne prêtait attention, dans le cadre de ma maîtrise d’histoire de l’art et d’ethnologie. Je suis partie en Chine pour mon terrain de DEA où je me suis interrogée sur les questions de subversion dans l’art chinois. A l’époque la Chine n’était pas en vogue et cela semblait très étrange de s’intéresser à cette scène. J’ai travaillé plusieurs années dans la friche industrielle 798, aujourd’hui très populaire, mais à l’époque constamment menacée de destruction. J’ai co-fondé une agence culturelle avec des amis, croisant art et musique. Nous étions parmi les seuls européens à proposer ce type de projet et services, à faire venir des artistes internationaux sur la scène chinoise et inversement à créer de nombreux échanges interculturels entre différents continents, sans jamais être dans le mainstream et en conservant des projets de qualité.
La Fondation François Schneider est dans la lignée des projets que j’ai pu mener. C’est un projet qui est en maturation, en devenir, avec une belle base dont l’identité doit être précisée. J’ai été séduite par le lieu évidemment ! Cette ancienne usine d’embouteillage a été très bien transformée. Le centre d’art de la fondation situé aux pieds des Vosges prend place au cœur d’un parc de sculptures incroyables comme Star Fountain de Nicky de Saint Phalle. Le fait que François Schneider ait eu lieu l’envie d’implanter le centre d’art hors d’une grande ville me semblait particulièrement intéressant, le centre d’art s’adresse à un public large avec un souci de démocratisation de l’art contemporain. Dans une région où la dynamique culturelle est importante à la frontière avec la Suisse et l’Allemagne, la fondation navigue d’un territoire à l’autre. Elle alterne entre le côté international de Bâle et les alentours de Mulhouse où l’offre culturelle est riche avec par exemple la Filature, la Kunsthalle ou encore la Forêt Noire à quelques dizaines de kilomètres.

2- Comment définir l’ADN de la Fondation autour de l’eau et ses symboliques ?

La Fondation a été créée en 2000 avec deux grands axes, l’éducation via des bourses pour des bacheliers les aidant à démarrer leurs études supérieures, et le soutien à la création contemporaine sur le thème original de l’eau. En 2011 nous avons lancé notre concours Talents Contemporains qui récompense chaque année 7 lauréats. Ils reçoivent une dotation de 20.000 euros et s’ils proposent une œuvre sous forme de projet nous pouvons allouer une enveloppe supplémentaire d’aide à la production qui peut être conséquente. Chaque année plus de 1000 artistes proposent des œuvres ou projets sur le thème de l’eau, thème évidemment infini. Il ne s’agit pas d’exposer des représentations de l’eau de manière littérale. L’eau est abordée sous ses formes plastiques certes, mais elle peut aussi être appréhendée avec une dimension écologique, philosophique, ludique, sociologique… L’exposition de la 6ème édition des Talents Contemporains présentée en mars proposait des dessins de Mathieu Bonardet abordant les questions de flux et de tensions, des photographies de grands bassins recomposés en numériques par Muriel Bordier -clin d’œil à l’apprentissage de la nage au 19ème siècle-, une utopie par Paul Souviron de conserver un morceau de mer en sculptant une plaque de polypropylène, une vidéo de Johan Parent sur la mécanique des objets et en l’occurrence une station de lavage automobile proposant une chorégraphie à la Charlie Chaplin, alors qu’Asieh Dehghani évoquait les problématiques d’assèchement en Iran… Le spectre de l’eau est large. Talents Contemporains fait partie de l’ADN de la Fondation et du centre d’art puisqu’il expose chaque année les œuvres lauréates et qu’aujourd’hui nous avons une collection d’une cinquantaine d’œuvres liées à l’eau. Cela nous donne une spécificité particulière : des artistes comme Hicham Berrada, Claire Chesnier, Yves Chaudouët, Maxime Marion & Emilie Brout, Laurent Mareschal , Mehdi Meddaci, Jessie Brennan,  Rebecca Digne, Harald Hund, sont dans notre collection. Ils sont pour la plupart des plasticiens à mi-chemin dans leur carrière et nous sommes là pour les soutenir un peu plus.
Toute notre programmation est axée sur le thème de l’eau aussi bien dans les expositions que dans les programmes culturels : nous accueillons par exemple le 1er juillet la compagnie Pernette avec Commandeau qui réalisera une chorégraphie en extérieur en lien direct avec l’eau. J’ai exposé un travail sur la fonte des neiges d’Anna Katharina Scheidegger à l’automne 2017, elle avait réalisé à cette occasion une performance avec de la glace. Nous invitons régulièrement des scientifiques comme des glaciologues ou climatologues, et nous présenterons prochainement des œuvres numériques explorant ce thème de l’eau.

3- L’Atlas des Nuages, génèse et enjeux

L’exposition de cet été L’Atlas des Nuages fait justement partie du type de projet que je mets en œuvre où l’idée est à la fois de garder des œuvres de très grande qualité – nous exposons vingt artistes internationaux, tels que Marco Godhino, Shilpa Gupta, Berndnaudt Smilde, Emilie Faïf ou Caitlind Brown & Wayne Garett – tout en conservant l’idée d’accessibilité à tous les publics. Vous pouvez avoir différents degrés de lecture que vous soyez un enfant fasciné par les volumes et les formes gigantesques proposées dans l’exposition ou rentrer plus en profondeur dans le langage de chaque artiste qui interroge sur les questions de frontière, de liberté, de pollution, d’environnement, de matière, d’interaction sociale, de chamanisme. Je ne suis pas la première à me pencher sur ce thème, depuis des siècles les artistes s’intéressent aux nuages, des commissaires ont eux aussi exploité ce beau sujet. Il me semblait important de cartographier la création internationale à travers le nuage, le sujet lui-même est bien évidemment lié à l’eau et il est très fédérateur. Pour faire connaître notre fondation et notre engagement pour la création avec Talents Contemporains il faut proposer des expositions « démocratiques » et ne pas rester uniquement dans des projets niches. Alterner entre les deux ne peut qu’être enrichissant, jouer à la fois sur le local et l’international aussi.
Pour cette exposition nous avons décliné différents ateliers pour les familles où textile, couture et cianotypes sont au rendez-vous. Nous proposons également des nocturnes tout l’été pour offrir un nouveau regard sur certaines œuvres à la tombée du jour.

4- Vie de la collection : projet à Lisbonne, dernières acquisitions, axes prioritaires

L’année 2017 a été synonyme de développement avec différents projets qui voient le jour progressivement ajourd’hui et jusqu’en 2019.
Nous avons inauguré le 15 juin une grande exposition hors les murs, à Lisbonne Escutar as Aguas (Ecoutez les eaux), présentant plus d’une vingtaine d’œuvres de la collection dialoguant avec de l’art moderne et contemporain portugais. L’exposition s’ouvre sur la métaphore du voyage avec une œuvre emblématique d’Helena Vieira da Silva et parle de l’origine, la plasticité, et le passage du temps. Ce sont des réinterprétations de Danaé avec Hélène Mugot ou Francesco Tropa. L’eau modèle le territoire chez Antoine Gonin ou Angelo Sousa, elle se métamorphose tout comme le temps chez Gustavo Million ou Fernando Calhau. L’exposition est présentée dans les très beaux édifices du Museu do Dinheiro et la galerie Torreao Nascente de la Cordoaria Nacional.
Nous essayons de prêter le plus possible les œuvres de la collection pour les partager. Le but n’est pas de les stocker dans nos réserves. Des vidéos de collection ont été montrées en début d’année au centre d’art de la Lune en Parachute à Epinal et nous avons des projets pour des prêts de grandes pièces jusqu’en Chine !
La Fondation a inauguré début juin un programme de résidences d’artistes. Ce programme intitulé KunstArt a pour vocation de recevoir des jeunes artistes diplômés ou encore en école, issus d’écoles le long du Rhin. KunstArt, renouvelé chaque année, prévoit un temps de recherche et de création. 
Pour cette première édition, les résidents bénéficient d’une bourse de 1500 euros. Il n’y a pas d’obligation de restitution mais nous organiserons au cours de l’été un temps d’échanges avec les résidents. Ceux qui le souhaitent pourront présenter le résultat de leurs recherches dans un petit espace dédié à la fondation.
Nous travaillons aussi sur les questions de politique des publics. En janvier-février j’avais donné carte blanche à des écoles du territoire, plus de 800 élèves de la maternelle à la terminale, pour exposer des projets sur le thème de l’eau. À l’automne 2018 nous allons travailler 10 semaines avec les patients psychiatriques d’un hôpital de jour proche de chez nous. Les patients échangeront avec une artiste de la collection et développeront chacun un projet de création. Je réfléchis à mettre en place un projet avec une institution pénitentiaire pour 2019. Chaque année j’aimerais qu’il y ait un projet sociétal.
Enfin nous nous dirigeons sur la possibilité de présenter des œuvres immersives avec une dimension spectaculaire, sans rentrer dans le divertissement. Elles permettront de drainer un public large et de désacraliser l’art contemporain en permettant justement de faire découvrir en parallèle les œuvres des artistes sélectionnés pour Talents Contemporains. Je souhaite aussi présenter des expositions à la croisée avec l’art populaire ou des disciplines comme la bande dessinée ou le textile. Je crois qu’il faut être un maximum ouvert sans non plus être dispersé afin de fidéliser un public large. L’eau est un sujet très vaste qui permet de naviguer à travers différents sujet et medium.

Liste des artistes : Marion Baruch, Hicham Berrada, Olaf Brzeski, Caitlind Brown & Wayne Garrett, Rhona Byrne, Hoang Duong Cam, Julien Discrit, Arpaïs du Bois, Latifa Echakhch, Emilie Faïf, Marco Godinho, Julie Guillem, Shilpa Gupta, Anne Immelé, Hao Jingfang & Wang Lingjie, Feng Li, Jean-Gabriel Lopez, Johan Parent, Berndnaut Smilde, Christophe Urbain, Bruno v. Roels, Sophie Zénon.

Infos Pratiques :
l’Atlas des nuages
jusqu’au 30 septembre 2018

Horaires :
Le centre d’art est ouvert du mercredi au dimanche, jours fériés inclus (sauf 1er mai) : 10h – 18h
Le Bistr’eau est ouvert aux même horaires du centre d’art contemporain
Tarif normal : 5 €
Tarifs réduits : 3 €

Accès : Depuis Paris
Train direct entre Paris Gare de Lyon et Gare de Mulhouse
Train direct entre Paris Gare de l’Est et Gare de Colmar

Fondation François Schneider
27 rue de la Première Armée
68700 Wattwiller
https://www.fondationfrancoisschneider.org/

Rencontre avec Louma Salamé, directrice de la Boghossian Foundation, villa Empain à Bruxelles

Après « Ways of Seeing » qui interrogeait notre perception et ses leurres, place à la mélancolie, ce sentiment ambivalent qui ne cesse d’inspirer les artistes dans ce magnifique cadre classé de la Villa Empain, un décor à nul autre pareil. La Fondation Boghossian continue à y tisser des liens subtils et féconds entre l’Orient et l’Occident avec comme ambassadrice la française Louma Salamé qui après être passée par des institutions prestigieuses telles que le Louvre Abu Dhabi, le Mathaf de Doha ou l’Institut du monde arabe de Paris reprend le flambeau familial (sa mère Mary Boghossian est la sœur de Jean qui a véritablement incarné ce projet de centre de dialogue interculturel).

« La mélancolie nuageuse du Nord n’est rien à côté de la lumineuse tristesse des pays chauds » – Téophile Gautier

Elle a répondu à nos questions au milieu des ces 70 œuvres intérieures et extérieurs et multiples citations de Dante à Shakespeare en passant par Sophocle, Platon ou Baudelaire.

Artistes :
Etel Adnan, Manal Al Dowayan, El Anatsui, Farah Atassi, Abdelkader Benchamma, Barbara Bloom, Joseph Beuys, Christian Boltanski, Pascal Convert, Eli Cortiñas, Giorgio De Chirico, Paul Delvaux, Marlene Dumas, Lionel Estève, Jef Geys, Alberto Giacometti, Geert Goiris, Mimmo Jodice, On Kawara, Martin Kippenberger, KRJST Studio, René Lalique, Marwan, Mathieu Mercier, Melik Ohanian, Claudio Parmiggiani, Giuseppe Penone, Constant Permeke, Félicien Rops, Marius-Ernest Sabino, Norbert Schwontkowski, Lucile Sevin, Kiki Smith, Léon Spilliaert, Tatiana Wolska, Samuel Yal, Rémy Zaugg, Lamia Ziadé.

Catalogue : aux éditions Boghossian Foundation 170 pages (en vente à la librairie-boutique)
avec une anthologie de citations de poètes et écrivains tant modernes que contemporains ainsi qu’un ensemble des photos de l’exposition.

Infos pratiques :
Melancholia
Fondation Boghossian – Villa Empain
67 avenue Fr. Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 19 août
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
Activités : concerts, conférences, performances, escapades et voyages…
https://www.villaempain.com/

Rencontre avec Sophie Legrandjacques, directrice du Grand Café, centre d’art contemporain Saint-Nazaire, présidente de D.C.A

Sophie Legrandjacques à la tête du Grand Café Saint-Nazaire depuis 20 ans et actuelle présidente de l’association de développement des centres d’art (DCA) a répondu à nos questions à l’occasion de l’ouverture de la saison estivale du Grand Café et du LIFE (hors les murs), lieu d’exposition unique situé dans l’ancienne base sous -marine de St Nazaire.
Véritable révélateur de talents le Grand Café a présenté au total 80 artistes internationaux qui ont depuis fait leur preuve que ce soit Leandro Erlich, David Goldblatt, Rapahël Zarka, Anita Molinero et au Life : les Frères Chapuisat, Anthony McCall, Jeppe Hein entre autres signatures.
Avec Francisco Tropa et Kriijn de Koning le Grand Café continue à jouer son rôle de terrain expérimental et de laboratoire de création ouvert sur la ville.

1.En tant que présidente de D.C.A quel bilan a été fait à l’occasion des 25 ans de l’Association fêtés en novembre 2017 au Palais de Tokyo ?

Le bilan de ces 3 jours au Palais de Tokyo est très positif pour dca. L’affluence du public, notamment à l’occasion des tables rondes, l’attention portés par les médias à l’événement, la qualité et la diversité des intervenants présents dans nos débats ont démontré que les réflexions menées par notre association professionnelle composée de 49 les centres d’art contemporain intéressent et mobilisent. Ces trois jours ont permis de dresser un panorama des chantiers en cours et de dégager de nouvelles pistes de travail : la création d’une instance de dialogue entre directeurs et élus à la culture, la création d’un réseau européen de centres d’art, la recherche de nouveaux modèles économiques pour la création, l’invention de nouvelles relations aux publics…autant de sujets qui animent nos structures et notre réseau pour les années à venir.

La présence de Françoise Nyssen, Ministre de la Culture à l’inauguration de l’événement a été un signe fort. Au-delà de la portée symbolique de sa présence (la première fois qu’une ministre de la culture se déplace pour prendre la parole devant les directeurs.trices de centres d’art contemporain !), j’y vois une  prise de conscience et la reconnaissance du rôle essentiel joué par ces institutions dans le paysage artistique français depuis 30 à 40 ans, en terme de soutien à la création, accompagnement des artistes, professionnalisation de tout un secteur d’activité mais aussi en terme de démocratisation culturelle sur l’ensemble du territoire national. Les centres d’art contemporain sont en effet de formidables laboratoires à idées, ils créent des formes des relations sociales innovantes et expérimentales, ce sont de vrais endroits de liberté et d’invention.

 

  1. Que va changer la loi Création promulguée en 2016 par Françoise Nyssen ?

La Loi LCAP (liberté création architecture et patrimoine) a redéfini les modalités d’intervention de l’Etat en matière de culture. Elle a ainsi créé deux labels pour les arts plastiques dont un label Centre d’art contemporain d’Intérêt national. C’est une grande nouveauté, car jusqu’à présent seuls le spectacle vivant, le patrimoine et la musique bénéficiaient de structures labellisées au plan national. Désormais, les centres d’art contemporains pourront être labellisées et constituer ainsi un réseau national de référence. Le Label est un outil pour tirer vers le haut ces structures laboratoires, souvent de petite taille mais dont le rayonnement  dépasse largement leur implantation territoriale. S’il reconnait  l’excellence des structures bénéficiaires, le label CACIN inscrit surtout l’action des centres d’art comme relevant de l’intérêt général, ce qui les place au-dessus des instrumentalisations politiques pour les  positionner au cœur des politiques publiques partagées (le label cherche à réunir tous les partenaires publics autour du projet artistique et culturel du centre d’art : ville, département, région, Etat). De cette manière, le Label vient sécuriser aussi les financements croisés.

 

3.Quel regard portez-vous sur les 20 ans du Grand Café que vous dirigez, ses missions et son rayonnement sur le territoire ?

Ce sont 20 années d’une incroyable aventure pour tous les protagonistes de son histoire :  les artistes, une ville, les publics et l’équipe. Je crois que le Grand Café incarne une sorte d’exemplarité dans l’histoire des politiques culturelles en faveur de l’art contemporain en France. Premier centre d’art à émaner d’une ambition politique, en pleine décentralisation culturelle, le Grand Café a su trouver les ajustements nécessaires à son inscription dans un territoire dépourvus de lieux de création et de monstration pour les arts plastiques. Il s’agissait pour moi en étant que jeune directrice de créer les conditions de la rencontre entre les artistes (leurs langages) et ce territoire, à priori revêche, mais pourtant formidable terrain d’expérience sensible. En pleine mondialisation naissante, l’enjeu était alors d’essayer d’inventer un modèle, d’écrire une histoire propre et singulière de l’art contemporain en France, en dehors des schémas de l’époque. Avec quelques autres le Grand Café a posé les bases d’un « art contextualisé », il s’est attaché à proposer de nouvelles situations de travail pour les artistes (Saint-Nazaire, ville issue de la Reconstruction marquée par la guerre et l’industrie offre un terrain d’expérimentation fabuleux de ce point de vue !) et des situations d’expérience de l’art pour les publics. Le tout en dehors de Paris sans que cela soit un handicap mais plutôt un atout !

Depuis plusieurs années, le Grand Café existe sur le plan national, il est un des centres d’art les plus engagés dans la production d’œuvres et de nombreux artistes internationaux y ont développés des projets singuliers qui font date dans leur parcours. C’est une vraie fierté de constater à l’occasion de ces 20 ans que pour eux, comme pour les publics le Grand Café est toujours un lieu de liberté et d’expérimentation, un lieu où chaque exposition remet en jeu les règles de la précédente …La programmation que le Grand Café développe depuis 2009 au LIFE dans un espace hors norme situé dans la base des sous-marins est le signe de la capacité du centre d’art à formuler des propositions uniques et spécifiques, adaptées au contexte et complètement inscrit dans les enjeux artistiques internationaux du moment. Aujourd’hui le Grand Café est a tournant de son histoire, il doit développer et structurer des projets qui soutiennent la recherche artistique et théorique. L’installation  à Saint-Nazaire de l’Ecole d’art de Nantes à Saint-Nazaire va permettre au centre d’art de se positionner plus précisément sur cette question et d’accompagner l’émergence artistique sur le territoire métropolitain. On peut dire que le Grand Café est aujourd’hui un lieu d’appui pour tout un écosystème en plein développement. D’une situation périphérique, il passe à une position de « centralité décentrée », et contribue à créer plusieurs polarités artistiques là où les métropoles, pour s’enrichir ont besoin de diversifier et territorialiser leurs compétences.

 

  1. La double exposition Fernando Tropa et hors les murs, Krijn de Koning au LIFE : genèse et articulation

Cette double programmation estivale ne cherche pas créer de lien à tout prix entre deux artistes aux pratiques et aux univers très différents. J’assume complètement la diversité de ces propositions. Pour autant, quelque chose relie ces deux projets , c’est la notion de « lieu » que chacun investit et travaille à  sa manière : par une création in situ pour Krijn de Koning en réponse à l’espace monumental du LIFE situé dans l’ancienne base sous-marine de Saint-Nazaire et par la création d’un vrai-faux café pour Francisco Tropa au centre d’art dont il semble exhumer la mémoire…le fantôme. A bien y regarder, le positionnement programmatique du Grand Café, depuis ses débuts dessine  une « pensée du lieu » entendu au sens large ( l’espace d’exposition, son articulation avec la ville, de la ville dans le monde, dans l’Histoire et la Géographie …). Cette double programmation ne déroge pas à cette marque de fabrique.

  1. Le projet national « Plein Soleil, l’été des centres d’art contemporain », inauguré conjointement : objectifs et visibilité attendue

L’opération Plein Soleil met un coup de projecteur sur les programmations estivales des centres d’art  en France. C’est une invitation pour les publics à découvrir de nouveaux lieux de création, et plus d’une cinquantaine d’expositions. L’idée c’est qu’à côté des grandes manifestations ou autres fondations privées prestigieuses, se cachent sans doute un centre d’art qui vaut le détour. Plein Soleil est un nouveau rdv destiné aux amateurs d’art et aux curieux, un rdv annuel qui s’inscrira souhaitons-le dans toutes les têtes !

Infos pratiques :

Francisco Tropa

jusqu’au 23 septembre 2018

Hors les murs :

Krijn De Koning

Des volumes et des vides

jusqu’au 23 septembre 2018

www.grandcafe-saintnazaire.fr

Rencontre avec Catherine Grenier, directrice conservatrice générale de la Fondation Giacometti

Alors que l’ouverture du futur Institut Giacometti est annoncée au 21 juin prochain dans un écrin de 350 m² de style Art nouveau de l’ancien atelier du décorateur Paul Follot, dans l’emblématique quartier de Montparnasse, épicentre de la modernité pour de nombreux artistes venus de partout, une femme se cache derrière un tel accomplissement, Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti après avoir oeuvré à la destinée du musée national d’art moderne,centre Pompidou.
De retour de Bâle où elle est co-commissaire du fascinant face à face Bacon-Giacometti à la Fondation Beyeler, elle a répondu à nos questions.

1. En quoi Bacon et Giacometti étaient-ils faits pour se rencontrer, selon vos termes? Genèse de l’exposition inédite de la Fondation Beyeler dont vous êtes co-commissaire.

Ils étaient contemporains, ce que l’on oublie, ils n’avaient que 8 ans de différence, et ils ont rencontré des problématiques artistiques très similaires. Après un passage par le surréalisme, il se sont tous deux tournés vers la représentation, à contre-courant du mouvement dominant de l’abstraction. Tous deux ont pris pour thème principal le corps humain, qu’il soit représenté en entier, en fragments ou seulement la tête, et l’un et l’autre ont portraituré inlassablement les mêmes modèles. Giacometti a représenté ses modèles familiers durant des dizaines d’années, en particulier son frère Diego et sa femme Annette. Cette concentration qui leur est commune se traduit aussi dans la composition de la toile, où le corps est central. Et pour accentuer ce parti-pris, tous deux inscrivent le corps dans un cadre extrêmement serré, puisqu’il s’agit souvent d’une cage.
Le parcours de l’exposition est thématique et commence par celle qui les a mis en contact, l’essentielle Isabel Rawsthorne, artiste et modèle, grande amie de Giacometti et modèle de Bacon. Ensuite est abordé le motif de la cage qui structure la composition. Puis la recherche de l’intensité maximum, à travers un dialogue entre des figures assises immobiles de Giacometti et les Papes criant de Bacon. Les deux artistes étaient en quête d’un paroxysme, que l’un traduit par le cri, l’autre par un silence profond.
Une large section est ensuite consacrée à l’obsession pour les têtes, au portrait inlassablement recommencé. Puis l’exposition confronte les oeuvres les plus magistrales de l’un et l’autre artiste dans cette représentation de la réalité humaine qui les caractérise, avec les triptyques de Bacon et les grandes figures de Giacometti.
Enfin, avant d’évoquer les ateliers des deux artistes, aussi petits et chaotiques l’un que l’autre, l’exposition se termine en montrant les distorsions qu’ils font subir à la représentation, la façon dont la figure humaine est violentée dans des styles différents, mais par des artistes qui partagent le même intérêt pour les anamorphoses, les effets de perspective exagérés…

2. Après les formidables expositions à la Tate en 2017, cette année au Guggenheim, Beaux Arts de Québec, Séoul, Bâle donc et une biographie publiée chez Flammarion, vous vous employez sans relâche au rayonnement de l’œuvre et de la personnalité de l’artiste, quels sont les points forts de l’artiste que vous souhaitez mettre en avant auprès du grand public ?

Je souhaite tout d’abord que le grand public prenne conscience de la grande diversité de l’œuvre de Giacometti, souvent résumée à l’Homme qui marche et aux grandes Femmes, donc aux œuvres de la fin de sa carrière. Alors qu’il est passé par de multiples styles et expérimentations de la forme, dans une quête constante et inépuisable. Restituer donc la connaissance de ses premières périodes (post-cubiste, surréaliste, figures minuscules), et montrer la diversité de son oeuvre d’après-guerre, allant du portrait d’après modèle à des œuvres d’imagination inspirées de l’histoire de l’art. Montrer aussi la diversité des techniques et surtout faire connaître les œuvres en plâtre, puisque Giacometti a cette spécificité parmi les artistes modernes de travailler et d’exposer ses plâtres, un vrai matériau de la sculpture au même titre que le bronze, à l’instar de Rodin. La relation entre ces deux artistes fera d’ailleurs l’objet d’une exposition en collaboration avec le Musée Rodin présentée à la Fondation Gianadda l’année prochaine. La majorité de ces plâtres font partie de notre collection et ont été très peu montrés, ils constituent une découverte pour le public.

Faire connaitre la diversité de Giacometti, c’est aussi montrer ses objets d’art décoratif, moins connus que les sculptures et peintures, et aussi ses dessins et estampes. Il a réalisé énormément de dessins, Bacon le tenait même pour le meilleur dessinateur parmi ses contemporains, mais c’est une veine moins connue de sa pratique. Notre fondation possède plus de 4000 dessins et estampes, dont beaucoup jamais montrés. Quant à la peinture, même si elle est connue, peu de gens savent que sa production est presque aussi importante que celle de sculpture.

3. Le futur Institut Giacometti à Paris est « un vrai couteau suisse » selon vos propos, en quoi l’ouverture de ce lieu est-il un événement et le fruit d’un engagement de longue haleine ?

C’est le résultat en effet d’un travail entrepris depuis mon arrivée à la Fondation il y a 4 ans, avec le concours de toute l’équipe. Nous avons lancé une grande politique d’expositions réalisées en collaboration avec des musées dans les pays occidentaux et non occidentaux, que nous allons poursuivre. Nous avons montré Giacometti à Istanbul, Shanghai, Rabat, Doha, Londres, Séoul, Quebec, etc., et nous allons en juin inaugurer une grande exposition rétrospective au Musée Guggenheim à New York. Mais nous sommes une fondation française et tenons à montrer nos activités en France de façon régulière.
Nous avons donc conçu cette idée d’un lieu qui ne serait pas un musée, mais un autre type de modèle, d’où son appellation, Institut Giacometti. Il sera dédié à l’exposition mais aussi à la recherche et à l’éduction, trois axes d’égale importance. C’est pour cela que je parle de « couteau suisse », dans la mesure où cet espace, qui n’est pas très grand, est multi-fonctionnel.
C’est un grand investissement pour notre Fondation, qui élargit ses missions à des activités nouvelles, dans des champs différents. L’Institut offrira à la fois une reconstitution de l’atelier de la rue Hippolyte-Maindron, un cabinet d’arts graphiques, des expositions d’art moderne, des invitations à des artistes contemporains, et ces propositions multiples participeront toutes à actualiser le regard sur l’oeuvre de Giacometti. Un programme de recherche, appelé « Ecole des modernités », soutiendra de jeunes chercheurs travaillant sur l’art moderne. Enfin nous développerons une activité pédagogique intense et variée en direction des enfants et des adultes.

4 Quelle forme va prendre cette « Ecole des modernités » et à qui s’adressera t-elle ?

Elle s’adresse à un public d’étudiants, d’historiens de l’art, de conservateurs de musée ou de grands amateurs, et elle aura plusieurs formes : des programmes de conférences, données devant un public limité et mis en ligne sur notre nouveau site internet, constituant une collection de conférences sur l’histoire de l’art moderne ; des workshops; des bourses de recherche et d’aide à l’édition. Nous créons une ligne éditoriale pour permettre aux historiens de l’art d’éditer des essais sur un sujet d’histoire de l’art inédit, portant de nouveaux regards sur un artiste. Le premier sera consacré à Alicia Penalba. Nous allons aussi mettre en place des collaborations avec d’autres instituts de recherche, en particulier à l’étranger.

5. Si vous aviez un rêve.. autour de Giacometti ou autre.

Mon rêve principal concerne la poursuite du développement de la Fondation. Que nous trouvions les ressources nécessaires, à tous niveaux, pour développer largement nos activités. Nous souhaitons agréger une grande communauté qui s’intéresse à Giacometti, et pour ce faire le programme éducatif est très important à nos yeux, nous aimerions proposer une rencontre avec l’art originale et un véritable laboratoire des savoirs. Mon autre souhait est de favoriser une réflexion esthétique, culturelle et politique prenant appui sur la connaissance renouvelée de l’art moderne. Giacometti est exemplaire d’une modernité qui a émergé grâce à des artistes venus du monde entier s’installer à Paris, ce cosmopolitisme formant une synergie extraordinaire. Giacometti venait de Suisse, était de langue italienne et ses premiers amis parisiens étaient serbes, japonais, croates, allemands, américains… C’est une dimension qui dans les circonstances présentes doit être rappelée et étudiée. Nous souhaitons donc faciliter l’accès des chercheurs à nos archives et à celle d’autres fonds documentaires et soutenir la recherche par divers moyens, afin que le regard sur l’art moderne se renouvelle et ne laisse pas dans l’oubli certaines figures au privilège exclusif d’autres. La période moderne doit être considérée dans son ensemble et dans sa diversité.
Notre première exposition explorera le lien entre Giacometti et Jean Genet, Giacometti étant l’ami d’artistes mais aussi d’écrivains ou philosophes: notre démarche est donc pluridisciplinaire. Une institution monographique peut se distinguer du musée généraliste, car l’on y entre dans l’art avec un guide particulier, l’artiste, qui nous introduit à sa création, mais aussi au contexte culturel de son temps, d’une façon très vivante et incarnée. Cela permet à un public large et divers d’avoir accès à un domaine qui peut lui sembler éloigné ou étranger. C’est une autre approche, qui peut revitaliser la réflexion sur le musée.
Infos pratiques :

Bacon-Giacometti

jusqu’au 2 septembre 2018

Fondation Beyeler

Institut Giacometti à Paris

Ouverture le 21 juin prochain rue Schoelcher (Paris 14ème)

En savoir plus :

http://www.fondation-giacometti.fr/fr/institut

Rencontre avec Agnès Violeau, commissaire de la programmation Satellite 2018 au CAPC, « NOVLANGUE_ »

Agnès Violeau, curatrice indépendante, est actuellement la commissaire de la programmation Satellite 2018 coproduite par le CAPC Bordeaux, le Jeu de Paume à Paris et le musée Amparo de Puebla au Mexique, nouveau partenaire.

Nous la rencontrons au CAPC à l’occasion de l’ouverture de l’exposition de Daphné le Sergent, « Géopolitique de l’oubli », second volet du cycle qui traite de l’impact du virage numérique sur notre mémoire et structure de pensée, le toucher cédant peu à peu la place au regard par une prolifération et bataille de mots et de signes.

 

  1. Comment a été pensé « NOVLANGUE_ » ?

 

J’ai construit cette programmation comme une trilogie d’expositions personnelles, qui constituent au final une exposition collective, écrite sur une année. Le titre Novlangue_ se réfère à la langue officielle imaginée par Orwell dans son roman dystopique « 1984 ». Plus largement, ce cycle met en correspondance la langue digitale aujourd’hui générée par ces nouveaux outils, et les comportements qui en découlent, avec le novlangue Orwellien.

Dans le roman cette langue est conçue à des fins d’emprise sur le développement de l’appareil critique, selon l’adage : « ce qui ne se formule pas n’existe pas ». Elle se voit diminuée, équarrie, tronquée, certains mots comme démocratie ou liberté n’existant pas, et construite sur le néologisme, l’association, le collage.  Le novlangue agit alors comme un écran basé sur l’affect où la parole spectacle et la non vérité dominent. 

C’est l’ensemble de ces éléments que j’ai trouvé intéressants de rapprocher avec les mécanismes de construction actuels du langage médiatique par le biais de cette agora que sont les réseaux sociaux. C’est une langue du commentaire permanent, une parole horizontale qui se construit sur un carcan (280 signes pour produire une idée), sur des mots clés et leur stylisation.

 

  1. Comment Daphné le Sergent répondait-elle à votre axe de recherche ?

 

C’est une artiste dont je suis le travail depuis 5 ans environ, c’est la plus jeune des 3 artistes invités.

Le premier Damir Ocko s’intéressait à la langue politique, comment se construit le discours politique aujourd’hui sous un format de collage, ou cut up.

Daphné le Sergent, à partir de la classe C du vocabulaire Orwellien (le langage technique), vient interroger l’écriture par l’image autour de cette idée d’overflow, d‘infobésité, de data déluge en prenant comme postulat cette économie de production d’images, les visiteurs d’un musée produisant aujourd’hui plus d’images que l’artiste lui-même. Pourquoi alors ne pas piocher dans cette banque d’images existantes qui nous envahit ? Elle va alors construire son travail de vidéaste à partir de cette collecte de sources existantes, construisant un récit par intertextualité.

Elle a répondu à mon invitation en discernant dans cette autorité de la machine, l’autorité d’un langage. La prolifération de contenus et de signes générant une division entre l’œil et la main, dont on sait qui sortira vainqueur. Sa méthodologie de travail à partir de ces images récoltées m’intéressait particulièrement : elle les travaille avec des calques, des logiciels pour aller jusqu’à la déperdition de l’information. Des images très pauvres ou au contraire très pixellisées ce qui va à l’encontre de ce que l’on essaie de traduire aujourd’hui visant toujours le meilleur rendu possible. C’est une belle métaphore de cette langue diminuée, compressée.

 

  1. Le 3ème artiste et cette 1ère programmation au Mexique

 

Alejandro Cesarco est un artiste uruguayen de la même génération, qui vit et travaille à New York. Je lui ai confié cette 3ème classe de vocabulaire chez Orwell qui est celui de la langue de la vie courante, des petits mots qui ne présentent aucune portée philosophique ou politique, aucune nuance possible (comme « boire, s’asseoir » …) . Il va alors imaginer des correspondances avec le champ lexical de la musique, celui du cinéma et de la littérature. Au coeur de sa pratique se joue la question de la traduction. Par exemple le mot répétition n’a pas le même sens s’il s’agit d’une répétition pour une pianiste ou la répétition d’un mot dans un texte. Il envisage la langue comme une composition écrite sur le modèle d’un ensemble musical.

 

Jusqu’à présent la programmation Satellite s’est construite entre le Jeu de Paume, le CAPC Bordeaux et la MABA en région parisienne, et c’est la première fois que le musée Amparo de Puebla (Mexique) rejoint le projet grâce à Marta Gili et à Maria-Ines Rodriguez qui y avait présenté, en février 2017, une partie de la collection du CAPC sous le titre « Toujours le musée comme témoin ».
Je suis honorée que cette collaboration se poursuive pour Satellite #11, qu’elle porte vers un autre horizon langagier.

 

Infos pratiques :

Daphné le Sergent

« Géopolitique de l’oubli »

jusqu’au 30 septembre 2018 au CAPC

Egalement : Danh Vo et Benoît Maire (cf nos interviews).

 

Prochainement au Jeu de Paume Daphné le Sergent, à partir du 5 juin.

Rencontre avec Marianne Lanavère, directrice du Centre international d’art et du paysage de Vassivière

Quel bilan tracez-vous depuis votre arrivée en 2012 à Vassivière que vous qualifiez alors de lieu des possibles ?

J’avais comme projet à mon arrivée de continuer à favoriser le rayonnement national et international à travers de grandes expositions monographiques à des artistes reconnus qui se prêtent à ce dialogue fort avec l’architecture, tout en développant la dimension territoriale, comme l’avait fait Guy Tortosa de 2002 à 2005 avec les villages environnants. Etant sur un territoire hors sol, une île, ce lien direct avec la population locale manque même si lieu est identifié au niveau touristique. De plus, Chiara Parisi s’était concentrée sur des projets très ambitieux avec de grands artistes, ce qui est positif pour le centre d’art et son envergure à l’international mais elle n’a pas pu travailler ce lien territorial, à tel point que l’image du centre d’art était mal perçue par les habitants. D’autant plus que nous nous inscrivons dans un territoire souvent contestataire, très engagé dans des luttes politiques en faveur de l’écologie avec une histoire sociale de la résistance et de l’autonomie forte avec des communautés qui pensent les questions de l’utopie comme sur le plateau des Millevaches. Cela avait du sens pour moi quittant Paris de venir m’installer ici et de vivre le lieu à 100% pas seulement pour une programmation artistique ou un travail. Nous intervenons dans des villages, à travers la présence d’évènements comme le marché ou des fêtes populaires. Cela reste pour moi un défi d’associer ces 2 échelles, locale et internationale avec un équilibre à trouver.
Cela commence à se faire sentir comme ce soir au vernissage avec ces gens que je croise souvent mais qui n’étaient encore jamais venus ici.

La répartition du public

Sur les 70 000 visiteurs pour l’Ile de Vassivière et le parc de sculptures, on compte 10 000 visiteurs payants pour le centre d’art.
La population qui vit en Limousin représente 40% de notre public. Avec le récent découpage de la nouvelle région nous commençons à avoir un public d’Aquitaine et de Poitou-Charentes à partir d’actions de promotion ambitieuses.
Nous avons mis en place des stratégies visant à aller vers les gens et aussi à se positionner sur des thématiques qui peuvent les interpeller, comme par exemple avec l’exposition de Rebecca Digne qui aborde les questions de la gestion forestière et de l’utopie de construire un radeau.

L’exposition de Rebecca Digne en prise avec les enjeux que vous défendez

Nous ne pouvons pas regarder ce paysage de Vassivière de manière exclusivement esthétique mais sous l’angle des ressources. C’est aussi un changement que j’ai opéré. A mon arrivée j’avais plutôt un projet sur le paysage en tant qu’esthétique que je portais déjà à Noisy-le-Sec (La Galerie Centre d’art contemporain) et depuis toujours autour des questions de phénomènes, de rapport sensible au monde, de la perception et je me suis vite aperçue que ce paradigme ne pourrait fonctionner ici. Nous sommes face à un paysage très paradoxal car construit par l’homme avec cette forêt de conifères plantée dès 1930 et ce lac qui fait partie du réseau de lacs de barrage, à la fois pour produire de l’électricité mais aussi pour alimenter une centrale nucléaire située à 150 km d’ici. Malgré le faible taux de population cela permet de le préserver et de garantir une certaine authenticité de la nature et aussi du bâti. Ce territoire représentant aussi un potentiel d’extraction de ressources (l’eau, le bois avec cette industrie forestière très présente), je me suis tournée vers ces problématiques d’écologie. A part le centre d’art de Chamarande lorsqu’il était programmé par COAL et le CAIRN à Digne les Bains, il n’existe pas en France de lieu qui s’articule autour de ce volet art et écologie.
Je suis partie de l’anthropologie m’inspirant de textes sur le concept de nature, des interactions entre humains et autres êtres, de la place de l’art dans un territoire naturel protégé avec une politique d’aménagement et cette question de la ruralité contemporaine très complexe qui conduit à aller au delà des clichés. La campagne est aussi connectée et confrontée à la globalisation que la ville.

La collection : acquisitions récentes et choix

Je suis partie de ce « Bois de sculptures » qui existe depuis 1983, collection que j’ai trouvée très hétérogène sans une vraie réflexion menée en histoire de l’art. Cela ressemblait plus à une accumulation d’artefacts sur une île, alors que la notion du vide me semblait aussi essentielle, c’est pourquoi mes commandes envisagent plus des œuvres à protocole (aménagements paysagers sans ajout : Reto Pulfer et Liliana Mota) ou immatérielles (une œuvre sonore de Dominique Petigand). J’apprécie les artistes qui sont dans l’observation avant d’agir comme par exemple Gilles Clément qui a conçu une charte paysagère pour Vassivière en 2002. Je m’inscris dans un courant artistique qui n’existe pas mais qu’on pourrait nommer « art résiliant ».
J’ai également ralenti mon rythme ici avec l’équipe, on revendique des valeurs de slow work, allant parfois jusqu’à perdre du temps pour se rendre disponible à un visiteur de passage et aux projets des artistes.

Les résidences

Comme les expositions et les commandes de sculptures, les résidences relèvent de la création artistique mais sur un rythme plus long (entre 3 et 4 mois). Des productions pas toujours réalisées sur place mais stimulées par le contexte déterminant ou se réaliseront peut être quelques années plus tard. Les artistes résidents mais aussi architectes, écrivains sur le paysage s’inspirent de ce lieu et apportent un regard qui nous conduit sur des domaines où nous n’irions pas forcément. Il y a toujours des rendez vous proposés avec le public sous forme conviviale. Et même sans obligation de résultat les résidents font tous des expositions au château très abouties. C’est ce lien qui nous permet d’aller vers la population car un artiste ne représente pas l’institution comme nous, il a une approche singulière avec les gens.
(actuellement : Résidence de préfiguration d’aires de bivouac écologique en Millevaches, projet collectif à l’échelle du Massif central)

Les défis à venir

Je pars du constat que malheureusement la culture n’est plus financée pour elle-même. Mais de quelle manière pouvons-nous contribuer à l’aménagement de ce territoire grâce à l’art? L’art a un rôle à jouer dans l’aménagement du territoire. Notre équipe regroupe 9 personnes qui vivent ici. Notre budget total est de 600 000 euros à l’année et avec des financements extérieurs et nos recettes propres nous arrivons à 700 000 euros. Nous restons donc largement subventionnés par des fonds publics dans la mesure où nous contribuons à l’attraction de nouvelles populations, de touristes et surtout à créer une économie locale (42% de nos achats sont faits à des entreprises du Limousin).

Consulter notre interview de Rebecca Digne du 10 avril.

Infos pratiques :

REBECCA DIGNE
À la hauteur de la terre
jusqu’au 17 juin 2018

Centre international d’art et du paysage
Île de Vassivière
F-87120 Beaumont-du-Lac
Accès :
Le Centre d’art est situé au milieu de l’île de Vassivière. L’accès se fait par une passerelle (15 min de marche).
L’île est interdite aux véhicules motorisés, excepté pour les personnes à mobilité réduite.
Horaires :
mardi-vendredi : 14h-18h.
samedi – dimanche : 11h-13h / 14h-18h
juillet-août :ouvert tous les jours de 11h-13h / 14h-19h

www.ciapiledevassiviere.com/fr

Parcours Art et Paysage

Organiser votre séjour :
Hôtel La Caravelle pour réveils devant le lac !

à Limoges : découvrir le CRAFT, le Centre de Recherche sur les Arts du feu et de la Terre qui accueille de nombreux artistes ou le FRAC Artothèque du Limousin qui propose actuellement l’exposition l’Esprit de notre temps, nouvelles images fixes (et en mouvement).

Emma Lavigne, vibrante et convaincue, regarde à l’est !

Une bibliothèque qui court les murs, une valise, une table où Gutaï cohabite avec le catalogue des Mondes flottants sa dernière création pour Lyon, Emma Lavigne aperçue le matin sur le quai de la gare de l’Est a décidé de jouer la carte lorraine en s’installant à Metz où ses enfants sont scolarisés. Le regard clair et la voix radiogénique, elle est habitée par ce qui la porte. Sa pensée agile et d’une grande rigueur vous embarque aussitôt. Elle nous a reçu en plein accrochage de son grand projet Couples modernes qui ouvre le 28 avril, alors que le taux de fréquentation exceptionnel du Centre Pompidou-Metz signe un vrai succès.

« Travailler dans un ancrage et une réalité sociale immédiats et faire rayonner le Centre Pompidou au coeur de l’Europe dans ce territoire élargi du Grand Est »

  1. Quels enjeux étaient les vôtres à votre arrivée à la tête de cet élégant vaisseau en décembre 2015 et comment en mesurez-vous l’impact ?

Je souhaitais que ce centre d’art moderne et contemporain qui avait suscité beaucoup de désir et de curiosité émanant des expositions remarquables organisées par Laurent Le Bon et l’équipe, devienne encore davantage un lieu de vie, où les gens se sentent chez eux.

Le Centre Pompidou Paris était envisagé par Pontus Hulten comme un village, « un centre d’art où devait exploser la vie », pensée inspirante que j’avais à coeur de pouvoir incarner ici. Je crois que ce projet est en train de se réaliser et que ce formidable instrument de culture a trouvé son public qui s’est approprié ses espaces comme les propositions artistiques qui s’y déploient.

En terme de répartition 75% de nos visiteurs viennent de France, 14% sont Parisiens et 59% sont issus de Lorraine et de la Région Grand Est. Nous cherchons encore à sensibiliser les jeunes, avec une gratuité jusqu’à 26 ans, ce qui mérite d’être souligné.

Nous avons réussi à instituer une programmation où « il se passe toujours quelque chose » pour reprendre les mots de John Cage : ouverture d’une exposition, concert.., la pluridisciplinarité étant au coeur de mon projet. Nous avons par exemple, organisé le samedi 24 mars un cérémonial de la couleur avec Dorothée Selz et Antoni Miralda sous la forme d’un grand goûter partagé qui a connu un vrai succès durant tout le week-end.

Je tenais à affirmer un ancrage fort sur le territoire à travers la programmation des sujets imaginés pour dialoguer avec Metz et la Grande Région.

Nous avons, dès mon arrivée, souhaité raconter cette histoire partagée d’un territoire transfrontalier tour à tour français ou allemand, avec l’exposition « Entre deux horizons. Avant-gardes allemandes et françaises » du Saarlandmuseum

J’ai rencontré mon homologue, et de façon spontanée, lui ai proposé à l’occasion des travaux entrepris dans son musée, de raconter cette histoire qui a tant d’importance ici, à partir de la vie de ses collections, à un moment critique où le Front National avait obtenu 32% de voix au 1er tour des élections régionales. « Entre deux horizons » a été passionnant dans ce dialogue activé avec l’Allemagne, explorant les influences croisées et la fascination pour le voisin ainsi que les inquiétudes qu’il peut susciter, afin de montrer comment les œuvres deviennent les témoins de leur temps.

Nous avons aussi travaillé avec la spécificité du territoire, comme à l’occasion de l’exposition Fernand Léger. Le beau est partout dans le cadre des 40 ans du Centre Pompidou, bénéficiant de prêts exceptionnels, à partir des mots de l’artiste qui affirmait que « le beau est partout ». C’est un enjeu, dans la période actuelle où la notion de beau est presque devenue un terme pernicieux.

Nous tenions avec la commissaire Ariane Coulondre à faire rayonner l’humanisme de Fernand Léger, ses idées autour de la démocratisation de la culture, lui qui affirmait qu’il fallait ouvrir les musées après 17h30 afin que les ouvriers puissent y venir. Des valeurs qui m’animent dans le travail que j’entreprends ici. Nous avons donné une résonance particulière au projet, déployé dans la cité radieuse imaginée par le Corbusier à Briey à 30 minutes de Metz, entrecroisant les deux artistes autour de la polychromie pensée comme un désir de transfigurer la réalité, sous le titre Le Corbusier et Léger. Visions polychromes.

J’ai aussi organisé, comme commissaire, l’exposition Jardin infini. De Giverny à l’Amazonie sujet sur lequel je travaillais depuis longtemps à travers des projets expérimentaux avec Céleste Boursier-Mougenot par exemple pour la Biennale de Venise (Pavillon Français, rêvolutions), autour de ces questions du vivant qui me passionnent, présentes également autour des projets réalisés avec Pierre Huyghe (2014 Centre Pompidou Paris). Ce projet s’est enraciné à Metz et a pris toute sa place dans le contexte d’une prise de conscience écologique très avant- gardiste avec Jean-Marie Pelt, premier adjoint du maire, qui a sauvegardé beaucoup d’espaces verts dans la ville et autour.

Il y a de plus dans toute la Lorraine des jardins remarquables. Nous avons initié des dialogues avec ces lieux associant les espaces verts de la Ville de Metz et le Jardin botanique du Grand Nancy.

Egalement, avec Japan-ness. Architecture et urbanisme au Japon depuis 1945, un véritable pari de présenter l’architecture contemporaine japonaise au sein du bâtiment de Shigeru Ban et Jean de Gastines qui inaugurait une grande saison japonaise faisait sens tout proche de Nancy, où par l’apport du japonisme, est né l’Art Nouveau. Même si nous évoquions la création très contemporaine nous souhaitions montrer que cette terre avait accueilli très tôt aussi bien les fleurs importées du Japon que des textiles, des estampes, l’esprit et la créativité japonaise.

 

Nous travaillons au sein du territoire avec les quatre pays voisins. Nous avons ainsi lancé un programme qui démarre avec le Mudam et le Luxembourg, « Est Express ». Nous travaillons aussi avec la Suisse par le biais de prêt d’œuvres, la Belgique où notre exposition Fernand Léger a itinéré et l’ouverture de Kanal Pompidou qui ouvrent de nouvelles perspectives.

En termes de chiffres de fréquentation, même s’il faut se montrer toujours prudents, nous avons réalisé une très bonne année avec 15% de visiteurs en plus, soit plus de 345 000 visiteurs pour une ville de 120 000 habitants, ce qui un beau résultat.

Si je suis très heureuse de cette fréquentation, tout comme des initiatives plus invisibles comme ce programme lancé en 2017 « l’art de partager » auprès de 31 associations du territoire en charge de public en grande précarité (personnes réfugiées, milieux défavorisés, adolescents en souffrance, situations de handicap.). Il s’est beaucoup développé avec les collectivités territoriales et un mécène à présent qui nous soutient. Nous sommes dans des propositions très qualitatives plus invisibles mais tout aussi importantes pour nous.

Nous avons aussi une spécificité dans notre institution. 30% de nos visiteurs viennent de la classe sociale des employés-ouvriers sur ce bassin de population où beaucoup sont venus travailler dans les usines de sidérurgie, dans une région qui a aussi souffert. Ce qui est beaucoup comparativement au 12% du niveau national. Le Louvre-Lens est par exemple à 18%.

C’est une grande satisfaction de penser que la programmation même pointue, parfois même radicale, attire du monde, comme avec Jardin Infini inspiré par la Dark ecology, ou Oscar Schlemmer. L’homme qui danse.

Le différentiel entre le public qui fréquente des expositions plus classiques ou plus expérimentales, est en train d’ailleurs de s’amenuiser.

Ce travail de fond entrepris avec les acteurs du territoire, les partenariats tissés avec les structures locales et institutions culturelles, est essentiel et nous a conduit à de magnifiques collaborations. Comme par exemple avec Petter Jacobson,
directeur du Centre Chorégraphique « Ballets de Lorraine » de Nancy et le chorégraphe Thomas Caley , coordinateur de recherche, à qui j’ai commandé une création chorégraphique dans le cadre de l’exposition réalisée en 2016 Oskar Schlemmer. L’homme qui danse.

Cela nous permet à présent d’être associés, soit pendant 3 ans de réfléchir à des projets d’artistes comme avec Saburo Teshigawara que nous avons invité dans le cadre de la saison japonaise en partenariat avec l’Arsenal. « Les Ballets de Lorraine » lui ont proposé un workshop pendant 3 semaines avec les étudiants pour créer une œuvre qui est maintenant inscrite au répertoire des Ballets.

Travailler avec la réalité sociale est une motivation forte que j’impulse auprès de toute l’équipe, avec Agathe Bataille, responsable du pôle des publics et de la communication, notamment qui vient du Centquatre, et dans la continuité de mon expérience à la Cité de la musique dans le 19ème. Nous savons ce que cela implique d’aller chercher des gens de l’autre côté du périph’ !

2. De même qu’avec Elles@Centre Pompidou Paris qui donnait la parole aux artistes femmes, « Couples modernes » prolonge cette réflexion à travers les jeux de l’amour et du quotidien partagé.

Revenons sur la genèse d’un tel projet en partenariat avec le Barbican qui célèbre cette année le centenaire du droit de vote des femmes britanniques.

J’avais, déjà à mon arrivée au Centre Pompidou Paris en 2008, travaillé comme commissaire associée avec Camille Morineau sur Elles@Centre Pompidou avec une réaction de surprise au départ étant plus en charge de l’art contemporain, même si le projet s’est révélé passionnant comme un véritable outil critique pour l’histoire de l’art.

Générer une prise de conscience de notre politique d’achat pour la collection et du faible nombre d’artistes femmes exposées dans nos galeries et constater aussi que beaucoup d’artistes femmes contemporaines restaient peu achetées ou exposées même si elles sont nombreuses à sortir des écoles d’art et à avoir un vrai talent.

Ce projet s’est révélé comme une sorte d’auto-critique de l’institution par rapport à des questions qui concernent l’ensemble des musées avec cette déclaration des guerilla girls : Est-ce que les femmes doivent être nues pour entrer au Metropolitan Museum ? Moins de 3 % des artistes exposés sont des femmes mais 83 % des nus sont féminins ».

Cette exposition a suscité de nombreux débats autour de cette problématique. Il ne s’agissait pas d’enfermer des femmes dans des expositions liées au féminisme, de grandes figures liées à l’abstraction, par exemple, n’ont pas envie d’être mises dans cette case là. Nous souhaitions plutôt raconter l’histoire de l’art dans sa diversité à partir de leurs œuvres.

Mes recherches autour la notion du couple avaient déjà commencé en 2005 à la Cité de la musique et au Canada (musée des Beaux Arts) autour du couple formé par Yoko Ono et John Lennon, ce dialogue des extrêmes. Un artiste anglais qui rencontre une artiste japonaise et se heurte à la notion du racisme, amplifiée du fait que deux champs contraires se trouvent tout d’un coup en interaction. Avec d’un côté le monde de la Pop populaire et de l’autre, celui de fluxus, de l’art conceptuel, de la musique expérimentale.

Il est fascinant de constater combien dans notre appréhension culturelle nous séparons les choses, les hommes et les femmes, les origines et provenances géographiques, l’occidental et le non occidental, la high et la low culture, la musique savante et populaire etc.

Ce couple était passionnant dans la façon dont ils ont fait de leur intimité partagée un lieu de création artistique et musical, un lieu de prise de position politique très forte, comme leur mariage à Gibraltar qui très médiatisé est devenu un évènement pour la paix. Symboliquement c’est aussi le lieu où l’Europe se rapproche de l’Afrique.

Avant d’entamer ce célèbre Bed-In autour duquel j’ai organisé une exposition à Montréal à l’occasion des 40 ans de l’événement en 2005. Véritable performance d’art conceptuel extrêmement articulée qui reprenait des codes de la résistance pacifiste et de tous les mouvements pour les droits civiques, un dialogue fort qui nourrit leur travail à tous les deux pour briser des frontières encore très rigides.

Ce qui m’intéresse dans ma recherche ce sont ces phénomènes de porosité, dans la musique et l’art contemporain, ce qui s’entend et ne se voit pas, comment deux champs entrent en porosité et en créent un nouveau. Danser sa vie avec Christine Macel était de cet ordre, Jardin Infini également.

Couples modernes découle aussi de cette idée, même s’il ne s’agit pas de limiter et de restreindre ce que peut représenter la création intrinsèquement individuelle de l’artiste mais voir comment ce dialogue peut s’inviter dans le cadre d’une création amoureuse.

Comment cette idée de partager quelque chose d’essentiel dans sa vie intime peut générer une énergie incroyable et engendrer de nouveaux mouvements comme le rayonnisme avec Mikhail Larionov et Natalia Gonchavora à l’origine de ce manifeste : « Pourquoi nous nous peinturlurons » qui descendent tous les deux dans la rue le visage peint. L’auraient-ils faits seuls ?

Comme si la créativité pouvait être intensifiée par un déclencheur fort, cette rencontre d’une âme sœur, sans dérive romantique, qui n’exclut pas les tensions.

Etant donné la situation des femmes encore emprisonnées dans le carcan de la législation de l’époque et victimes de la guerre, le couple offre aussi paradoxalement une possibilité de créer, de tenter d’avoir une chambre à soi comme disait Virginia Wolf.

Ce qui est bouleversant, ce sont ces grandes figures comme Josef Albers, qui reconnaît combien Anni sa femme l’a inspiré quand ils fuient l’Allemagne pour arriver au Black Mountain College. Anni a pratiqué le tissage dans l’atelier du Bauhaus technique qui devient alors, comme chez les Arp, une façon de dépasser la dimension bourgeoise du tableau de chevalet, et même si Josef apprécie ce medium, dans nos collections Anni est totalement absente, au contraire de son époux.

Si l’on prend un autre cas, même s’il est difficile de circonscrire, avec 40 couples présentés et 200 répertoriés dans le catalogue, le Blaue Reiter est un mouvement d’où les femmes sont totalement exclues.

Nous avons prévu une salle autour de Murnau avec notamment Alexej von Jawlensky et sa compagne Marianne von Werefkin, grande artiste russe proche de Vassily Kandinsky, et des idées qu’il diffuse dans son livre théorique, Du Spirituel dans l’art, sorte de figure tutélaire, totalement inconnue en France, qui conçoit l’amour comme un sacrifice.

Le sacrifice est également au cœur des relations qui unissent Alma et Gustav Mahler ou Kandinsky et Gabriele Munter. Ces récits forment une sorte de continuité
de Elles dans la mesure où le couple a été une forme de matrice mais de matrice complexe où l’apport des femmes est souvent passé sous silence notamment par leurs conjoints, ce qui relève d’une violence terrible.

L’on sait par exemple que Raoul Haussman a encouragé Hannah Höch seule femme de Dada Berlin à exposer à la Dada Messe et voyait en elle une femme nouvelle qui incarnerait une liberté totale des mœurs, en dehors des normes de la société alors qu’il était marié et père d’un enfant. Elle devenait le fer de lance de préoccupations de l’avant garde.

Ce sont toutes ces ambivalences que nous avons souhaité mettre en avant. Ce n’est pas uniquement la question du genre qui nous intéressait comme avec l’exposition « Féminin-masculin, le sexe de l’art » qui avait ouvert la voie en 1995 mais ces processus de création et ce moment spécifique à chaque couple.

Nous avons aussi une salle autour de Max Ernst et Leonora Carrington qui se réfugient à Saint Martin d’Ardèche, juste avant l’internement d’Ernst au Camp des Milles. Nous présentons la bibliothèque que Leonora avait transportée à Saint Martin d’Ardèche, nourrie de cet imaginaire qu’elle apporte à Ernst.

Sortir l’artiste de cette solitude, c’est relire l’histoire de la modernité sous un angle plus intime parfois juste à travers une trace plus modeste comme cette petite sculpture qui relie Marcel Duchamp à Maria Martins, femme mariée à un diplomate ambassadeur du Brésil, son grand amour alors qu’il déclarait de ne pas vouloir s’embarrasser des servitudes de la vie à deux. Des histoires plus secrètes, parfois en polyamour avec des couples, des trouples, des communautés prônant l’amour libre.

Le Barbican va reprendre l’exposition qu’ils feront évoluer et cela m’intéressait d’avoir un certain nombre d’artistes anglais dans le parcours comme Eileen Agar et Paul Nash, Barbara Hepworth et Ben Nicholson, le Bloomsbury Group, communauté d’artistes qui ont élargi la notion de couple et défendu une grande liberté de pensée dans le contexte de la très stricte Angleterre victorienne.

Dans ce contexte de carcan le couple peut être une cellule créative, malléable, transformable, une chimère par moment pouvant conduire jusqu’à la destruction.

3. Si vous aviez un rêve.. pour le Centre Pompidou Metz ou ailleurs ?

Je crois que j’ai la chance de pouvoir donner une réalité à des sujets et des rêves qui m’habitent depuis très longtemps parfois, ce qui est assez fantastique avec ce métier.

A mon arrivée ici j’ai également lancé un projet que j’aimerais pouvoir poursuivre malgré tout le contexte politique de crispation populiste de certains pays, autour de cette idée de la Mitteleuropa comme modèle au cœur de l’Europe Centrale d’avant la guerre. Un lieu multiculturel où différentes influences cohabitaient en bonne intelligence. Ce type de réflexion me parait urgent, à la mesure d’évènements récents pour réinventer cette idée européenne, envisager le rapport à l’autre comme un espace de porosité et de richesse possibles.

Il s’agit d’un grand projet que l’on espère réaliser à l’horizon de 2020-21.

Concrètement avec l’échéance du Brexit nous mesurons ce qui va changer dans notre façon de fonctionner avec les institutions anglaises ou en Pologne ou en Hongrie, combien la situation peut aussi modifier la collaboration entre les musées.

Pour le Centre Pompidou-Metz mon rêve serait que ce processus de démocratisation culturelle se poursuive et aille encore plus loin pour pouvoir toucher davantage de visiteurs et que l’art soit synonyme de prise de conscience, d’évasion, de contemplation et de rêve.

Et même si ces thèmes sonnent comme des tabous dans la critique d’art, je travaille pour le grand public avant tout et non pour quelques happy fews !

Actuellement :

L’Aventure de la couleur. Œuvres phares du Centre Pompidou Jusqu’au 22 juillet 2019

Couples modernes Jusqu’au 20 août 2018

À Londres, Couples modernes, du 10 octobre 2018 au 27 janvier 2019, coïncidera avec le centenaire du droit de vote
des femmes britanniques et sera l’une des composantes majeures de la saison du Barbican Centre, Londres, The Art of Change.

www.centrepompidou-metz.fr

Rencontre avec Fanny Gonella, nouvelle directrice du Frac Lorraine

Fanny Gonella prend la direction du 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine ! Après 4 ans en tant que directrice artistique de la Künstlerhaus de Brême (DE), elle envisage cette première exposition comme un prologue, un acte d’ouverture, afin de faire connaissance. Sa proposition artistique prend la forme d’une rencontre entre deux entités : la collection du 49 Nord 6 Est – Frac Lorraine et son dernier projet présenté en Allemagne (Wie werden wir uns wieder erkennen, 17 Nov 2017 – 28 Jan 2018).

Vous me rappelez quelqu’un s’appuie sur les mécanismes activés par la ressemblance, le mimétisme et la réciprocité pour interroger notre rapport aux images dans un monde où elles se propagent sans fin. Uniformisation, interchangeabilité, systématisation autant de phénomènes décryptés par les artistes rassemblés. Fanny Gonella revient sur ce projet et les enjeux qui l’animent au sein du territoire et au delà.

INFOS PRATIQUES :
Vous me rappelez quelqu’un
Jusqu’au 17 juin 2018
49 NORD 6 EST – Frac Lorraine
1bis rue des Trinitaires, Metz
Entrée libre.
http://www.fraclorraine.org

Rencontre avec Franck Gautherot, codirecteur et fondateur du Consortium (Dijon)

« 40 ans d’histoire mais nous sommes encore dans l’adolescence ! »

Le Consortium dont la notoriété est internationale a eu l’instinct de montrer très tôt des artistes comme Richard Prince, Cindy Sherman, On Kawara, John Armleder, Sturtevant, Ugo Rondinone.. déplaçant le curseur de l’art en dehors de la capitale. Doté aujourd’hui de 4000m² et de 16 salles d’exposition dans une ancienne usine de la rue de Longvic , nous rencontrons, alors qu’il rentre de Corée où il signe une exposition, Franck Gautherot l’un des co-fondateurs de l’aventure et commissaire de l’exposition dédiée à l’artiste américaine Jay DeFeo. Conjointement Stéphanie Moisdon propose Matthew Lutz-Kinoy et Pierre Keller avec Eric Troncy et enfin Anne Pontégnie Rebecca Warren (en partenariat avec la Tate).
Un interview où l’anti-conformisme et la liberté de ton n’ont pas disparu en 40 ans !

1. Quel est l’ADN du Consortium et comment a été pensée la manifestation des 40 ans en 2017 ?

L’ADN du départ était l’indépendance et une pratique collective.
Si on remonte aux origines, l’ADN du Consortium est multiple et fondé sur la décision prise il y a 40 ans d’un certain nombre de copains, post-étudiants de s’associer pour montrer de l’art contemporain (le Coin du miroir) dans une géographie et un temps d’avant le TGV où en dehors de Paris il y avait peu de lieux dédiés à de l’art contemporain mis à part le musée de Grenoble, Marseille, le CAPC à Bordeaux, le restant étant des structures associatives agissant comme contre pouvoirs dans le contexte des années 1970.

Nous étions en fin de parcours universitaire avec l’envie d’inventer quelque chose sans penser au système marchand ni ici ni à Paris, trop loin et couteux, ayant la chance en Bourgogne d’avoir une université avec comme professeur d’art contemporain Serge Lemoine avec la carrière que l’on connaît qui lançait des
des invitations à des artistes de venir faire des conférences avec des moyens rudimentaires quand on compare à maintenant.

Malgré cela, nous étions portés par la liberté de choix avec une sorte d’arrogance de croire en l’auto suffisance, une position que l’on ne tiendrait plus aujourd’hui, mais inévitable à l’époque. Il faudra attendre 1982 pour que nos activités bénéficient du label centre d’art inventé par Jack Lang.
Très vite à cette indépendance s’adjoint un volet de production, 2ème branche de l’ADN autour d’artistes d’obédience conceptuelle même si nous invitons Boltanski, Le Gac ou Annette Messager qui ne rentrent pas dans cette catégorie. Ce qui donne envie aux artistes de s’investir un peu plus dans un contexte alors totalement inexistant sur l’échiquier de l’hexagone où ils peuvent prendre des risques sans grande incidence.
En 40 ans nous assistons à un changement complet de paradigme avec l’arrivée du numérique et de l’internet, l’émergence de nouvelles zones géographiques et un milieu de l’art qui s’élargit considérablement à la suite, entre autre, de l’exposition de Jean-Hubert Martin « les Magiciens de la terre ».
Il était nécessaire d’ouvrir cette boite de pandore et de considérer d’autres scènes, d’autres pays et d’autres modernisme que le modernisme occidental.
Ce nouveau contexte nous entraine à confier la rénovation et l’extension du bâtiment à l’architecte japonais Shigeru Ban et son associé français Jean de Gastines.
Si bien qu’en terme de surface nous passons de 40m3 au 1er étage d’une librairie alternative à 3000m3 aujourd’hui, ce qui entraine des couts supplémentaires et un changement dans la relation avec les artistes puisque la notion de production n’apparait plus essentielle. Cette partie de l’ADN du départ est passée en second plan, les artistes que nous invitons ayant les moyens ou leur marchand n’attendent plus le contexte d’une nouvelle exposition pour développer de nouvelles pièces. L’attractivité des surfaces nous conduit aussi à nous diriger plus vers des monographies, des expositions de groupe, un aspect plus classique.
Notre avant gardisme et radicalisme à l’origine a muté en une sorte de classicisme antédiluvien !
Nous avions fêté les 20 ans du Consortium en 1998, un marqueur important, orchestré pendant 1 an de toute une programmation multidisciplinaire et une publication suite à l’invitation du Centre Pompidou de montrer notre collection (350 œuvres au total). Cette sorte de trésor de guerre devenant officiellement visible !
20 ans après c’est le Centre Pompidou qui nous a sollicité en nous proposant de sélectionner un certain nombre d’œuvres de leur collection. Ayant le même âge nous avons fini par accepter, sur la base de synergies communes, avec trouvé le titre par Xavier de « truchement. Son décès pendant l’exposition fin juin a sonné comme une disparition dans la célébration.
Un autre jalon et changement d’époque s’est opéré à la mort de l’un des trois co-fondateurs Eric Colliard en 1995 ce qui déclenche la venue d’Eric Troncy qui arrive avec une autre génération d’artistes, Pierre Huyges, Maurizio Cattelan..

2. Genèse et enjeux de l’exposition The Ripple Effect, dont vous êtes le commissaire, réalisée avec le soutien de la Jay DeFeo Foundation et qui se poursuivra à l’Aspen museum of art dans le Colorado.

Nous avons toujours montré des artistes femmes, de plus très présentes dans les années 1980 sans en faire pour autant une revendication.
Jay De Feo a tous les handicaps dès le départ : c’est une femme, elle est en Californie et à San Francisco plutôt que Los Angeles. Elle s’inscrit dans la mouvance de la Beat Generation donc des scènes autres que l’art visuel mais devient mythique car pendant 8 ans elle s’attelle à une peinture, « the Rose » qui s’arrête au moment de son expulsion de son atelier. Cette toile vit alors une longue errance de cette toile immortalisée à sa délicate sortie de l’atelier par Bruce Conner. Après sa mort en 1989 un estate a été organisé avec l’atelier pour revaloriser toute cette histoire, avant que le Whitney ne lui consacre une grande rétrospective en 2013. A la suite de nombreux échanges avec la directrice de la fondation et témoignages d’artistes pour qui elle est une référence nous avons opté pour une monographie étendue en invitant une dizaine d’artistes, certains ayant créé de nouvelles pièces à cette occasion comme Tobias Pils, d’autres ayant sélectionné des œuvres en correspondance. Une publication sortira en mai et l’exposition va voyager au Aspen Art museum avec qui nous avions déjà collaboré en 2015 autour de Roberto Cuoghi et dont le nouveau bâtiment a été signé aussi par Shiberu Gan.
L’exposition cherche au delà de la postérité de Jay DeFeo à montrer la diversité des mediums qu’elle utilise.

3. Comment se décide la programmation à plusieurs ?

Nous avons toujours pris les décisions en commun et il nous serait difficile de décrire le processus. Nous sommes arrivés au stade des automatismes avec une façon de travailler en commun autour d’une même esthétique qui s’est considérablement élargie. Nous avons rarement des conflits sur la programmation, les seuls pouvant intervenir concernant les coûts. Nous partageons une certaine intuition au fil de nos rencontres comme dans les années 80 à New York
Nous nous sommes beaucoup tourné vers la scène anglo-saxonne parce qu’il était plus facile d’aller à New York, nous étions plus attirés vers l’Ouest jusqu’à ce que je rencontre Seungduk Kim pour nous tourner vers l’Asie, ce qui nous a ouvert à d’autres esthétiques comme avec l’exposition de Yayoi Kuzama.
Même si nous n’avons pas révélé comme le font les galeries, les artistes, nous avons donné les moyens à certains d’oser une expérience particulière comme avec Boltanski et proposé pour la première fois en France, les monographies de plusieurs artistes internationaux.

4. Qu’est ce que l’Archipel ?

Nos différents champs d’action fonctionnent en effet comme un archipel avec un centre névralgique ici et des satellites constitués ou virtuels.
-Les Presse du réel ont été fondées dès 1992 et au fil de nos efforts est devenu un éditeur important pour l’art contemporain et les sciences humaines mais peu de gens font le lien avec le Consortium.
Dans la galaxie il y a également la société Anna Sanders films de production de cinéma qui fonctionne avec des artistes co-actionnaires (Pierre Huyghes, Philippe Parreno, Charles de Meaux..)
-Les Nouveaux Commanditaires : le Consortium est médiateur de la Fondation de France à travers cette procédure qui permet d’initier des commandes dans l’espace public.

-L’Académie Conti, un espace d’exposition créé en 2012 avec le Domaine de la Romanée Conti .
Depuis son inauguration, y ont été exposés Bertrand Lavier (FR), Karen Kilimnik (USA), Thomas Houseago (USA), Joe Bradley (USA), John Armleder (CH), Wade Guyton (USA), Kim Gordon & Rodney Graham (USA).

A l’occasion du prochain cycle d’exposition en juin notre exposition sous forme de biennale « l’Almanach » nous allons mobiliser tous nos savoir-faire dédiant le 1er étage à une librairie Presses du Réel, une salle de cinéma Anna Sanders et l’exposition des dernières donations entrées dans la collection.Nous allons organiser également un festival de musique, un cycle de conférences avec le Centre Pompidou, une exposition au Domaine de la Romanée Conti, publier deux ouvrages rétrospectifs, lancer un magazine semestriel et présenter notre nouvelle identité graphique signée de l’agence M/M Paris.
Nous sommes sur la voie de la normalisation !

5. Quels sont les prochains défis qui attendent le Consortium ?

Se pose la question cruciale de survie aujourd’hui, n’ayant pas réalisé que rouvrir le batiment avec une surface multipliée par 2 mais le même budget de fonctionnement devenait très difficile. Grâce à des contrats au Quatar ou en Asie remportés par Seungduk Kim et moi nous avons bénéficié de ressources nous permettant de continuer les expositions sans que l’argent public augmente. A présent ils sont terminés et l’on se retrouve avec un financement public qui ne couvre pas la totalité des salaires.
Nous rediscutons avec les partenaires financiers dont la ville à qui nous avons fait un don important d’œuvres en 2014, une partie de notre histoire s’inscrivant dans un bien commun.
40 ans après nous devons réorienter et réinventer l’économie du Consortium à travers un certain nombre de pistes et zones d’accompagnement comme la société des Amis et un comité consultatif. L’idée d’un think tank pourrait nous permettre aussi de réfléchir à un certain nombre d’enjeux à venir.

Infos pratiques :
4 raisons de prendre le TGV jusqu’à Dijon !
Jay DeFeo, The Ripple Effect
Rebecca Warren, Tout ce que le ciel permet
(largement saluée par la critique, coup de cœur !)
Pierre Keller; My ColourFul Life
Matthew Lutz-Kinoy, Southern Garden of the Château Bellevue
jusqu’au 20 mai 2018

Prochainement :
l’Almanach 2018
à partir du 20 juin 2018
37 rue de Longvic, Dijon
www.leconsortium.fr

40mcube d’énergie artistique, et plus encore…

Nous sommes partis à Rennes afin de découvrir les nouveaux espaces de 40mcube, un centre d’art contemporain réouvert depuis le 10 février dernier, après plusieurs années de fermeture pour travaux. Et surtout nous avons rencontré sa directrice Anne Langlois.

Mowwgli : Quel est l’histoire et l’adn de 40mcube ?

Anne Langlois : C’est un lieu que j’ai fondé il y a maintenant 17 ans avec mon collaborateur Patrice Goasduff. Nous avons commencé avec un petit espace de 36 M2 qui a donné son nom à 40mcube. L’idée initiale était de travailler avec de jeunes artistes, de leur permettre de produire leurs œuvres et de les présenter au public. Un travail d’accompagnement de A à Z depuis la production jusqu’à la présentation et la médiation. C’est un projet auquel nous avons donné de l’ampleur au fur et à mesure, grâce à d’autres espaces mis à notre disposition : une maison bourgeoise installée juste à coté dans cette rue, puis nous avons eu un hangar de 200m2, et enfin ce lieu qui vient de vivre trois années de travaux de rénovation et d’agrandissement. Nous avons également ouvert un lieu de production à Liffré, à 15km de Rennes, le HubHug, qui réunit un atelier pour les artistes et un parc de sculptures.

Mowwgli : Belle évolution, et aujourd’hui ?

A.L. : Aujourd’hui, je pense que nous sommes restés fidèles au projet initial. Travailler avec des artistes à la production d’œuvres et d’expositions reste vraiment central, et la programmation d’expositions que je considère comme une recherche plastique et théorique, qui s’alimente au fur et à mesure. De certaines expositions monographiques se dégagent des thématiques qui donnent lieu à des expositions collectives et d’expositions collectives je peux me focaliser sur le travail d’un artiste à qui nous proposons une exposition monographique. C’est le travail qui prend place dans l’espace d’exposition de Rennes, où nous proposons des expositions à peu près tous les 3 mois. Nous présentons également régulièrement des œuvres dans l’espace public.

Notre activité s’est enrichie de nouveaux axes, nous organisons des résidences d’artistes notamment au HubHug à Liffré, et nous en développons sur le territoire avec des communes ou des associations que nous accompagnons dans ce processus. Par exemple, nous avons mis en place à Louvigné-du-Désert au nord-est de Rennes une résidence qui permet aux artistes de travailler le granit. Nous rayonnons ainsi plus largement que sur la métropole rennaise et travaillons avec un d’autres structures en France sur des partenariats de coproduction.

Autour de ces ateliers, nous avons créé un parc de sculptures, le HubHug Sculpture Project, que nous développons depuis 2016. Nous y avons mis en place un dispositif que nous appelons le Rack, comme un rack pour stocker des matériaux à la dimension d’un espace public, sur lequel nous présentons des œuvres.

Nous menons également un travail de commande d’œuvres, et nous avons créé une formation professionnelle pour les artistes et une résidence internationale pour les commissaires, GENERATOR.

Mowwgli : Quel est votre mode de fonctionnement ?

A.L. : Nous sommes une association moi 1901, nous avons une partie de financements publics de la ville de Rennes, du département, d’Ille-et-Vilaine, de la région Bretagne, de la Drac Bretagne, de la ville de Liffré et des partenaires privés comme Art Norac ou Avoxa : mécènes financiers, de compétences et en matériel. C’est un financement mixte.

En termes humain, nous sommes une équipe de 4 personnes. En termes d’espaces nous avons dorénavant : 180m2 d’espace d’exposition ici même à Rennes, les ateliers de 200m2 à Liffré avec les outils et les matériaux nécessaires pour la production. Ces trois dernières années passées sans lieu précis, malgré une activité dense de production et de présentation d’œuvres dans l’espace public et dans le cadre de partenariats avec des lieux d’exposition au niveau local, régional et national, nous nous sommes rendus compte que c’était extrêmement important pour nous d’avoir une base.

Mowwgli : Comment développez-vous les synergies avec le tissu régional ?

A.L. : Au niveau régional nous travaillons régulièrement avec de nombreuses structures. Nous faisons partie des réseaux art contemporain en Bretagne et du Pôle de ressources pour l’éducation artistique et culturelle. Tout est possible, nous collaborons sur différents types de projets ; des expositions collectives dans différents lieux, des coproductions, des résidences croisées….

Nous participons bien sûr à la prochaine Biennale d’art contemporain – les ateliers de Rennes en fin d’année dont Céline Kopp et Etienne Bernard sont les commissaires. Dans le cadre de cette biennale nous présentons généralement, en accord avec les commissaires, une exposition monographique. Dans le cadre de ces événements il y a souvent beaucoup de projets d’expositions collectives aussi le fait de se consacrer à un seul artiste permet de changer le rythme et de déployer plus largement son travail. Notre choix pour la prochaine biennale est en cours.

Au niveau du département nous avons un autre axe de travail qui est la commande citoyenne, qui se fait notamment dans le cadre de l’action Nouveaux commanditaires de la Fondation de France, dont nous sommes partenaires en tant que producteur délégué. Nous travaillons avec une structure de Tours qui s’appelle Eternal Network. Ce programme permet à des groupes de personnes – associations, entreprises, collectivités, particuliers – qui souhaitent passer commande d’une œuvre d’art à un artiste d’être accompagnés dans cette démarche. C’est un engagement citoyen qui n’a pas la même temporalité et qui est très différent d’un travail d’exposition par exemple. Une commande nécessite un processus long d’environ 3 ans, et c’est passionnant.

Mowwgli : Qu’est-ce que GENERATOR ?

A.L. : Nous avons conservé cette volonté d’accompagner de jeunes artistes en début de carrière, et nous nous sommes très vite rendu compte du besoin d’accompagnement pour les artistes lorsqu’ils sortent des écoles d’art. Il faut 10 ans en moyenne aux artistes pour qu’ils puissent prétendre vivre de leur travail. Nous avons voulu accélérer ce processus et réduire ce temps pour qu’ils puissent acquérir et maîtriser des outils plus rapidement. Nous avons donc mis en place une formation professionnelle avec l’Ecole Européenne Supérieure d’Arts de Bretagne et la région Bretagne.

Il s’agit d’une formation sur 7 mois pour 4 artistes que nous accompagnons dans le développement de leur travail : la production d’œuvres, la connaissance du système de l’art, les aspects administratifs, juridiques, comptables et la constitution d’un réseau.

Nous les mettons en relation avec différents métiers de l’art contemporain : directeurs.trices d’institution, journalistes, commissaires, critiques, galeristes… A ces rencontres s’ajoutent quatre résidences pour commissaires qui viennent de différents pays en Europe et restent en Bretagne un mois afin de rencontrer les artistes du programme GENERATOR. Chacun écrit un article sur le travail d’un artiste et rencontre les acteurs professionnels et artistes vivant dans la région. C’est une formation unique qui comprend des honoraires, une bourse de production, un atelier de travail et des outils.  Nous lançons actuellement la 5ème édition, l’appel à candidatures est ouvert pour l’année prochaine.

Mowwgli : Les projets en cours ou à venir ?

A.L. : Nous présentons actuellement et jusqu’au 28 avril 2018 Whisper to the Landscape de We Are The Painters, un duo d’artistes composé de Nicolas Beaumelle et d’Aurélien Porte qui pratique la peinture dans la nature, dans des formats de toiles démesurés, en volume avec des chaises comme support, sur des personnages activés dans le cadre de performance… Nous préparons la prochaine exposition de Marielle Chabal, dont le travail de sculpture et d’installation nait des fictions qu’elle écrit. Celle-ci sera inaugurée au mois de mai.

Nous travaillons également à un projet important pour le mois de juin avec l’artiste Benoît-Marie Moriceau aux Champs Libres, une architecture créée par Christian de Portzamparc à Rennes, qui rassemble le Musée de Bretagne, la médiathèque et l’espace des sciences. Benoît-Marie Moriceau va présenter une exposition dans l’espace que 400m2 qui lui a été dédié et réaliser une intervention dans l’espace public, sur laquelle la médiathèque permettra un point de vue panoramique privilégié…

40mcube
48, avenue du Sergent Maginot
35000 Rennes
+33 (0)2 90 09 64 11
www.40mcube.org

Horaires d’ouverture

Du mercredi au samedi de 14h à 19h
et sur rendez-vous du mardi au vendredi de 9h à 12h30

Exposition : Whisper to the Landscape

We Are The Painters

11.02.18 – 28.04.18