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Jardin des délices de Laure Prouvost au Palais de Tokyo

Folie, délire maniacal – ces mots le mieux décrivent l’atmosphère des vidéos de Laure Prouvost, où les scènes orgiastiques et surréalistes changent à un rythme effréné: sons de frictions des corps, murmures infernaux, sol transpirant, callosités sanglantes qui explosent, poisson agonisant avec une framboise dans sa bouche.

Historiquement, Prouvost s’inscrit dans une longue tradition d’intellectuels et créateurs, se nourrissant des hallucinations: L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, Les Cantos d’Ezra Pound, Le Festin nu de Burroughs, Sodomites de Gaspar Noé, Antichrist de Lars von Trier, sans aller plus loin vers les Hymnes homériques ou les écrits de St. Thérèse d’Avila. Parmi ses représentants, c’est avec Jérôme Bosch, que Prouvost a le lien le plus profond. Tous les deux appartiennent au type d’outsider reconnu : l’artiste, travaillant en dehors des courants stylistiques et problèmes faisant l’actualité de son époque, et en même temps baigné dans les rayons de la gloire.
Les œuvres de Bosch furent accrochées dans les palais princiers et cathédrales de la Flandre, celles de Prouvost s’exposent à la Tate Modern, au Palais de Tokyo et, bientôt, à la biennale de Venise. Bosch et Prouvost partagent pas mal de motifs communs: abondance de labyrinthes, scènes d’allaitement, castration et copulation, placement des animaux en dehors de leur milieu naturel, amour aux insectes et arthropodes. Or, c’est non seulement l’imaginaire ou la position institutionnelle, mais aussi la vision intuitive du monde, «le glamour apocalyptique de la vie condensée», comme Prouvost elle-même définit le genre de ses créations, qui la réunit avec Bosch. La nature, en tant que masse unifiée des entités minérales et biologiques, est le sujet commun de leur travail. Elle est animée, cruelle et libidineuse, c’est la nature dans son aspect destructeur, avec l’érotisme violent où le plaisir et la souffrance vont main à la main, la nature pendant ses chaleurs, une bête à mille visages et mille pieds, coulant de sang, lait et sperme, Méduse, qui séduit, affole et massacre. Avec toute la puissance et immédiateté, dont l’audiovisuel contemporain donne à l’artiste, Prouvost réveille les phobies les plus chthoniques de la conscience humaine, en plongeant son public dans une sorte de terror antiquus des tragédies grecques, l’horreur de la vie au monde sous la domination du destin sombre et inhumain, l’horreur de celui qui est soumis aux forces du chaos, sans espoir d’y échapper. Bien chez elle, que chez Bosch dans son Jardin des délices, l’enfer est placé sur la surface de la terre. L’effet artistique des vidéos de Prouvost, telles que «It, Heat, Hit» (2010), «We Will Go Far» (2015), «Lick in the Past» (2016) et surtout «Swallow» (2013), va jusqu’à l’effacement de la frontière entre imaginaire et réel; leur dynamisme et l’impensabilité excèdent l’art lui-même, en nous conduisant vers l’ailleurs métaphysique. Tant plus inquiétant est de voir ses dernières expositions, «Looking At You Looking At Us» à la galerie Nathalie Obadia (2017) et “Ring, Sing and Drink for Trespassing”, actuellement au Palais de Tokyo, où la vidéo, médium dont elle maîtrise le mieux, ne joue pas le rôle principal. Chez Obadia, c’était une série des photos nu, quelques anciennes vidéos, vases aux cactus et sculptures anthropomorphes de tiges de fer, tenant les plaques avec des phrases – incantations, errant d’une œuvre de Prouvost à l’autre. Au Palais, il s’agit d’une installation plus massive à l’esprit de l’arte povera, prenant forme d’un labyrinthe avec quelques secteurs et la fontaine aux tétons géants sur une piazza centrale; les sculptures, deja exposées dans la galerie Obadia, ainsi que les objets de prédilection de Prouvost – rameaux, framboises, légumes, fesses et mamelons, constituent sa carcasse. La fontaine, quand à elle, n’a pas suffisamment de puissance plastique pour servir de point d’articulation d’un espace tellement vaste, l’éclairage si fort tue l’ambience mystique et ténébreuse dont l’œuvre de Prouvost se caractérise, aucune grande vidéo, qui pourrait expier ces faiblesses, n’a pas été créée à cette occasion. Pour la premiere fois dans sa carrière, Prouvost semble se plier devant les conjonctures politiques: à côté d’une veste mouillée, elle écrit, peut-être ironiquement, que c’est le réchauffement climatique qui l’a rendu telle. Le couloir d’entrée dans l’exposition, dominé par des branches sèches, bâtons de fer et pots céramiques, est fort similaire au travail de l’artiste kosovar Petrit Halilaj, exposé à quelques dizaines de mètres; le segment avec les frigidaires et téléviseurs vétustes, reproduit presque mot par mot la fameuse installation «The Toilet» d’Ilya et Emilia Kabakov (1992). Dans l’un des coins de «Ring, Sing and Drink for Trespassing», à côté de l’escalier fragile, tremblant et faisant du bruit lorsque quelqu’un monte ou descend, un verre d’eau est accompagné de l’inscription: «This glass contains water from a place no one’s ever been». Espérons, que Laure Prouvost pourra y aller un jour encore une fois.

INFORMATIONS PRATIQUES
Laure Prouvost
Ring, Sing and Drink for Trespassing
Du 22 juin au 9 septembre 2018
Palais de Tokyo
13, avenue du Président Wilson
75116 Paris
http://www.palaisdetokyo.com

Cartes blanches à Sylvie Hugues et Mathilde Terraube

Aujourd’hui, nos deux invitées de la semaine, Sylvie Hugues et Mathilde Terraube, partagent avec nous leur seconde carte blanche. Les deux directrices artistiques du festival du Regard qui ouvre ses portes en fin de semaine nous parlent respectivement du film de la photographe Marion Poussier et de l’exposition qui se déroule en ce moment au Musée d’Orsay.

Carte blanche à Sylvie Hugues : la vidéo vs la photographie

Depuis toujours images fixes et animées semblent irréconciliables, des soeurs ennemies pourrait-on dire. Sinon comment comprendre que la photographie soit si peu montrée à la télévision? Quelques émissions ont bien essayé de présenter des photographies et des photographes mais sans grand succès… Pourquoi ? la télévision et son flux continu, aurait-elle peur de l’arrêt sur image que représente la photographie ? Seule la collection « Planche-contact » d’Arte, un format court où un grand photographe revient sur sa démarche via la lecture d’une planche, a réussi à s’imposer sur le petit écran.
Sur un autre plan (sic), il est étonnant de constater à quel point les réalisateurs de cinéma – dès qu’ils se saisissent de l’appareil photo -ont droit aux honneurs de la presse et des médias. Les exemples sont légion : David Lynch, Stanley Kubrick, Vincent Perez…. Curieusement alors que de plus en plus photographes s’emparent de la vidéo, peu ont droit à un traitement équivalent. Pourtant il y a chez certains d’entre eux de véritables pépites, j’en veux pour preuve le film « Quinze ans « de Marion Poussier que nous projetons dans le cadre du Festival du Regard. La photographe a laissé tourner la caméra et s’est fait oublier de ses sujets, une bande d’adolescents, pour nous donner à voir, telles des petites souris, ce qui se passe quand les adultes ne sont pas là… Le résultat est enthousiasmant et pas du tout voyeur. Marion Poussier a ce talent subtil de se faire oublier en gardant la bonne distance, son expérience de photographe y est pour quelque chose sans doute… Ce film rappelle les meilleures séquences de Streep-tease, émission belge de 1985 (oui déjà !) qui reste une référence. Alors mesdames et messieurs les critiques et si vous vous mettiez sur « pause » devant les vidéos des photographes ?

http://www.marionpoussier.fr

Carte blanche à Mathilde Terraube : Ames Sauvages – Le symbolisme dans les pays Baltes

Johann Walter (Mitau [auj. Jelgava], Lettonie, 1869 – Berlin, Allemagne, 1932)
Jeune paysanne, vers 1904, huile sur toile, 83,8 × 98 cm, Riga
musée national des Beaux-Arts de Lettonie, VMM GL-98, © Photo Normunds Braslinš
Les pays baltes, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, se constituèrent en états indépendants peu après la fin de la première Guerre mondiale. Le centenaire de cet événement est célébré jusqu’en 2021 dans toute l’Europe et notamment lors de cette exposition.
Le propos consiste à faire découvrir un symbolisme lié à l’univers culturel de la Baltique, des années 1890 aux années 1920-1930. Le symbolisme européen et l’émancipation de la conscience qu’il véhicule sont indissociables dans les pays baltes de leur indépendance.
L’exposition retrace les jeux d’influences et de résistances à travers lesquels les artistes forgèrent un langage propre à leur univers, en ayant recours aux éléments de la culture populaire, du folklore et des légendes locales, ainsi qu’à la singularité de leurs paysages, aboutissant à un art d’une réelle originalité.
Si l’on excepte le Lituanien Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, peintre et compositeur mondialement célèbre, la plupart des artistes sont remis en lumière pour la première fois hors de leur pays.
L’exposition comporte environ 130 oeuvres et est divisée en trois sections, chacune présentant différentes techniques : peinture, sculpture, arts graphiques.

L’exposition Ames Sauvages – Le symbolisme dans les pays Baltes
Du 10 avril – 15 juillet 2018
Musée d’orsay
1 Rue de la Légion d’Honneur
75007 Paris
http://www.musee-orsay.fr

INFORMATIONS PRATIQUES
Festival du Regard
Du 8 juin au 8 juillet
Thème : Adolescence
12 photographes exposés (expositions personnelles) : Claudine Doury (invitée d’honneur), Coco Amardeil, Martin Barzilai, Delphine Blast, Jerôme Blin, Françoise Chadaillac, Siân Davey, Guillaume Herbaut, Gil Lefauconnier, Reiko Nonaka, Marion Poussier et Thibaud Yevnine
+ Exposition collective : « les ados vus par… » : Sabine Weiss, Bernard Plossu, Françoise Nunez, Marc Riboud, Michael Ackerman, Denis Dailleux, Ingar Krauss, Jean-Claude Gautrand et Jean-Christophe Béchet.
Cergy Pontoise
http://www.festivalduregard.fr

Alain Fleischer, « Je ne suis qu’une image » à l’HDA Var à Toulon

Photographe, cinéaste, professeur, plasticien, écrivain … Alain Fleischer est un artiste aux mille facettes. Directeur du Fresnoy – Studio national des arts contemporains, l’homme mêle création visuelle et discours intelligent autour de la question de l’image. Attirer l’attention sur celui qui regarde, se laisser duper par des apparences trop évidentes, faire ressusciter la vision enfantine et s’imprégner avec candeur des œuvres : l’exposition « Je ne suis qu’une image », proposée par l’Hôtel Départemental des Arts de Toulon, explore le parcours d’un homme généreux et d’une grande curiosité, à travers deux parties: l’une consacrée aux œuvres qui ont marqué sa carrière artistique et l’autre dédiée à ses nombreuses nouvelles créations. Nous avons rencontré Alain Fleischer lors du vernissage et ce dernier nous a fait l’honneur de revenir sur ses œuvres. Visite guidée.

Alain Fleischer entouré des commissaires d’exposition Philippe Séréno et Jean-Luc Monteroso, et de Ricardo Vazquez, directeur de l’HDA Var ©M.P.

La première salle rend hommage à Danielle, l’épouse, la complice et la collaboratrice de nombreux travaux car c’est à elle que l’artiste dicte tous ces livres. Le cinéma est au centre de ces œuvres avec  un montage d’extraits de trois films complété par des photographies. Autre objet phare de l’exposition, l’installation « Autant en emporte le vent » date des années 1980 et montre la projection d’un visage sur un ventilateur avec cette idée du mouvement qui est incertain. Nous ne savons pas si l’image bouge car cela est filmé et que les cheveux sont pris au vent ou bien si c’est l’écran qui est en mouvement. En se mouvant autour de cette installation, nous nous rendons compte que le regard et la partie centrale bougent alors que le reste est immobile.

L’âme du couteau © Alain Fleischer

Ensuite, le parcours nous emmène vers des photographies anciennes, provenant principalement de la collection de la Maison Européenne de la Photographie (MEP). Saluons le travail exemplaire de son directeur durant vingt-deux ans, Jean-Luc Monterosso qui a non seulement constitué une belle collection des œuvres d’Alain Fleischer mais l’a aussi accompagné dans sa création. « Cette série sur l’argenterie est basée sur l’idée qu’on utilise quotidiennement des objets fabriqués dans des matières réfléchissantes, le métal, l’inox, qui chacun d’eux renvoie une image à son utilisateur avec une déformation qui lui est propre » explique Alain Fleischer, comme cette photographie montrant le reflet d’un visage féminin dans un couteau. Une idée liée à son enfance « lorsqu’à  l’heure du thé chez ma grand-mère, je regardais son visage se déformer dans la théière. » Les autres photographies exposées dans cette salle ont été réalisées en Italie lorsque l’artiste était pensionnaire à la Villa Médicis à Rome. Des cadres en miroir sont utilisés afin de jouer sur l’image et son reflet, un jeu de champ et de contre-champ composé avec finesse et intelligence et qui brouille les délimitations des différents plans.

Objets lumineux insolites ©M.P.

Le hall du rez-de-chaussée accueille des images inédites. « Elles reprennent un intérêt très ancien pour la lumière et la trace du mouvement de la lumière » commente l’artiste. « Vous avez des œuvres assez complexes du temps. Je crée des traînées lumineuses en faisant bouger des lumières et en les photographiant. Ces traces de lumière sont des dépôts de temps et de mouvement, contrariant l’idée que la photographie fige le réel. » En face, nous trouvons de petites lampes  dans des lieux improbables, de petites mises en scène construites avec des papiers d’orange, chaque papier devenant un abat-jour singulier. L’esprit inventif d’Alain Fleischer se poursuit dans la salle suivante avec une installation datant également des années 1980. « Le brise-glace repousse des miroirs flottants. Ces miroirs renvoient dans l’espace des images fixes, évoquant parfois des voyages exotiques comme ici avec ces planches de l’Encyclopédie. Les images fixes sont mises en mouvement par le miroir. Ainsi, ce sont des images qui bougent et qui sont redistribués par les miroirs. Cette pièce a une certaine configuration et elle peut être présentée différemment, déclinée sur différent modèles et types d’images. Du coup, on ne voit jamais la même image car les miroirs sont en perpétuel mouvement sur l’eau et l’analyse qui en est faite sans cesse remise en question. »

Le brise-glace © M.P.

Alain Fleischer est un écrivain prolifique qui a écrit une cinquantaine d’ouvrage. Il était donc essentiel de rendre hommage à cet homme de littérature. Sur les murs de l’escalier de l’HDA Var sont inscrits les titres de ses productions. À côté, nous trouvons « L’escalier sous la mer » qui est un texte écrit sur des plaques de verre, disposé en forme d’escalier et qui décrit un escalier énigmatique qui descend sous la mer. La dernière marche donne sur un abîme vertigineux. « Le thème du texte est repris par son mode de représentation. Le texte s’enfonce physiquement dans une épaisseur aquatique  » précise l’artiste.

L’escalier sous la mer © Alain Fleischer

Le parcours du rez-de-chaussée se clôt avec l’installation « Bout à bout ». « Dans les années 1970 » raconte Alain Fleischer, « j’ai voulu utiliser des vêtements ayant appartenu à des proches: ma mère, ma sœur, ma grand-mère … J’ai prélevé dans ces vêtements, une bande de 35 mm de large symbolisant le cinéma et j’en ai fait un bout à bout. Au cinéma, on appelle « bout à bout »  l’ensemble des plans tournés pour le premier montage après un tournage avant de procéder aux raccords. J’ai donc mis « bout à bout » ces tissus et je les ai déroulés en Normandie, de la maison familiale jusqu’au cimetière où est enterré ma grand-mère. Ensuite, je les ai filmé en super 8. J’avais donc un bout à bout de bout à bout. Le film s’est perdu et l’an passé, j’ai repris cette pièce en y ajoutant d’autres morceaux de vêtements et je l’ai déroulé dans mon environnement actuel en Italie. C’est un projet très autobiographique, il n’y a pas de bande-son et je suis le seul à savoir à qui ont appartenu ces tissus. J’envisage un jour d’en mettre une qui nommerait ces tissus. »

 

L’homme dans les draps © Alain Fleischer

L’étage nous accueille avec des photographies plus complexes, nées d’énigmatiques compositions. « L’Homme dans les draps » est une série d’images montrant l’apparition d’un profil d’homme dû à l’ombre portée des plis aléatoires d’un drap. Une apparition comme une ombre chinoise. C’est en fait la somme des obstacles provoqués par les plis du drap opposés à la lumière qui donne ce résultat.  Réalisée à Rome à un moment précis de l’année, le film qui l’accompagne montre le processus de formation et de déformations de ces ombres. En face se tient une bibliothèque en verre. Aucun livre ne figure sur les étagères mais à leur place, nous avons des textes gravés et leurs ombres portées. Ces mots définissent ce que les ouvrages racontent, que tout est toujours compris entre une première et une dernière fois, sachant qu’on peut toujours identifier la première fois mais jamais la dernière.

 

 

Je ne suis qu’une image_dague © Alain Fleischer

L’installation « Et pourtant il tourne » a été présentée à la Biennale de Paris en 1980« Ce tourne-disque est une illusion. Il a été filmé à l époque où il fonctionnait et je lui redonne vie en projetant le film dessus, ce qui signifie que l’objet est réanimé par le souvenir. J’ai beaucoup travaillé sur l’ illusion et la projectibilité.  On pense qu’un disque tourne mais en fait il n’en est rien et on entend la voix raillée de cette femme qui dit : « Je ne suis qu’une image. »

Et pourtant il tourne © Alain Fleischer

 « Aussi, je savais depuis longtemps qu’ un son au cinéma devient une image. La bande sonore est une ondulation. J’ai donc transposé le signal optique du son « Je ne suis qu’une image » de support en support: lampe, livre, arêtes de poisson … Ma prochaine étape sera un lecteur optique qui lira le signal du poisson. A travers ce travail, j’interroge : qu’est ce qui persiste dans une image? »

 

Happy Days ©M.P.

Dans la salle suivante, nous retrouvons cette notion chère à l’artiste : celle de contredire l’idée de fixité et de temps à la photographie. Les images de la série « Happy Days » sont réalisées ainsi: «  Une reproduction d’un tableau célèbre se reflète dans un miroir tiré par un jouet. L’appareil argentique capte le reflet de la reproduction lors d’une pose longue. Ces images sont un dépôt de temps et de mouvement. Elles n’ont jamais existé à l’œil nu. Cette image est la trace de ce processus. » Intrigante, la série « La Nuit des visages » reprend l’intérêt de l’artiste pour l’image projetée. La photographie est l’instantanée de quelque chose qui l’instant d’après a disparu. La photographie possède donc ce pouvoir de reconvoquer le présent. Ici, les visages proviennent de médaillons de cimetières romains. « Je redonne vie à ces beaux visages féminins en les « promenant » dans des lieux romantiques comme un bord de mer. J’aime aussi l’idée que je crée de la fiction en mettant en rapport ces personnes et des sites en ne sachant pas si elles y sont allées  » explique l’artiste.

Nuit des visages © Alain Fleischer

« L’apparition du monstre », installation vidéo visible dans la grande pièce de l’étage,part du constat que le cactus est victime d’un phénomène de cristation et de fasciation que les scientifiques n’expliquent pas. « Comme si un contre-programme venait perturber le développement normal de la plante. J’ai développé un algorithme reprenant ces deux processus amenant à la monstruosité et je les ai appliqués à divers objets: un fauteuil, un ventilateur, un serpent ou encore une tour médiévale, en interrogeant l’aberration morphologique. » Enfin, nous voyons dans la dernière salle qu’être gourmand amène parfois à des idées artistiques. La preuve avec les « Papiers d’argent », une série sur l’empreinte des choses. Le papier des tablettes de chocolat permet de garder en mémoire un relief. Cette empreinte est reportée sur le papier argentique. Nous retrouvons aussi des images formées avec des autoportraits de l’artiste. Un artiste qui embrasse toutes sortes de disciplines artistiques et qui aime jouer avec l’image: apparition/disparition, souvenir/réalité, animé/immobile, un univers joliment naïf, une confrontation des espaces et des temps qui rythment la vie.

L’apparition du monstre © Alain Fleischer

Jusqu’au 24 juin 2018
Alain Fleischer- Je ne suis qu’une image
Hôtel Départemental des Arts – Centre d’Art du Var
236 Boulevard Maréchal Leclerc
83000 Toulon
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Entrée libre

Carte blanche à Albert Benamou : Nam June Paik

À l’âge de 24 ans, j’étais jeune brocanteur tout en étant étudiant à l’école du Louvre. C’est à peu près à cette période que j’ai commencé à côtoyer la performance et à en rencontrer les artistes, comme notamment Nam June Paik. Il est devenu rapidement un ami dont j’admirais profondément le travail.

C’est quelques années plus tard en allant dans son atelier à New-York en 1988, que je lui ai acheté une première oeuvre : « Sister ». Je me souviens que dans une interview avec Ardisson, il avait expliqué : « C’est comme ça que je vois la télévision, pour moi la Télévision c’est trop lent, l’homme aura la possibilité de pouvoir regarder un film en quelques secondes ».

Aujourd’hui, considéré comme le pape de l’art vidéo, cette oeuvre fait partie de ce qui est majeur dans son oeuvre. C’est une histoire d’amour de plus de 30 ans… Je l’ai exposé à de nombreuses reprises et je prends chaque fois un plaisir fou à l’installer, à la manipuler pour quelle vive à nouveau.

Dans l’exposition V.I.E à la galerie W (5 rue du grenier Saint Lazare), Nam June Paik est l’arbre dont les ramifications s’étendent aux artistes d’aujourd’hui. L’exposition ne traite pas que de la vidéo en soi mais bien de ce qui s’en dégage. Les artistes utilisent la vidéo, l’image, les nouvelles technologies pour questionner la notion d’interaction, de langage, de transmission, de perception. Lorsque l’on découvre l’exposition on est aussi bien amusé, qu’étonné, ému ou encore séduit. Je suis vraiment heureux de cette nouvelle collaboration avec Eric Landau et sa galerie.

A LIRE : 
https://www.mowwgli.com/39202/2018/05/14/notre-invite-de-la-semaine-est-albert-benamou/

Le SALON DE MONTROUGE se fait des films. Focus sur les artistes vidéastes

Alors que débute cette semaine le Festival de Cannes, nous avons décidé de mettre à l’honneur les artistes qui ont placé la vidéo au cœur de leurs créations pour cette nouvelle édition du Salon de Montrouge.

Dans cette 63e édition du Salon de Montrouge se dégagent deux tendances fortes ; la sculpture fait un grand retour avec de nombreuses propositions et la vidéo confirme sa position. Si pour certains artistes la vidéo n’est pas le seul mode d’expression, car de nombreux artistes ici présents sont pluridisciplinaires (une autre tendance), elle montre aussi la diversité de ses formes narratives et navigue entre délire fictionnel, récit intime, archéologie ou s’invite dans des installations en dialogue avec d’autres médiums.

Commençons peut être par celui qui a reçu le Grand Prix du Salon-Palais de Tokyo, Mali Arun. Il développe un travail audiovisuel collaborant avec le monde du cinéma et celui de l’art contemporain. Situé entre la fiction, le cinéma documentaire et la vidéo d’art, son travail questionne les espaces en marges, en mouvements, ou en conflits. À son sujet, on pense volontiers au brouillage des genres opéré par Werner Herzog et à sa quête de l’illumination telle qu’il l’a formulée : « Il y a une couche plus profonde de vérité au cinéma et il existe quelque chose comme une vérité poétique, extatique. Cela est mystérieux et insaisissable, et ne peut être atteint que par la fabrication, l’imagination et la stylisation. » Pour Mali Arun, la recherche se situe autant dans la manière dont l’être humain s’approprie un territoire, qu’il s’agisse de s’y prélasser, comme dans l’imagerie biblique dévoyée de Paradisus. Les images qui composent son oeuvre immersive intitulée Saliunt Venae (« battements de coeur ») présentent un feu au coeur battant sur une musique envoutante, qui crépite et s’anime lorsqu’il est attaqué et percuté par des personnages énigmatiques qui, partant à l’assaut de cette féérie, le tourmentent, le dessinent de leurs formes fantomatiques.

Poursuivons par le prix des Beaux-Arts de Paris, Samuel Lecoq, qui entretient une relation particulière avec la photographie et l’image filmée. Ses récits sont conçus comme une multitude de juxtapositions. Il questionne la photographie et également notre relation aux éléments naturels.  Sa vidéo Fragility and Obsolescence  s’intéresse à un centre de déradicalisation sur les bords de Loire. Sur un mode opératoire faisant flirter l’objectivité et la subjectivité, Samuel Lecoq compose un récit qui joue sans cesse avec notre soif de savoir et nos désirs de laisser caché ce que l’on ne veut pas voir. Avec une narration qui mélange vidéo, photographies et voix off, son film tente, sans idéaliser ou interférer, de renouveler les formes de la narration  entre fiction et documentaire. Toujours autour de sujets sensibles ou politiques, Baptiste Brossard propose Contre-mesure, une installation composée d’une vidéo et d’une sculpture en béton qui reprend la forme d’une antenne parabolique. Une contre-mesure est un système de brouillage électronique. C’est une technique à la fois offensive et défensive. Baptiste Brossard accumule sur un écran des captures de films dans lesquels apparaissent des armes, des chiens de garde, des images de vidéos-surveillance… dans une atmosphère très tendue. Une tension renforcée par la bande son.  Au centre du dispositif entre l’écran et la parabole, entre l’émetteur et le récepteur, le spectateur se trouve pris entre deux feux ne sachant pas où trouver sa place. Entre le réel et son image, chaque individu est ainsi invité à interroger son activité et/ou sa passivité face à cet univers paranoïaque et sous surveillance.

La question de l’identité est également au cœur de certaines œuvres présentées dans cette édition. Par exemple, Garush Melkonyan tente de déchiffrer par le jeu de l’être et de l’apparence, de l’identité et de ses masques et se joue de l’attente du spectateur. Ici son travail prend littéralement corps dans Just the four of us. Il met en place un dispositif qui contraint le spectateur au centre de quatre écrans qui présentent chacun un individu de dos. Les quatre personnages échangent des conversations téléphoniques qui s’entrechoquent autour d’un secret qui se dévoile en toute fin. Une œuvre énigmatique et qui nous fascine. Dans l’installation, également composée de plusieurs écrans, Ariane Loze, lauréate du prix du Conseil départemental des Hauts de Seine, se met elle-même en scène et incarne une personne différente sur chacune des vidéos. Aucune volonté de mise en scène de soi exacerbée, aucun jeu de maquillage particulier, ni de perruque, mais au contraire une économie de moyens, et le choix de disparaitre derrière la multiplicité de facettes de ses personnages comme si son corps était matériau neutre, prêt à être façonné, à devenir le corps de tout le monde, voire le corps social. Elle questionne l’identité qui n’est jamais unique et cohérente.

Le corps est au centre des œuvres des deux artistes qui suivent. Zoé Philibert, un artiste du mouvement que l’on pourrait assimiler à un artiste-chorégraphe, mélange le mouvement, la parole, et l’écriture. Dans le premier élément du diptyque proposé, un groupe est en quête d’un mouvement inédit : un geste. Cette œuvre est construite à partir d’une citation littéraire et nous entraine dans les réflexions des protagonistes. La seconde partie met en mouvement la poésie et donne corps littéralement à des phrases. Un travail d’une grande élégance qui mêle littérature, danse, gestes, paroles et références surréalistes.

Partant lui aussi de littérature et se basant sur un recueil de gravures du XVIe siècle, Les Songes drolatiques de Pantagruel, Antoine Granier propose une relecture avec une fiction sous des apparences grotesques et délirantes dans laquelle des corps mutants oscillant entre humains, objet et animal, se révoltent contre l’usine-ventre qui les contient. Souhaitant défaire les hiérarchies de ce corps-infrastructure, ces créatures grotesques sont finalement vomies dans la ville où elles entament une célébration monstrueuse et un joyeux carnaval. Une folie punk rock !

Plus documentaire, Pauline Julier nous invite dans une grotte ou plutôt dans un rocher afin de voir son intérêt pour une forêt de 300 millions d’années, ensevelie et figée par la lave, récemment découverte et reconstituée par des scientifiques. Dans l’ensemble de son travail elle s’interroge sur les notions de nature et ses représentations. Jules Cruveiller propose une installation faite de plusieurs médiums, une huile, un dessin et une vidéo afin de créer une archéologie de l’image numérique. Dans la vidéo, deux performeurs transportent dans une rue un cadre géant dans un format 16/9e. Dans ce cadre s’y dessine un monde où mise en scène et réel ne font plus qu’un, où contemplation et narration sont synonymes.

Cent vingt trois ans après la Sortie de l’usine Lumière et l’Arroseur arrosé  des Frères Lumière, le cinéma conserve une éternelle jeunesse et reste toujours un art contemporain.

SALON DE MONTROUGE
Du 28 avril au 23 mai 2018-05-04
Ouvert tous les jours. Entrée libre de 12h à 19h
Le Beffroi
2 place Emile Cresp
92120 Montrouge

V.I.E., « experimental studio » à la Galerie W

Dans une société qui se dématérialise de plus en plus, les artistes interrogent la montée en puissance de ce bouleversement dans nos existences, du rapport de l’homme à son prochain jusqu’à la condition de l’œuvre d’art.

Baptême du feu pour la Galerie W qui s’engage dans une nouvelle ère. Pour inaugurer sa nouvelle adresse, bien connue des collectionneurs d’art contemporain, elle programme V.I.E. pour V.ideo I.mage E.volution, en étroite collaboration avec le galeriste Albert Benamou et Martin Liu président de White Box (New York).

L’exposition collective propose une expérience initiatique autour de deux figures majeures de l’art vidéo Nam June Paik et Bill Viola. L’exposition s’ouvre sur l’œuvre totémique Sister une pièce unique et monumentale du pape du video art Nam June Paik. L’accrochage resserré propose une narration intime à travers les différentes approches de la dizaine d’artistes rassemblés pour ce groupshow exceptionnel.

A la frontière de l’art interactif et de l’art génératif, on découvre ainsi Oscar, une œuvre de Catherine Ikam, qui s’anime en temps réel sous l’injonction de notre regard.
Elle entre en résonance avec l’installation subtile et poétique d’Agnès Guillaume Adam et Eve une réappropriation de l’Eden loin des discours théoriques. On poursuivra au sous-sol avec les petits théâtres de Pierrick Sorin et une plongée au cœur du métro new-yorkais menée par Eduardo Gil.

L’espace, vaste et haut de plafond permet une juxtaposition de pièces et d’univers prospectifs qui plongent le visiteur dans une réflexion intime sur son rapport à la vie. C’est d’autant plus flagrant avec les installations de Fabien Chalon, véritables petits opéras d’une mécanique minutieuse qui demandent au regardeur un lâcher prise sur son temps imparti de visite. On remonte vers la lumière avec ses jeux de mots écrits au néon pour s’immerger dans une des vidéos les plus célèbre de Bill Viola Tempest « Study for The Raft » (2005).
L’artiste américain, référence incontournable de la scène artistique contemporaine, y propose un dialogue épuré avec le « Radeau de la Méduse ». Faisant appel à ses thèmes de prédilection, la vie, l’eau, la mort, le rêve, Bill Viola y exprime son cheminement émotionnel et spirituel. Le mouvement se ralentit à l’extrême et la vidéo se fait tableau.

V.I.E est avant tout une expérience à vivre, sensorielle et émotionnelle. Elle nous plonge dans chacune des œuvres présentées, dont nous devenons partie intégrante. Une exposition collective réussie, nourrie de références savantes et symboliques qui définit un territoire d’expérimentations nouvelles et interroge l’idée même d’exposition.

Eric Landau et Albert Benamou vous invitent à découvrir et redécouvrir l’Art Vidéo jusqu’au 26 mai à la Galerie W et annoncent déjà, en préparation, une deuxième V.I.E. !

V.I.E. V.ideo I.mage E.volution
Jusqu’au 26 mai 2018
Galerie W Landau
5 rue du Grenier-Saint-Lazare 75003 Paris
Et à 50 mètres : 212 rue Saint-Martin 75003 Paris

Carte Blanche à Agnès Guillaume

 Agnès Guillaume, vidéaste et plasticienne est notre invitée de la semaine. Elle présente actuellement « Adam et Eve » une installation vidéo dans l’exposition collective « V.I.E »  à la galerie W. Pour sa deuxième Carte Blanche, elle  nous fait découvrir la démarche artistique de Michael Borremans.

« Dans son travail -peinture, vidéo, dessins- les gens semblent  toujours arrêtés dans une pause sur image, ou plutôt une pause sur pensée, presque étonnés qu’on puisse les regarder. Ils sont là, énigmatiques, bien d’aujourd’hui et nourris d’une humanité séculaire.

J’aime la liberté absolue de son travail, son dialogue ininterrompu avec l’histoire de l’art,  la simplicité avec laquelle il avouait, il y a quelques années, qu’il ne peignait pas encore très bien et qu’il devait progresser. »

Exposition V.I.E à la Galerie W

5 Rue du Grenier Saint-Lazare

75003 Paris

www.galeriew.com

www.agnesguillaume.com

Notre invitée de la semaine est Agnès Guillaume

Agnès guillaume est une artiste plasticienne et vidéaste belge. Elle vit entre Paris et Bruxelles. Ses vidéos semblent au premier abord figuratives et réalistes mais peu à peu on réalise que les personnes et les lieux, dont elle conçoit précisément les interactions, nous plongent dans un monde intérieur fait d’émotions, de sensations et de questions. Souvent composées pour plusieurs écrans, elle allie la précision du cadrage au rythme du montage et à l’usage pictural de la couleur. Et les bandes-son, qu’elle conçoit et supervise elle-même, renforcent l’expérience intérieure.

Le portrait chinois d’Agnès Guillaume

Si j’étais une oeuvre d’artle retable d’Issenheim, c’est un monde où voyager

Si j’étais un musée ou une galerie: le Louvre, le jour, la nuit, en film…

Si j’étais un(e) artiste : j’en suis une

Si j’étais un livre : le dernier que j’ai lu : Vie et Destin de Vassili Grossman

Si j’étais un film : la danse serpentine de Loïe Fuller, j’adore la confrontation entre sa silhouette solide et volontaire et le mouvement des voiles.

Si j’étais un morceau de musique: Lass mich Schlummern,  une petite mélodie de Weber que je chantais à ma fille aînée lorsque j’étais enceinte d’elle.

Si j’étais un photo accrochée sur un mur: des photos de quelques personnes de ma famille aujourd’hui mortes et dont j’aime régulièrement regarder le visage

Si j’étais une citation :« Quand on a quelque chose dans le ventre, on ne meurt pas avant d’avoir accouché. » Flaubert

Si j’étais un sentiment : la colère, pour l’énergie qu’elle donne

Si j’étais un objet :  un objet ? euh… un décapsuleur.

Si j’étais une expo: « As sweet as it gets », expo de Michael Borremans à Bozar en 2015 : love his work

Si j’étais un lieu d’inspiration : n’importe où, c’est souvent surprenant

Si j’étais un breuvage : le sang d’un dragon, épais et chaud

Si j’étais une héroïne : ah non, surtout pas, ça empêche de vivre!

Si j’étais un vêtement : une salopette

Retrouvez les Cartes blanches de notre invitée tout au long de la semaine

 

Joan Jonas instaure un courant hypnotique dans toute la Tate Modern, évènement !

Pionnière de la performance et plus encore, Joan Jonas (née en 1936 à New York) est une féministe de la première heure, réévaluant les stéréotypes liés à l’image de la femme et de son corps à travers un large corpus avant-gardiste incluant des projections vidéos, dessins, enregistrements sonores, masques et accessoires.

« The stage set as an expanded sculpture » (« La scène pensée comme une sculpture augmentée »)

La Tate Modern lui consacre en partenariat avec le Haus der Kuntz de Munich une ambitieuse exposition retraçant plus de 50 ans de carrière autour d’œuvres, récentes et plus historiques, dont certaines emblématiques (dont « Mirror Pièces ») sont réactivées dans le cadre du programme novateur BMW Tate Live sur 10 jours (espace Tanks des anciens réservoirs d’huiles de la Centrale électrique, le long de la Tamise), ainsi qu’une rétrospective de ses films (auditorium Starr).
Une première donc à plus d’un titre pour celle qui a représenté son pays en 2015 à la 56ème Biennale de Venise.

Sa pratique multi disciplinaire se nourrit de ses rencontres avec les chorégraphes Trisha Brown et Yvonne Rainer dans les années 1960 ainsi que ses inspirations puisées dans le théâtre Nô japonais, les mythes et rituels des civilisations traditionnelles (folk art),la littérature et les voyages.

Une sorte d’instabilité dans ses pièces annonce la confusion post-internet bien avant son invention et inspire de nombreuses artistes telles Laure Provoust, Camille Henrot..Remixant constamment ses œuvres au gré de son histoire, elle se place du côté de la narration avec une capacité nouvelle à passer d’un medium à l’autre.
Ses réflexions sur la perception, l’espace et ses nombreuses expérimentations scéniques la placent résolument dans une période décisive de l’histoire de l’art.

A partir d’un ensemble d’objets personnels collectés durant ses voyages, d’ accessoires et de masques de scène à l’entrée du parcours, nous redécouvrons l’iconique vidéo de 1972 « Organic Honey’visual Telepathy », projet avec plusieurs variations, montré l’année suivante à Paris au musée Galliera où il est question d’une figure idéalisée de la féminité à travers son alter ego et de nombreuses photos d’artistes (parmi lesquels Babette Mangolte, Richard Serra, Peter Campus) soulignant sa place et nombreuses interventions sur la scène californienne et new yorkaise dans les années 1970.

Puis nous basculons avec l’installation « The Juniper Tree » (1976-94) dans une sorte de féérie macabre à partir d’un conte des frères Grimm illustrant cet équilibre transitoire entre ses dessins, reliques personnelles, vidéo et la performance.

L’opus évolutif « My New Theater »( de 1997 à 2006) est décisif en ce qu’il incarne chez elle le désir de pouvoir être dans plusieurs endroits à la fois à l’aide de théâtres portables vidéo qu’elle met au point à partir des principes de la camera obscura.

Créée pour la dOCUMENTA 11, « Lines in the Sand » installation-performance associée à deux vidéos, part du poème d’Hilda Doolittle « Helen in Egypt » à partir de la Guerre de Trois que Joan transpose dans un décor contemporain de Las Vegas soulignant l’impact des pouvoirs occidentaux sur la résolution d’enjeux du Moyen Orient.

Avec Wind (1968) et Reanimation (de 2010 à 2013) proposées dans le cadre du BMW Tate Live program, l’on assiste à une sorte d’épiphanie sensorielle où les éléments naturels sont convoqués (le vent et les glaciers) dans des « performances miniatures » de toute beauté.
Tournée dans les îles Lofonten, Reanimation relie l’acte du dessin à la nature dans une vison chorale où interviennent projections vidéo, sons, musique, théâtres visuels portatifs (My New Theatre). La démesure comme un signal de la gravité de la situation environnementale !

« Stream or River », « Flight » ou « Pattern » (2016-17) complètent les préoccupations de l’artiste autour des changements climatiques. Elle se bat aussi contre les traitements infligés aux animaux, très présents dans sa pratique comme un lien fondamental avec la nature humaine. Son chien qui apparaît de nombreuses fois est un personnage à lui tout seul !

Catalogue indispensable complément, co-production Tate et Haus der Kunst, Editions Julienne Lorz, 288 pages, 30 £ (qualité regrettable des illustrations )

Actuellement à la Tate Modern ne manquez pas également Modigliani et la fascinante installation Superflex dans la Turbine Hall !

INFOS PRATIQUES :
Joan Jonas
jusqu’au 5 août 2018
Tate Modern
Bankside, Londres
http://www.tate.org.uk

Eurostar, le partenaire de votre voyage lance l’opération 2 for 1 : présentez votre billet à la caisse du musée et bénéficiez de deux entrées pour le prix d’une !

Carte blanche à Jeanne Mercier : Mohau Modisakeng

Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, Jeanne Mercier, co-fondatrice et rédactrice en chef d’Afrique in Visu, a souhaité nous parler de Mohau Modisakeng, un artiste sud-africain qu’elle a découvert en 2016.

Pour moi cela a vraiment été un choc esthétique. Dans ses vidéos et photographies, il a fait de son corps un symbole de la mémoire collective. En particulier deux vidéos sont pour moi des chefs d’oeuvre :  La première la vidéo Inzilo, du mot zoulou signifiant « deuil » ou « jeûne », évoque la mort de son grand frère Sthembiso. Les yeux clos, les bras en croix, devant une chaise noire, uniquement vêtu d’un pantalon et d’un chapeau noirs, il exécute un rituel de deuil en s’asseyant, debout et tournant légèrement, tout en jetant en l’air une substance cendrée. Les gros plans sur son corps suggèrent l’effusion d’une peau, comme si ses membres se réduisaient en cendre tandis que le rituel se poursuit. Modisakeng accomplit un rite de passage élaboré dans lequel l’initié semble dessiner le matériau pour sa transition à partir de son propre corps. La deuxième, a été présentée en mai dernier au pavillon sud-africain à la Biennale de Venise avec Candice Breitz. « Passages » :  C’est une projection vidéo de 18 minutes sur trois écrans. Chacun dans une barque,  trois voyageurs sud-africains transportent un objet personnel, voguent, pataugent dans les eaux ou essayent de débarquer. En Setswana, la vie est appelée botshelo, ce qui signifie « un passage », et les êtres humains sont appelés bafeti, ou les voyageurs. Cette œuvre est d’une force symbolique immense : une vision de l’existence suggèrant que toutes les expériences sont transitoires.

http://www.mohaumodisakeng.com