Archives par mot-clé : Photographie expérimentale

L’Expérience Photographique de Catherine Rebois

L’espace Topographie de l’Art a inauguré samedi sa nouvelle exposition curatée par Catherine Rebois. Son titre nous interroge sur le contenu de cette nouvelle proposition artistique : « L’Expérience Photographique » rassemble les œuvres de 10 artistes aux univers et horizons différents. Vous êtes invités à explorer la notion d’expérience et d’expérimentation au travers 10 approches diverses de la photographie.

Au sein d’une seule et même exposition, Catherine Rebois rassemble une sélection d’images d’Anna et Bernhard Blum, Pierre Cordier, Patrick Bailly-Maitre Grand, Rodolf Hervé, Garry Fabian Miller, Gabor Osz, Catherine Rebois, Caroline Reveillaud, Georges Tony Stoll et de Joel-Peter Witkin. C’est bien cette diversité qui va une nouvelle fois nous retenir pour explorer l’étendue du potentiel de ce médium associé à l’expérience et à la photographie contemporaine. Comme nous l’explique la commissaire et artiste :

Tenter une expérience, c’est faire l’essai de quelque chose. C’est la part de risque qui consiste à aller vers l’inconnu, c’est se mettre en danger. Elle remet en question les paramètres établis des procédures photographiques. Expérimenter c’est se jouer des règles, déroger au processus, envisager autrement. S’affranchir de la lumière, du temps, des appareils ou de la surface plane dite photographique. C’est réinventer un rapport au monde qui retourne les préjugés, les conventions et les règles qui font “photographie“. C’est en quelque sorte reprendre son indépendance, s’émanciper de se qui limite ou gène dans un protocole prédéfinis. C’est se réapproprier une façon de faire, différente et précise, qui s’inscrit cette fois en résonance.

La perspective de l’exposition, en dehors de sa thématique, est de faire cohabiter différents artistes photographes contemporains qui sont souvent dans une recherche conceptuelle. Certains font avancer l’idée même de ce qu’est la photographie en tant que médium, par un renouvellement des percepts, au sens Deleuzien du terme. L’idée, pour Deleuze, traverse toutes activités créatrices et le percept est « un ensemble de perceptions et de sensations qui survit à ceux qui les éprouvent. » . Le percept est donc ce qui reste des sensations et perceptions inventées par l’artiste une fois que celui-ci a disparu. D’autres sont dans l’expérimentation des formes ou de techniques complexes afin d’élargir la proposition. La forme, quoi qu’il en soit, accompagne l’idée de l’oeuvre. Tantôt, l’expérience apparait dans le fond et les idées, tantôt dans la forme ou la technique. Elle peut aussi se révéler par l’engagement physique de l’artiste dans son oeuvre, expérience à proprement parler, comme avec la série “le couloir“ de Georges Tony Stoll.

L’expérience n’est pas simplement l’observation d’un phénomène, mais elle est aussi le fait de remettre à jour, de vérifier la cohésion qui s’opère entre le réel et l’idée de ce réel. Il est possible d’analyser les variantes de la pensée avec un médium comme la photographie qui restitue des formes en transformations permanentes. Cela exige une autonomie réelle, une expérience tangible, et aussi que l’art soit toujours autre chose que de l’art.

C’est bien cette confrontation de singularités et de cohésion, de celles qui tentent l’expérience, qui va nous interpeller avec cette exposition. Elle va sans doute aussi nous révéler une nouvelle version de ce que pourrait signifier faire expérience.

La photographie, ici, se révèle à elle même en quelque sorte.

INFORMATIONS PRATIQUES
L’Expérience Photographique
Anna et Bernhard Blume, Pierre Cordier, Patrick Bailly-Maitre Grand, Rodolf Hervé, Garry Fabian Miller, Gabor Osz, Catherine Rebois, Caroline Reveillaud, Georges Tony Stoll, Joel-Peter Witkin.
Commissaire : Catherine Rebois
Du 13 février au 12 avril 2018
La Topographie de l’Art
15 rue de Thorigny
75003 Paris
topographiedelart@orange.fr
http://www.topographiedelart.com

 

L’Aberration Optique de Steven Pippin au Centre Pompidou

Celui-là aurait peut-être inventé la photographie si personne ne l’avait fait avant lui. Au moment où l’image numérique prend le pas sur la technologie traditionnelle et néanmoins sophistiquée jusqu’à la perfection de la chambre grand format, du Leica et des reflex japonais, Steven Pippin balaie l’ensemble pour arriver à ce qu’il appelle la protophotographie, entendez une photographie encore plus pauvre que l’arte povera érigé dès les années 1960 à l’encontre de la culture subventionnée et formatée et qui a vu le sténopé revenir en force avec les plasticiens et la Lomographie chez les artistes photographes qu’usent les gros budgets et lassent les tests de performances techniques.

Tout cela était encore trop pour Pippin qui décide au début des années 1980 que la photographie devait pouvoir se passer d’appareil ou plutôt que tout pouvait lui servir d’appareil : une baignoire, les toilettes d’un wagon de chemin de fer, pour peu que le volume, l’espace se transforme en chambre noire équipée d’un orifice, et qu’on puisse y faire couler deux produits indispensables et connus : le révélateur et le fixateur. La galerie Photographique du Centre Pompidou expose le travail et les trouvailles de Pippin sur deux registres, épistémologique et artistique, c’est-à-dire la genèse de ses différentes audaces techniques et les images qu’elles ont produites. Faite à la fois de performance et d’invention, l’œuvre de Steven Pippin puise son inspiration dans l’histoire de la photographie, jusqu’aux appareils les plus récents, renommés « philosophiques » auxquels Pippin fait subir les outrages de transformations monstrueuses et spirituelles. Si la camera obscura et le sténopé originels y ont leur place légitime, la citation est aussi de mise, avec la reproduction en laverie automatique de l’expérience fondamentale d’Edward Muybridge : les douze chambres de l’illustre prédécesseur sont remplacées par autant de machines à laver chacune équipée de son objectif monté sur aluminium et dotée d’un obturateur central, sans oublier le châssis de bois chargé  d’une surface sensible, le développement étant assuré par les produits versés dans les réservoirs de  lessive et d’adoucisseur, le mouvement des tambours garantissant l’agitation nécessaire. Le sujet ? Un homme qui marche ou un cavalier et sa monture, Muybridge oblige.  Plus étonnantes que belles, mais on peut là en discuter, les images côtoient les savants croquis préparatoires de Steven Pippin, de même que l’imposant coffre contenant les douze objectifs, les châssis de bois et une pompe à vélo. À voir avec l’émotion que suscitent la rencontre des grandes inventions et de l’exploit humain, Nicéphore Niépce et Houdini, Léonard de Vinci et MacGyver.

INFORMATIONS PRATIQUES
• Steven Pippin
Aberration optique

Jusqu’au 11 septembre 2017
Galerie de photographie
Centre Pompidou
75004 Paris
http://www.centrepompidou.fr
• Steven Pippin
Aberration optique

Photographies et textes : Steven Pippin, avec un essai de Frédéric Paul
Coédition des Éditions du Centre Pompidou / Éditions Xavier Barral
304 pages 14,5 x 21,5 cm
185 photographies Noir & Blanc et couleur
Prix : 35 €
Avec le soutien de Lafayette Anticipations- Fonds de dotation Famille Moulin et  de la Fondation d’entreprise Neuflize OBC

Jouer contre les Appareils (De la Photographie expérimentale) par Marc Lenot

Nous vous en parlions le mois dernier, à l’occasion de la Carte Blanche de Marc Lenot, son livre Jouer contre les Appareils (De la Photographie expérimentale) vient d’être publié aux Editions Photosynthèses. L’auteur sera d’ailleurs aux Rencontres d’Arles pour présenter son ouvrage lors d’une conférence avec Michel Poivert et une projection en 3 volets sera dévoilée les 4, 6 et 8 juillet au Théâtre antique.

Qu’est-ce que la photographie expérimentale ? C’est un champ peu étudié et un concept peu défini dans l’histoire de la photographie contemporaine. L’auteur présente les travaux d’une centaine de photographes expérimentaux et, pour les caractériser, s’appuie en particulier sur les thèses du philosophe brésilien Vilém Flusser : des photographes jouant contre les appareils, ne respectant pas les règles et perturbant le bon fonctionnement de l’apparatus photographique en en modifiant les paramètres établis. Ainsi, certains artistes enfreignent les règles de production de l’image en jouant avec le temps, avec la lumière, avec la chimie du développement ou avec le tirage, ou en réinventant l’appareil photographique.

 « Est-ce encore de la photographie ? Quand Dennis Oppenheim prend un coup de soleil, quand Richard Conte insole une pomme avec un dessin, est-ce encore de la photographie ? Peut-on la définir par ses limites, par ce qu’elle inclut et ce qu’elle exclut ? »

D’autres se démarquent du dispositif en déconstruisant l’appareil, en n’utilisant pas d’objectif (camera obscura), parfois pas d’appareil du tout (photogramme), ou en détournant la matière photographique. D’autres enfin déplacent l’auteur-photographe, en l’effaçant ou en incluant leur propre corps dans le geste photographique. La photographie expérimentale contemporaine ne constitue pas à proprement parler une école ou un mouvement, mais simplement un courant, un moment entre le déclin de la photographie analogique documentaire traditionnelle et l’avènement de la photographie numérique à la fin du xxe siècle et au début du xxie siècle.

Marc Lenot (né en 1948, Polytechnicien, diplômé du M.I.T., master de l’EHESS) a soutenu en juin 2016 une thèse sur la photographie expérimentale à l’Université Paris 1 Sorbonne sous la direction de Michel Poivert. Il a aussi écrit plusieurs essais sur le photographe tchèque Miroslav Tichý. Lauréat 2014 du Prix de la critique décerné par la section française de l’AICA (Association internationale des Critiques d’Art), il a été, à ce titre, l’éditeur du livre Estefanía Peñafiel Loaiza, fragments liminaires (les presses du réel, 2015). Il est aussi l’auteur du blog Lunettes Rouges sur l’art contemporain publié sous l’égide du Monde (http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/). Il partage son temps entre Paris et Lisbonne.

INFORMATIONS PRATIQUES
• Jouer contre les Appareils (De la Photographie expérimentale)
Marc Lenot
Editions Photosynthèses, Arles
Sortie : Juin 2017
222 pages
25€
http://editionsphotosyntheses.fr
• Conférence le mardi 4 juillet à 15h en compagnie de l’historien de la photographie Michel Poivert, préfacier du livre, du photographe Henri Foucault et d’un autre artiste
Bureau du Festival des Rencontres d’Arles
cour Fanton
13200 Arles
• Projections les 4, 6 et 8 juillet
Théâtre antique
13200 Arles
http://rencontres-arles.com

Carte Blanche à Marc Lenot : De la photographie expérimentale

Marc Lenot est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 1er mai), dans le cadre de sa carte blanche, le critique d’art a souhaité nous parler de photographie expérimentale, en avant première de la sortie de son ouvrage à paraître le mois prochain aux Éditions Photosynthèses.

En général, une photographie, qu’il s’agisse d’un souvenir personnel, d’un témoignage ou d’une œuvre d’art, c’est d’abord une image, une représentation, et on en parle en décrivant d’abord son sujet, le monde qui y est représenté, et parfois son style ou sa composition. Et quand, de manière plus théorique, on parle de la photographie, c’est toujours en supposant a priori qu’elle est obligatoirement représentationnelle, liée de manière univoque à l’objet représenté et obtenue exclusivement avec un appareil et, en analogique, par une technique négatif / positif.

Existe-t-il une photographie qui se démarquerait de ses postulats, une photographie expérimentale ? Ce concept est quasi absent des dictionnaires et des livres d’histoire de la photographie, au mieux on y parle de techniques déviantes, photogramme ou camera obscura, c’est tout.

Or, on perçoit clairement chez certains photographes contemporains une dimension expérimentale indubitable, des recherches originales, des manières de faire en marge de l’orthodoxie photographique. Faute de définition existante, je propose de rassembler ces diverses pratiques sous un concept unificateur.

Pour cela, je suis parti de la notion d’apparatus, c’est-à-dire la somme des programmes qui déterminent les photographies, non seulement l’appareil photo lui-même, mais aussi l’économie dans laquelle il est conçu et produit, et les mécanismes de diffusion des images : Comme l’énonce le philosophe Vilém Flusser : « L’apparatus fait ce que le photographe désire, mais le photographe peut seulement désirer ce que l’apparatus peut faire. Toute image produite par le photographe doit être déjà dans le programme de l’apparatus et ce sera une image prévisible, non informative. »
Quand un photographe règle son appareil (angle, vitesse, champ, etc.), il ne peut le faire que selon les réglages déjà inscrits dans le programme de l’appareil photographique ; il peut regarder ce qu’il veut, mais il ne peut le faire qu’à travers son appareil photographique, lequel détermine sa vision de manière standardisée. Chaque photographie ne fait donc que réaliser une des possibilités offertes par les règles internes de l’appareil : le photographe est de la sorte au service de l’apparatus.

Mais certains photographes qu’on peut qualifier d’expérimentaux, parviennent à échapper à ces programmes et à jouer contre eux, en remettant en question un ou plusieurs paramètres prédéfinis du processus photographique, et ce sont eux qui m’ont intéressé. La photographie expérimentale est donc un acte délibéré de refus critique des règles de l’apparatus de production photographique.
Ces photographes jouent contre les appareils, qu’ils reconstruisent leurs appareils ou qu’ils s’en passent, qu’ils jouent avec la lumière, le temps ou la chimie, qu’ils impliquent leur corps ou qu’ils s’effacent. Leur contestation passe par l’expérimentation et le jeu, l’humour et le détournement, comme autant de pieds de nez irrévérencieux à la Photographie “avec un P majuscule”.

Ce développement contemporain de la photographie expérimentale apparaît de manière non coordonnée un peu partout dans le monde au tournant du millénaire, un moment entre le déclin du documentaire et l’apogée du numérique, peut-être un « chant du cygne » de la photographie analogique déchargée de son rôle de représentation au profit du numérique et trouvant là de nouvelles raisons d’être. De manière similaire, la peinture, détrônée de ce même rôle de représentation par la photographie à la portée de tous à la fin du XIXe siècle, s’était alors tournée vers le non-figuratif et l’abstrait, quand Maurice Denis osait son aphorisme sur la peinture :
« se rappeler qu’un tableau – avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote – est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées »,

La dématérialisation de la photographie numérique, la prolifération incontrôlable des images numériques et le scepticisme ambiant sur la valeur de ces images ont entraîné, par antithèse et réaction, ces manifestations expérimentales, qui peuvent passer aux yeux de certains pour un élitisme passéiste et suranné. J’y vois, pour ma part, une manière anachronique et élégante de résister à la modernité, et ainsi de repenser et réinventer le monde contemporain.

Mon livre Jouer contre les Appareils. De la Photographie expérimentale, qui sortira en juin aux Éditions Photosynthèses, présente une centaine de photographes expérimentaux contemporains en illustration de cette thèse.
http://photographie-experimentale.com (bientôt)