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Jean-François Bauret, Son grand livre

Un beau livre et une exposition invitent à retrouver l’œuvre du photographe disparu il y a quatre ans. Auteur d’images célèbres qui ont parfois su faire bouger les repères, Jean-François Bauret apparaît dans son originalité d’artiste épris de beautés, celle des corps, celle de l’esprit qu’il restituait en maître dans ses portraits.

Le modèle masculin qui, dans les pages du Nouvel Observateur, posait nu avait ébranlé toute une génération d’adolescents de bonne famille. La photographie que  Jean-François Bauret  signait en 1967 pour une publicité des slips Sélimaille bravait deux interdits, la nudité intégrale, cible immémoriale des censeurs, la mise en lumière du mâle-objet de désir, ajoutant le risque couru par le client, de la promotion d’un produit qu’on ne voit pas. Un sous-vêtement invisible, l’érotisation de la pub franchissait une étape qui fait date. L’image figure en bonne place dans la belle monographie éditée par contrejour, en vis à vis du portrait habillé de Frank Protopapa, l’élégant et audacieux mannequin. Le nu, Jean-François Bauret en faisait son affaire avec la liberté des peintres, célébrant la beauté de la femme, qu’elle pose ou qu’elle danse, la force des jeunes corps, la puissante maturité des adultes aux divers stades de la vie. Portraitiste magistral, le photographe savait inviter les personnalités en vue à se mettre à se mettre à nu, avec la confiance absolue d’atteindre une vérité affranchie de la vulgarité. Au delà du who’swho d’une certaine époque, le livre restitue le génie pluriel d’un photographe qui ne s’embarrassait pas d’étiquette et dont le talent continue de faire exemple auprès de la nouvelle génération comme il a pu toucher, émouvoir, séduire ou choquer, le public de la seconde moitié du 20e siècle. Décédé aux premiers jours de 2014, Jean-François Bauret entrait au panthéon des très grands. Les images restent et triomphent. Souhaitons aux nombreux bénéficiaires des stages et workshops de se souvenir des mots, quand de sa haute stature, un peu courbée par une bienveillante modestie, Bauret énonçait ses vérités autour de l’être et du paraître, et comment, devant son assistance, il commentait le modèle qu’il s’apprêtait à photographier, comme s’il allait le créer. Ce qu’il faisait finalement.

INFORMATIONS PRATIQUES
• LIVRE
Jean-François Bauret
196 pages 24×32 cm
Texte de Gabriel Bauret, préface de Claude Nori, avant-propos d’Anne de Stäel.
Editions contrejour
45 euros
http://www.editions-contrejour.com

• EXPO
Jean-François Bauret
du 24 mai au 23 juin 2018
Galerie Sit Down
4, rue Sainte Anastase
75003 Paris
http://sitdown.fr

Rencontre avec Franck Gautherot, codirecteur et fondateur du Consortium (Dijon)

« 40 ans d’histoire mais nous sommes encore dans l’adolescence ! »

Le Consortium dont la notoriété est internationale a eu l’instinct de montrer très tôt des artistes comme Richard Prince, Cindy Sherman, On Kawara, John Armleder, Sturtevant, Ugo Rondinone.. déplaçant le curseur de l’art en dehors de la capitale. Doté aujourd’hui de 4000m² et de 16 salles d’exposition dans une ancienne usine de la rue de Longvic , nous rencontrons, alors qu’il rentre de Corée où il signe une exposition, Franck Gautherot l’un des co-fondateurs de l’aventure et commissaire de l’exposition dédiée à l’artiste américaine Jay DeFeo. Conjointement Stéphanie Moisdon propose Matthew Lutz-Kinoy et Pierre Keller avec Eric Troncy et enfin Anne Pontégnie Rebecca Warren (en partenariat avec la Tate).
Un interview où l’anti-conformisme et la liberté de ton n’ont pas disparu en 40 ans !

1. Quel est l’ADN du Consortium et comment a été pensée la manifestation des 40 ans en 2017 ?

L’ADN du départ était l’indépendance et une pratique collective.
Si on remonte aux origines, l’ADN du Consortium est multiple et fondé sur la décision prise il y a 40 ans d’un certain nombre de copains, post-étudiants de s’associer pour montrer de l’art contemporain (le Coin du miroir) dans une géographie et un temps d’avant le TGV où en dehors de Paris il y avait peu de lieux dédiés à de l’art contemporain mis à part le musée de Grenoble, Marseille, le CAPC à Bordeaux, le restant étant des structures associatives agissant comme contre pouvoirs dans le contexte des années 1970.

Nous étions en fin de parcours universitaire avec l’envie d’inventer quelque chose sans penser au système marchand ni ici ni à Paris, trop loin et couteux, ayant la chance en Bourgogne d’avoir une université avec comme professeur d’art contemporain Serge Lemoine avec la carrière que l’on connaît qui lançait des
des invitations à des artistes de venir faire des conférences avec des moyens rudimentaires quand on compare à maintenant.

Malgré cela, nous étions portés par la liberté de choix avec une sorte d’arrogance de croire en l’auto suffisance, une position que l’on ne tiendrait plus aujourd’hui, mais inévitable à l’époque. Il faudra attendre 1982 pour que nos activités bénéficient du label centre d’art inventé par Jack Lang.
Très vite à cette indépendance s’adjoint un volet de production, 2ème branche de l’ADN autour d’artistes d’obédience conceptuelle même si nous invitons Boltanski, Le Gac ou Annette Messager qui ne rentrent pas dans cette catégorie. Ce qui donne envie aux artistes de s’investir un peu plus dans un contexte alors totalement inexistant sur l’échiquier de l’hexagone où ils peuvent prendre des risques sans grande incidence.
En 40 ans nous assistons à un changement complet de paradigme avec l’arrivée du numérique et de l’internet, l’émergence de nouvelles zones géographiques et un milieu de l’art qui s’élargit considérablement à la suite, entre autre, de l’exposition de Jean-Hubert Martin « les Magiciens de la terre ».
Il était nécessaire d’ouvrir cette boite de pandore et de considérer d’autres scènes, d’autres pays et d’autres modernisme que le modernisme occidental.
Ce nouveau contexte nous entraine à confier la rénovation et l’extension du bâtiment à l’architecte japonais Shigeru Ban et son associé français Jean de Gastines.
Si bien qu’en terme de surface nous passons de 40m3 au 1er étage d’une librairie alternative à 3000m3 aujourd’hui, ce qui entraine des couts supplémentaires et un changement dans la relation avec les artistes puisque la notion de production n’apparait plus essentielle. Cette partie de l’ADN du départ est passée en second plan, les artistes que nous invitons ayant les moyens ou leur marchand n’attendent plus le contexte d’une nouvelle exposition pour développer de nouvelles pièces. L’attractivité des surfaces nous conduit aussi à nous diriger plus vers des monographies, des expositions de groupe, un aspect plus classique.
Notre avant gardisme et radicalisme à l’origine a muté en une sorte de classicisme antédiluvien !
Nous avions fêté les 20 ans du Consortium en 1998, un marqueur important, orchestré pendant 1 an de toute une programmation multidisciplinaire et une publication suite à l’invitation du Centre Pompidou de montrer notre collection (350 œuvres au total). Cette sorte de trésor de guerre devenant officiellement visible !
20 ans après c’est le Centre Pompidou qui nous a sollicité en nous proposant de sélectionner un certain nombre d’œuvres de leur collection. Ayant le même âge nous avons fini par accepter, sur la base de synergies communes, avec trouvé le titre par Xavier de « truchement. Son décès pendant l’exposition fin juin a sonné comme une disparition dans la célébration.
Un autre jalon et changement d’époque s’est opéré à la mort de l’un des trois co-fondateurs Eric Colliard en 1995 ce qui déclenche la venue d’Eric Troncy qui arrive avec une autre génération d’artistes, Pierre Huyges, Maurizio Cattelan..

2. Genèse et enjeux de l’exposition The Ripple Effect, dont vous êtes le commissaire, réalisée avec le soutien de la Jay DeFeo Foundation et qui se poursuivra à l’Aspen museum of art dans le Colorado.

Nous avons toujours montré des artistes femmes, de plus très présentes dans les années 1980 sans en faire pour autant une revendication.
Jay De Feo a tous les handicaps dès le départ : c’est une femme, elle est en Californie et à San Francisco plutôt que Los Angeles. Elle s’inscrit dans la mouvance de la Beat Generation donc des scènes autres que l’art visuel mais devient mythique car pendant 8 ans elle s’attelle à une peinture, « the Rose » qui s’arrête au moment de son expulsion de son atelier. Cette toile vit alors une longue errance de cette toile immortalisée à sa délicate sortie de l’atelier par Bruce Conner. Après sa mort en 1989 un estate a été organisé avec l’atelier pour revaloriser toute cette histoire, avant que le Whitney ne lui consacre une grande rétrospective en 2013. A la suite de nombreux échanges avec la directrice de la fondation et témoignages d’artistes pour qui elle est une référence nous avons opté pour une monographie étendue en invitant une dizaine d’artistes, certains ayant créé de nouvelles pièces à cette occasion comme Tobias Pils, d’autres ayant sélectionné des œuvres en correspondance. Une publication sortira en mai et l’exposition va voyager au Aspen Art museum avec qui nous avions déjà collaboré en 2015 autour de Roberto Cuoghi et dont le nouveau bâtiment a été signé aussi par Shiberu Gan.
L’exposition cherche au delà de la postérité de Jay DeFeo à montrer la diversité des mediums qu’elle utilise.

3. Comment se décide la programmation à plusieurs ?

Nous avons toujours pris les décisions en commun et il nous serait difficile de décrire le processus. Nous sommes arrivés au stade des automatismes avec une façon de travailler en commun autour d’une même esthétique qui s’est considérablement élargie. Nous avons rarement des conflits sur la programmation, les seuls pouvant intervenir concernant les coûts. Nous partageons une certaine intuition au fil de nos rencontres comme dans les années 80 à New York
Nous nous sommes beaucoup tourné vers la scène anglo-saxonne parce qu’il était plus facile d’aller à New York, nous étions plus attirés vers l’Ouest jusqu’à ce que je rencontre Seungduk Kim pour nous tourner vers l’Asie, ce qui nous a ouvert à d’autres esthétiques comme avec l’exposition de Yayoi Kuzama.
Même si nous n’avons pas révélé comme le font les galeries, les artistes, nous avons donné les moyens à certains d’oser une expérience particulière comme avec Boltanski et proposé pour la première fois en France, les monographies de plusieurs artistes internationaux.

4. Qu’est ce que l’Archipel ?

Nos différents champs d’action fonctionnent en effet comme un archipel avec un centre névralgique ici et des satellites constitués ou virtuels.
-Les Presse du réel ont été fondées dès 1992 et au fil de nos efforts est devenu un éditeur important pour l’art contemporain et les sciences humaines mais peu de gens font le lien avec le Consortium.
Dans la galaxie il y a également la société Anna Sanders films de production de cinéma qui fonctionne avec des artistes co-actionnaires (Pierre Huyghes, Philippe Parreno, Charles de Meaux..)
-Les Nouveaux Commanditaires : le Consortium est médiateur de la Fondation de France à travers cette procédure qui permet d’initier des commandes dans l’espace public.

-L’Académie Conti, un espace d’exposition créé en 2012 avec le Domaine de la Romanée Conti .
Depuis son inauguration, y ont été exposés Bertrand Lavier (FR), Karen Kilimnik (USA), Thomas Houseago (USA), Joe Bradley (USA), John Armleder (CH), Wade Guyton (USA), Kim Gordon & Rodney Graham (USA).

A l’occasion du prochain cycle d’exposition en juin notre exposition sous forme de biennale « l’Almanach » nous allons mobiliser tous nos savoir-faire dédiant le 1er étage à une librairie Presses du Réel, une salle de cinéma Anna Sanders et l’exposition des dernières donations entrées dans la collection.Nous allons organiser également un festival de musique, un cycle de conférences avec le Centre Pompidou, une exposition au Domaine de la Romanée Conti, publier deux ouvrages rétrospectifs, lancer un magazine semestriel et présenter notre nouvelle identité graphique signée de l’agence M/M Paris.
Nous sommes sur la voie de la normalisation !

5. Quels sont les prochains défis qui attendent le Consortium ?

Se pose la question cruciale de survie aujourd’hui, n’ayant pas réalisé que rouvrir le batiment avec une surface multipliée par 2 mais le même budget de fonctionnement devenait très difficile. Grâce à des contrats au Quatar ou en Asie remportés par Seungduk Kim et moi nous avons bénéficié de ressources nous permettant de continuer les expositions sans que l’argent public augmente. A présent ils sont terminés et l’on se retrouve avec un financement public qui ne couvre pas la totalité des salaires.
Nous rediscutons avec les partenaires financiers dont la ville à qui nous avons fait un don important d’œuvres en 2014, une partie de notre histoire s’inscrivant dans un bien commun.
40 ans après nous devons réorienter et réinventer l’économie du Consortium à travers un certain nombre de pistes et zones d’accompagnement comme la société des Amis et un comité consultatif. L’idée d’un think tank pourrait nous permettre aussi de réfléchir à un certain nombre d’enjeux à venir.

Infos pratiques :
4 raisons de prendre le TGV jusqu’à Dijon !
Jay DeFeo, The Ripple Effect
Rebecca Warren, Tout ce que le ciel permet
(largement saluée par la critique, coup de cœur !)
Pierre Keller; My ColourFul Life
Matthew Lutz-Kinoy, Southern Garden of the Château Bellevue
jusqu’au 20 mai 2018

Prochainement :
l’Almanach 2018
à partir du 20 juin 2018
37 rue de Longvic, Dijon
www.leconsortium.fr

« Déambulance urbaine » avec l’artiste Robert Charlotte

J’avais proposé à Robert de visiter son studio, étant de par mon expérience professionnelle sensible au travail photographique. “Excellent!” répondit-il avec son enthousiasme envoûtant et le regard pénétrant de celui qui est déjà en train d’imaginer ton portrait. C’est ainsi que j’ai pu rentrer, le temps d’un après-midi, dans l’univers artistique de Robert Charlotte, artiste martiniquais dont le défi ultime est celui de traduire en image l’Individu sous toutes ses facettes.

Ses photographies ont déjà été présentées en France, en Europe et bien sûr dans les îles, et certaines d’entre elles font partie du patrimoine de la Fondation Clément, la plus ancienne institution privée en Martinique consacrée à l’art contemporain.
Son studio se trouve au rez-de-chaussée de sa maison, dans les hauteurs fleuries de Fort-de-France. Il m’accueille dans son espace aux couleurs crème, les murs décorés de photographies. Nous avons parlé de Caraïbes, de rituels, d’art et d’expérience humaine.

Marianna De Marzi : Dans ta démarche artistique comment t’identifies tu?

Robert Charlotte : C’est chaud ! On me pose souvent cette question. Es-tu photographe ? portraitiste ? photographe documentaire ? Tout de suite la question des catégories. En ce qui me concerne, je considère la Caraïbe un tel mélange de tout que je me sens autorisé à jouer encore plus avec les frontières. J’appartiens à cette sorte d’invention, de création pas possible. On est très proche d’une culture moderne et capitaliste, mais on encore très liés au magique-religieux. Le quotidien en est forcément influencé. Nous naviguons dans un vaste univers de croyances et de sensations qui y sont liées, qu’on a aussi besoin de représenter et de partager. Pourquoi devrais-je arrêter d’être comme ça ? C’est là où je trouve toute l’inspiration, la nourriture pour créer.

M. D. M. : Et dans ce mélange, y a t’il un reseau d’artistes ? Peut-on parler d’une école de la Caraïbe?

R. C. : J’en suis quasiment convaincu. Mais on ne parle pas d’école au sens classique du terme. On parle d’une même manière de voir, de ressentir, de s’exprimer.
Dans la Caraïbe il y a beaucoup d’échanges qui se font. Aujourd’hui grâce aux écoles d’art, des artistes en période de formation peuvent partir de Saint Vincent, Sainte Lucie, en Jamaique ou à Trinidad… Il y a un vrai réseau des Caraïbes, avec une extension jusqu’aux Etats Unis et à l’Amérique Latine pour les îles hispanophones. Il est bien plus compliqué d’accéder au réseau européen.

M. D. M. Pour les départements d’outre mer aussi ?

R. C. : : Pour la Martinique et la Guadeloupe aussi, puisqu’elles se trouvent dans une condition d’entre-deux. On a choisi la facilité, on a choisi de se ghettoïser dans cette indécision où l’on ne sait pas comment se placer vis-à-vis de notre identité. C’est la France, sans en avoir la même culture ni les mêmes ressources, ce sont des îles des Caraïbes, sans partager la même législation que la plupart des îles qui les entourent, qui sont quasiment indépendantes. Elles se sont enfermées dans cette condition de Départements d’Outre Mer, coordonnés par un seul Ministre qui est chargé de s’occuper tant des départements, que des collectivités d’outre-mer, de la Nouvelle Calédonie et de l’île de Clipperton. Le développement en est ralenti plutôt qu’accéléré. La culture et l’art ne sont évidemment pas des priorités : la preuve, il n’y a pas de musées nationaux.
La Fondation Clément fait le pont avec l’Europe depuis qu’elle a été créée mais elle ne peut pas agir seule. Les liens qui se font le plus rapidement sont ceux tissés par les artistes entre eux, surtout pour ce qui concerne l’aide à la production. Dans l’absence d’un système “art contemporain”, les initiatives personnelles sont essentielles.

M. D. M. Pour revenir à ton oeuvre… Pas besoin de catégorisation, mais on ne peut s’empêcher de remarquer comment dans ton travail la peinture apparaît, tout en communiquant avec la technique photographique. Parfois sur les sujets, parfois comme dépassement des limites de la prise de vue.

R. C. : C’est l’objet même de ma recherche artistique. J’ai reçu une formation de photographe où j’ai appris à maîtriser la technique, j’en ai fait un métier qui me passionne. Et puis il y a mon intérêt pour l’art, la peinture en particulier. Mais dans l’évolution perpétuelle de notre vie, de notre personne avant tout et de sa propre écriture en tant qu’artiste ensuite, les réalités se mélangent, se croisent. Les connaissances en photo, l’envie d’expérimenter, le sujet photographié, mon état d’âme au moment où je crée, il n’y a pas de cases, tout s’entrelace dans l’acte de la création.

M. D. M. Comme dans la série “Déambulance Urbaine”

R. C. : Quand on commence son propre parcours, on est toujours guidés par des maîtres à penser desquels on s’inspire et qu’on veut émuler. Puis on s’en détache spontanément pour exprimer sa propre vision. Dans la série “Concept” j’avais ressenti un besoin viscéral de me réapproprier l’outil photographique en l’utilisant comme un pinceau, mais tout en restant ‘photographe’. Ainsi, j’ai travaillé l’image comme une peinture. Je l’ai construite. Je l’ai conceptualisée, en essayant de traduire une idée en photographie.
Il ne faut pas oublier que ma recherche commence toujours en studio. Dessiner des croquis m’aide à délimiter le scénario de mon image. Pour ce projet, j’ai choisi de travailler à la chambre, qui permet de faire rentrer dans mon cadre d’action plusieurs éléments : la lumière et son absence, le sujet, la peinture parfois. Le tout sur un temps donné beaucoup plus rapide que celui de la peinture. 30 secondes, 1 minute, 2 minutes. Comme des effets spéciaux qui interviennent dans la prise de vue.
Puis, l’attente. Le temps du développement, qui dévoilera le résultat. Résultat dans lequel on découvre un autre élément qui échappe à la maîtrise de la préparation. Le hasard entre en jeu, dans la rencontre de tous les éléments entre eux et avec la contrainte temporelle. Il s’agit d’une révélation de l’échange entre les composants de l’image.

Dans les portraits, je me pose le même défi : réussir à retranscrire chaque émotion la plus profonde, ou idée que j’ai eu, face à l’attitude de la personne photographiée. Dans “Déambulation urbaine” j’ai essayé de saisir les comportements des gens en observant tout simplement ceux qui m’entouraient pendant que je me baladais dans la ville de Fort de France à différentes heures de la journée. Ensuite, je me suis imposé de recréer ces sensations en studio, en les traduisant en image, sans y ajouter de post-production particulière. Comme un peintre dans son atelier.

M. D. M. La série “Sous influence” semble représenter la synthèse de cette réflexion sur la peinture, le portrait photographique et l’expression des sentiments humains.

R. C. : : “Sous influence” est aussi une dérivation de cette même pensée. En noircissant le corps, en faisant disparaître dans le charbon tout préjugé, toute différence, tout détail du corps et du visage, mais en mettant en évidence les cicatrices, qu’est ce qu’il reste? En s’effaçant et en se perdant dans les notes de” Unintended consequenses”, ( Conséquence Inattendue ), de Keziah Jones, l’essence, mise à nu, en jaillit, est révélée.

Le titre de ce morceau a tout de suite fait tilt dans mes réflexions. “Conséquence Inattendue” est la retranscription en musique de cette richesse extraordinaire qui avait complètement échappé aux volontés de constitution du Nouveau Monde. Le jazz, en est justement une conséquence inattendue ! Ce genre musical est la puissance de l’expression d’hommes, qui n’avaient même pas droit à être considérés tels. La violence de l’histoire donne force à la poésie.
Ainsi pendant la prise de vue, sur ce morceau, on entre dans une sorte de vortex qui peut durer des heures ou quelques minutes. Une union se crée entre moi et la personne en même temps. J’en parle encore une fois comme si quelque chose de l’ordre du rituel se dégageait. Ce n’est pas un simple portrait de l’autre, mais un moment spécifique auquel on participe tous les deux.
J’ai aussi voulu renouveler l’expérience du travail au charbon sur le corps pour le projet Amazone, pour une campagne sur le cancer du sein, et j’ai eu l’opportunité de participer à la puissance de l’expérience humaine de la libération de la maladie.

Qu’on parle d’histoire des hommes ou d’histoire de l’individu, Robert Charlotte se sert de toute la diversité qui l’entoure pour nourrir son oeuvre dans laquelle l’appareil devient le révélateur de cette étincelle qui est en nous, là où tous les éléments se rejoignent dans un même et seul moment.

ACTUALITÉS
Robert Charlotte sera l’un des artistes invités au Tout Monde Festival, premier festival consacré à l’art contemporain des Caraïbes à Miami, du 1 au 4 mars 2018.
http://www.tout-monde-festival.com/tout-monde-festival/

De l’un à l’autre : Le Livre Photo et le Portrait

Vous aimez les livres de photographie pour entretenir ce rapport presque charnel des pages défilant entre vos mains ? Vous aimez les expositions, pour déambuler de tirage en tirage et organiser vous-même votre propre parcours artistique ? La petite Galerie &CO119 vient d’inaugurer une exposition de livres  photographiques. Cette première édition de Photobooks est consacrée au Portrait.

Il est toujours bon de rappeler qu’il n’y a pas qu’une seule façon de montrer les choses, que le commun tue le meilleur des projets artistiques. Certains lieux méritent donc que l’on parle d’eux et c’est un bon tuyau ramené par Miriam Rosen, véritable amoureuse des livres, qui nous fait découvrir &co119. Vous trouverez cette librairie / galerie spécialisée en photographie, design et architecture au 119 de la rue Vieille du temple, elle a été ouverte en 2016 par Noëlle Colin et est dirigée par Jessica McGeachie. L’idée d’exposer des livres au mur coule de source, et force est de constater que cela fonctionne particulièrement bien ! Ici nulle vitrine pour vous empêcher de prendre en main les ouvrages, on regarde, on feuillette… et on prend le temps.

« Le livre photographique, s’il est certes composé de photographies, devient bien un objet dont le propos se révèle par l’ensemble des images présentées. Dans le contexte du livre, la présence et l’influence du photographe se font peut-être plus présentes encore que dans le tirage classique dans ses choix de narration, de sélection, d’agencement, de mise en forme. Autant d’éléments-clés qui deviennent partie intégrante de l’histoire racontée et qui amènent au paradoxe que le sujet, dans le livre objet, n’est parfois plus celui qui est photographié. Le propos se modifie alors pour ne plus uniquement parler de portrait, mais de portraits au pluriel ».

Jessica McGeachie a sélectionné un choix restreint d’ouvrages connus ou moins connus sur le thème du portrait, avec des points de vue et des approches différents : objet scientifique, de mémoire, pornographique, d’identité administrative, métaphorique, réel ou fiction, tous ont cependant cette caractéristique qu’ils se découvrent et se forment par le médium du livre et non par chaque image prise individuellement. Une manière de (re) découvrir la photographie sous un autre angle.

INFORMATIONS PRATIQUES
Photobooks – Edition #01
De L’un à l’autre : Le Livre Photo et Le Portrait
Du 09 au 24 février 2018
Galerie &co119
119, rue Vieille du Temple
75003 Paris
www.8co119.co
contact@8co119.co

Rencontre avec L’Abbé Pierre, un homme de foi engagé et révolté contre la misère

64 ans après l’appel du 1er février 1954 de l’Abbé Pierre que reste t-il de notre humanité et de notre solidarité ? Un photographe, Marc Melki se bat pour dénoncer le nombre sans cesse croissant et alarmant de personnes isolées ou des familles dorment dans la rue. Pour ce 1er février 2018, nous avons décidé de publier un hommage à L’Abbé Pierre, un portrait intime, réalisé par le journaliste Jacques Revon.

« Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t’aime »

Le 5 août 1912 nait à Lyon Henri Grouès dit plus tard: l’Abbé Pierre.
Jeune scout et castor méditatif, il devient en 1931 et durant sept années, moine capucin au Couvent des capucins de Crest dans la Drôme puis est ordonné prêtre en 1938 à Lyon, dans la chapelle de son ancien collège.

En 1942 il s’engage dans la résistance avec comme pseudonyme, « Abbé Pierre » et crée dans le Vercors le maquis Malleval.
En 1945 « parachuté » politique en Meurthe et Moselle, il devient député indépendant, apparenté au MRP, Mouvement Républicain Populaire.
En 1947, il ouvre à Neuilly-Plaisance une auberge internationale de jeunesse et en 1949 fonde la première communauté Emmaüs.

C’est en plein hiver 1954 qu’il impulse « une Insurrection de la bonté ». En 1991, l’Abbé Pierre s’installe en Normandie à Esteville dans le département de la Seine-Maritime et ce jusqu’en 1999.
A l’âge de 94 ans, l’Abbé Pierre décède le lundi 22 janvier 2007 à l’hôpital du Val-de-Grâce, à Paris.
Il repose au cimetière d’Esteville dans le diocèse de Rouen, il est enterré tout prêt de Lucie Coutaz et de 26 autres compagnons.
Lucie Coutaz fut cofondatrice du mouvement Emmaüs et également toute sa vie, secrétaire de l’Abbé Pierre.

Durant les années 1980, l’Abbé viendra un mois sur deux au monastère normand de Saint-Wandrille pour se recueillir dans la prière.
C’est là, durant l’hiver de l’année 1989 que je vais pouvoir le rencontrer dans sa minuscule cellule et échanger avec lui.
Je découvre immédiatement un prêtre hors du commun, aux positions précises, au parler doux, franc et sans détour. Il m’accordera une interview et m’autorisera à le photographier dans son univers.
Cet homme d’action bouleversera les idées reçues, les certitudes de certains, parlera toujours avec amour au nom de tous les sans papiers, des sans abris et des démunis. Médiatisé, il deviendra la personnalité préférée des français.
C’est donc le premier février de cet hiver glacial de 1954 que l’abbé au béret penché, lance sans mâcher ses mots, un appel mémorable sur les antennes de Radio-Luxembourg (RTL) « les sans-abris dit-il, sont moins bien soignés que les animaux » et ce soir là, il déclare une guerre contre la misère.

Voici le texte intégral de son appel du 1février 1954.

Mes amis, au secours…
Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l’avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu. Devant l’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent!
Écoutez-moi ! En trois heures, deux premiers centres de dépannage viennent de se créer : l’un sous la tente au pied du Panthéon, rue de la Montagne Sainte Geneviève; l’autre à Courbevoie. Ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir-même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s’accrochent
sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l’on lise sous ce titre « centre fraternel de dépannage », ces simples mots : « Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t’aime ».
La météo annonce un mois de gelées terribles. Tant que dure l’hiver, que ces centres subsistent, devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l’âme commune de la France. Merci! Chacun de nous peut venir en aide aux sans abri. Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain: 5.000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques.
Déposez-les vite à l’hôtel Rochester, 92, rue de la Boétie ! Rendez-vous des volontaires et des camions pour le ramassage, ce soir à 23 heures, devant la tente de la montagne Sainte Geneviève.
Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l’asphalte ou sur les quais de Paris.

En une semaine, 500 millions de francs seront récoltés – l’équivalent de 8 millions d’euros.

Avec cet argent L’Abbé Pierre créera les Cités d’urgence.
Le combat de l’abbé Pierre est à l’initiative de l’adoption d’une loi interdisant l’expulsion de locataires pendant la période hivernale.

Aujourd’hui plus que jamais, ses paroles résonnent et toujours nous interpellent.

Rencontre avec Marie Cozette, directrice du centre d’art contemporain, la Synagogue de Delme

Au cœur d’une zone rurale de Lorraine à une demi-heure de Metz et Nancy, la Synagogue de Delme,ancien lieu de culte transformé en centre d’art en 1993, a accueilli depuis 25 ans près de 150 artistes à travers une soixantaine d’expositions contribuant au rayonnement de ce lieu atypique au niveau régional et international.
Marie Cozette historienne de l’art, co-fondatrice de Bétonsalon, commissaire et auteur dirige le centre depuis 2007. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de l’exposition dédiée à l’artiste Shilpa Gupta « Drawing in the Dark ».

« La Synagogue de Delme n’est pas ce lieu de la neutralité supposée des lieux d’art dans lequel on viendrait poser un objet qui serait détaché de son contexte« .

Mowwgli : Quel bilan faîtes-vous depuis votre arrivée au centre d’art contemporain-la Synagogue de Delme ?

Marie Cozette : Cela fait 10 ans maintenant que je suis à la tête du centre d’art, un chiffre symbolique. Cet exercice du bilan est toujours un peu délicat mais je m’y prête d’autant plus que cette année nous fêtons les 25 ans du centre d’art. Ce sont des marqueurs temporels importants qui demandent cette réflexion rétrospective. Pour moi finalement le temps est passé très vite avec un quotidien dans un centre d’art exigeant et sans répit ce dont on ne se rend pas toujours compte de l’extérieur. J’ai un vrai amour de ce lieu, très chargé en termes de mémoire, d’histoire, d’ancrage dans un territoire. Cette succession de couches historiques, de traces mémorielles est passionnante et créée une densité dans ce lieu qui est aussi captivant pour les artistes. La Synagogue de Delme n’est pas un White Cube. Elle appelle des projets spécifiques, sur mesure, ce qui fait qu’au bout de 10 ans je me rends compte que je n’ai pas épuisé ce lieu où chaque artiste est venu apposer sa signature.

Mowwgli : Quel est l’ADN du centre d’art et quels sont ses axes prioritaires ?

M. C. : C’est le lieu de l’artiste, de son projet, de cet accompagnement, dans un rapport artisanal au travail de l’art. Cet amour du travail des artistes peut être mis en œuvre dans un lieu de cette échelle là. Une limite, compensée notamment par une immense liberté artistique qui n’a pas de prix.
L’ADN ce sont des projets monographiques pensés in situ pour l’espace et toutes ses données (histoire, mémoire, architecture, territoire). Il y a beaucoup de manières d’aborder ce lieu dont les artistes décident de s’emparer ou non. Il y a une dimension très expérimentale et de recherche aux côtés des artistes. Ce qui m’intéresse aussi est de pouvoir ouvrir le champ de l’art sur d’autres domaines disciplinaires et de la connaissance : la philosophie, les sciences sociales, l’économie, la danse, la littérature ; guidée aussi par l’approche poreuse des artistes jamais formaliste.
Egalement nous développons une dimension prospective en accueillant ici  des artistes pour qui cela a été déterminant comme Katinka Bock ou Eric Baudelaire qui ont exposé ici à des moments clefs de leurs carrières. Il est important de savoir sentir ces moments là. Nous avons aussi des figures historiques comme Daniel Buren ou prochainement Jean-Luc Moulène, qui n’ont plus rien à prouver mais trouvent néanmoins dans un lieu comme celui-ci une vérité du projet plus difficile à avoir dans des structures plus institutionnelles.
En parallèle aux expositions nous offrons un programme de résidences qui s’adresse davantage à des artistes émergents souvent récemment diplômés des écoles d’art.
Il y a 3 sessions de résidence par an de 3 mois chacune.
L’année dernière, Eléonore False a développé un projet en lien avec le territoire au Centre International d’Art Verrier de Meisenthal, réalisant de superbes séries d’images en verre. Une vraie découverte pour elle qui a ouvert des perspectives nouvelles.
Le prochain résident à partir de mars sera Romuald Dumas-Jandolo (cf mon article Artothèque de Caen) qui vient du monde gitan avec un parcours atypique après les Beaux Arts de Caen, en résidence à Astérides à Marseille et sera au prochain Salon de Montrouge.
La Gue(ho)st House inaugurée en 2012 a demandé 7 ans de travail et d’efforts préalables en lien avec le Ministère de la culture, la Drac Lorraine, le département de la Moselle, l’ex région Lorraine et la commune de Delme.
Il se sont arrimés sur l’histoire du lieu : en effet la maison d’origine a été successivement une prison, une école, puis jusqu’en 2010 une chambre funéraire. Suite à la décision de la mairie de réhabiliter le lieu, les artistes ont été invités à repenser les usages de la maison, qui se situe juste à l’arrière du centre d’art. Ne voulant pas faire abstraction du contexte et de l’histoire, les artistes ont proposé de recouvrir la maison d’une forme sculpturale blanche, qui joue selon eux comme une projection de la psyché collective, traversée par des affects très forts liés à la mort ou à l’enfermement. Il s’agissait donc bel et bien et de faire parler les fantômes en public, et de transformer cette architecture en fantôme.

C’est un outil de travail formidable pour des événements, des ateliers pédagogiques, une project room pour des actions spécifiques comme actuellement « La Maquette » avec l’Université de Lorraine et le Master en scénographie autour d’expositions rêvées du centre d’art par les étudiants, ou d’autres associations. On y accueille aussi l’Artothèque outil de médiation qui permet un rapport à l’art immédiat et intime. La médiation est au cœur de l’ADN d’un centre d’art ce qui exige d’autant plus d’attention et de précision que nous sommes en zone rurale avec un public non averti. Cet accompagnement se fait avec beaucoup de bon sens, d’humanité, de simplicité et de bienveillance. Tout cela participe à cette dimension de convivialité qu’il faut être attentif à mettre en œuvre.

A l’étage le studio permet d’ accueillir ponctuellement les artistes pendant le montage. Notre véritable résidence se trouve dans un village encore plus isolé de 300 habitants à Lindre-Basse,ce qui exige de l’autonomie au quotidien de la part des artistes.

Mowwgli : L’exposition de Shilpa Gupta et la programmation future

M. C. : L’artiste indienne Shilpa Gupta (née en 1976 à Mumbai) qui traite notamment de la question des frontières, leur possible franchissement et stratégies de détournement. Co-produite avec la Belgique (KIOSK à Gand) et l’Allemagne (Bielefelder Kunstverein) ce qui n’est pas anodin étant dans une région transfrontalière où la question de la frontière reste très présente et parfois douloureuse. Même si ce projet parle d’une frontière lointaine entre l’Inde et le Bangladesh cela résonne dans ce territoire et au niveau européen avec la crise des migrants, la construction de murs..Un détour pour aborder des enjeux locaux. Shilpa Gupta avait représenté l’Inde à la 56ème Biennale de Venise en 2015 aux côtés d’un artiste pakistanais, ce qui était déjà un geste éminemment politique et fort. Cela a été au départ de tout son projet de recherche sur cette frontière de plus de 4000kms, la plus longue entre deux états nations. L’Inde enserre géographiquement le Bangladesh. Depuis les années 1980 l’état indien a mis en œuvre des moyens considérables pour la construction de ce mur réalisé à environ 80%. Cette zone se caractérise par un déploiement considérable de mesures sécuritaires et en même temps une zone de transits solidaires et échanges illégaux de contrebande permanents avec de nombreux commerces sur lesquels l’état indien ferme les yeux. Shilpa Gupta nous démontre comment une frontière dépasse un simple tracé sur une carte et peut être déjouée par le quotidien des gens. Toutes les œuvres mis à part une, ont été coproduites par les 3 lieux. Deux pièces protocolaires sont adaptées à chaque fois pour les lieux. C’est la 3ème occurrence de l’exposition qui sera montrée par la suite à Londres.

La programmation à venir :
La prochaine exposition sera particulière en l’honneur des 25 ans du centre célébrés dans un format anarchique et choral où l’on va convoquer plusieurs dizaines d’artistes qui sont passés par ce lieu, avec une programmation en écho à la Gue(ho) House de cinéma et événements. Ce n’est pas une approche thématique ni nostalgique mais cela se veut un vrai rassemblement.
Après cela sera au tour de Jean-Luc Moulène dont l’exposition débute à la Verrière à Bruxelles en janvier dans le cadre d’une collaboration du centre d’art avec la Fondation d’entreprise Hermès. Le dispositif spécifique s’orchestre sur le regard à partir de modules de miroirs mouvants au centre de l’espace, sensibles à la présence des corps et des œuvres et créant une dynamique de réflexion. Autour il montrera une série de peintures ce qui est plutôt inédit chez Jean-Luc Moulène qu’on connaît davantage dans le champ de la photographie et de la sculpture.
A Delme il va sans doute déployer un corpus supplémentaire même si tout n’est pas encore acté.
En parallèle à la programmation à Delme l’année prochaine, la Fondation d’entreprise Hermès qui a en charge la programmation de La Grande Place – Musée du cristal St Louis nous a sollicité pour assurer la programmation artistique de l’espace contemporain pendant deux ans. Trois expositions sont prévues : Hippolyte Hentgen de février à fin juin et de juillet à décembre, un solo show de Thu Van Tran. En 2019 est prévu un solo show de Dominique Ghesquière que nous avions accueilli en résidence en 2010. Cela fait quatre ans que la Fondation d’entreprise Hermès a mis en place ce dispositif permettant de solliciter une structure lorraine. Le Centre Pompidou Metz avait initié ce partenariat avec la première exposition de Jean de Loisy « Formes simples » qui avait donné lieu à un pendant à St Louis, suivi du Frac Lorraine qui vient de terminer son cycle. Pour la fondation cet ancrage local était important.

Mowwgli : Le mode de fonctionnement du centre

M. C. : Nous sommes une équipe de 4 personnes avec un budget annuel autour de 300 000 € financé pour 50% par le Ministère de la culture suivi de la Région Grand Est et dans une plus faible mesure à présent le Département de la Moselle, la Mairie mettant à disposition les locaux.
Notre association est régie par un conseil d’administration qui valide la programmation tous les ans. Les membres sont locaux pour la plupart, Delmois ou liés au territoire et des personnalités artistiques telles que Hélène Guénin (Mamac de Nice), Christophe Gallois (Mudam Luxembourg), Pascal Yonet qui dirige le Vent des Forêts.
Le public est majoritairement régional et dès lors que l’on s’éloigne plus on a affaire à un public spécialisé. On n’arrive pas complètement par hasard à la Synagogue. L’été les hollandais, belges et allemands s’arrêtent chez nous sur la route des vacances.

Mowwgli : Quelles synergies sont développées sur le territoire et au delà ?

M. C. : Je suis vraiment dans une logique partenariale pour travailler autant que possible avec les réseaux locaux et plus largement, ayant présidé pendant deux ans d.c.a Cette envie de travailler pour le collectif me tient à cœur. La Synagoque est membre fondateur du réseau régional « LoRA ». La Gue(ho)st House est le lieu qui permet de valoriser ces partenariats comme avec la Conserverie à Metz, My Monkey à Nancy (graphisme) entre autres lieux indépendants. Nous avons présenté des objets designés par Matali Crasset pour les Maisons Sylvestres au Vent des Forêts, la série des boules de Noël de Meisenthal, de nombreux projets ont été conçus avec le Frac.
Au delà au niveau international nous avons travaillé avec l’Allemagne ou l’Italie et avec l’Institut français au moment de la Fiac nous recevons des commissaires de tous horizons.

INFOS PRATIQUES :
Drawing in the dark
Shilpa Gupta
Jusqu’au 18 février 2018
La Synagogue de Delme
33 Rue Raymond Poincaré
57590 Delme
Horaires :
Du mercredi au samedi de 14h à 18h,
le dimanche de 11h à 18h
Localisation :
Delme se trouve à 30 minutes de Nancy et Metz
45 minutes de Luxembourg et Sarrebrück
1h30 de Strasbourg
3h30 de Paris, de Bruxelles et de Bâle
Résidences : http://www.cac-synagoguedelme.org/fr/residencies
La Synagogue de Delme
http://www.cac-synagoguedelme.org/
lora | Lorraine art contemporain
http://www.lora.fr/

Focus Bourse du Talent : Youqine Lefèvre, Far From Home

Jusqu’au 4 mars 2018, la BnF et Picto Foundation vous invitent à découvrir les travaux des jeunes photographes primés de la Bourse du Talent. Après avoir interrogé Vincent Marcilhacy, Directeur de Picto Foundation, partenaire et co-organisateur de cette Bourse, en décembre dernier, chaque semaine, nous vous proposons de plonger dans l’univers d’un des quatre photographes lauréats. Aujourd’hui, voici Youqine Lefèvre, lauréate de la Bourse consacrée au Portrait avec sa série « Far from home ».

Née en Chine en 1993, Youqine Lefèvre grandit en Belgique où elle obtient un Bachelor en Arts Plastiques et Visuels à l’ERG (École de Recherche Graphique, Bruxelles). Elle poursuit ses études en photographie à l’École Supérieure d’Arts Appliqués de Vevey où elle vit désormais. Son travail artistique porte essentiellement sur l’humain, l’enfance, la mémoire, la famille et ses failles. Dans la série qui l’a fait connaître, Far from home, il est question de quête identitaire, intime, en lien avec sa propre histoire d’adoption, qui transcende la dimension du simple témoignage.

Pendant trois ans, en immersion dans un foyer isolé dans la montagne suisse, elle y photographie des enfants. Ces derniers, éloignés de leurs parents, incapables de s’occuper d’eux, ont mûri prématurément à cause des traumatismes qu’ils ont vécus et se trouvent alors dans un entre-deux que traduit l’alternance du noir et blanc et de la couleur. Dans ces portraits, où l’innocence persiste malgré tout, Youqine Lefèvre parvient à capter un moment d’abandon, une faille intérieure, une vulnérabilité dont les paysages se font l’écho.
Les images de pierres, récurrentes dans la série, témoignent de la fonction de talisman que leur assignent certains des enfants du foyer.
http://www.youqinelefevre.com

A LIRE :
Rencontre avec Vincent Marcilhacy, Directeur de Picto Foundation à l’occasion de l’exposition de la Bourse du Talent

A VOIR : 
Focus Bourse du Talent : Chloé Jafé (publié le 11 janvier 2018)

A VENIR : 
Focus Bourse du Talent : Sanjyot Telang (le 25 janvier 2018)
Focus Bourse du Talent : Jean-Michel André (le 1er février 2018)

INFORMATIONS PRATIQUES
• Exposition des Jeunes Photographes de la Bourse du Talent 2017
> Chloé Jafé (Bourse du Talent #69 Reportage)
Youqine Lefèvre (Bourse du Talent #70 Portrait)
Sanjyot Telang (Bourse du Talent #71 Mode)
Jean-Michel André (Bourse du Talent #72 Paysage)
Du 15 décembre 2017 au 4 mars 2018
BnF / François-Mitterrand
Allée Julien Cain
Quai François-Mauriac
75003 Paris
Ouvert du mardi au samedi 9h à 20h, dimanche 13h à19h, lundi 14h à 20h
Fermé jours fériés
Accès libre
• Fragilités
Bourse du Talent 2017
Editions Delpire
20 x 23 cm, 128 pages
30€
http//www.picto.fr

Lea Lund and Erik K Rebelle sans Pause

Entrer dans la galerie africaine au 53, rue Blanche et se laisser émerveiller par le nombre d’objets et d’oeuvres  d’inspiration africaine. Y découvrir quelques grands formats photographiques noir et blanc, signés Lea Lund, puis descendre l’escalier en colimaçon pour accéder à la totalité de l’exposition d’une trentaine d’images, dans une relation assez intime.

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Erik, Ostende, septembre 2017-©LEA LUND & ERIC K

Lea Lund & Erik K forment un couple aussi étonnant que singulier, partageant le projet commun d’une photographie d’art, Erik K y figure un dandy inspiré à travers l’oeil parfait de Lea Lund, plasticienne, graphiste, photographe, qui scénographie l’architecture européenne au fil de nombreux voyages.

Photographie très construite, le champ de l’image y est toujours extrêmement composé, pur, structuré par les lignes des grandes Architectures et des Espaces libérés de toute attraction, rendus à la liberté d’une scène vivante. qu’il s’agisse d’ Ostende, Paris, New York, Londres, Hanovre, Cologne, Varsovie, Hamburg, Berlin, Bruxelles, Milan, Anvers, Luxembourg, l’ impressionnante liste ne semble jamais devoir se clore et bien plus longue que celle citée, bien des villes suisses, allemandes, du Bénélux, françaises seront visitées dans cette fougue ….

L’Europe des places et des grands bâtiments renommés se situe en amont du processus photographique, comme des lieux espérés et désirés, appels de l’espace, de la légende et de l’oeil, inscrire cet autre “objet du désir”, entendez Erik K, dans la totalité de l’irradiation de sa présence, attitudes et canne comprise donnant une correspondance unique, aristocratique, yeux dans les yeux, sourire énigmatique et costumes de prix, à la Philharmonique de Paris de Jean Nouvel ou la Fondation Louis Vuitton de Frank Gehry.

ERIK K, Roi Nègre de Situation.

Là n’est pas le seul composant de cette oeuvre pertinente. Une réparation doublée d’une amicale attention, semble établir un statut particulier au jeu photographique, partagé, par le couple à la mémoire des peuples noirs et à leur libération de l’esclavage, histoire qui a meurtri autant leur chair que leur âme et dispense toujours son ombre dans la psyché actuelle…. Erik K projette la splendeur des soleils révolus sur tous lieux historiques et célèbres,  revanches, réparations, provocations; plus, Lea Lund, en centrant son regard essentiel sur ce seul personnage – il n’est jamais question de politique –  lui donne cette magique présence grâce à laquelle tout se met à vibrer, espaces, lieux, temps, sujets avérés de l’image. C’est toujours par une ironie plastique que l’oeil, en mouvement, mord à pleine dents l’obscurité du monde, consacre la beauté par une amoureuse célébration aristocratique du Roi Nègre.  Les réminiscences d’Apollinaire, Breton, Picasso, des Surréalistes ont forgé le lien à l’Art Nègre. Erik K incarne avec Maestria la figure du Dandy aristocrate, éblouissant le monde, l’habitant de sa royale présence. Dans un rayonnement, une dynamique, cette superbe relit, à travers l’oeil du démiurge de Lea Lund, toute l’ambivalence des lieux et des temps : souvent dans ces costumes et par le traitement du Noir et Blanc, puis de la Couleur, la photographie semble émergée de ce Paris du XIXe siècle,  Baudelaire remonte les Tuileries, passe la Madeleine…

BAUDELAIRE. Le Dandy est un héraut aristocrate.

Quand Erik K est à l’image, et il l’est systématiquement, c’est un hymne à la différence, à la beauté noire, port de tête altier, corps viril et puissant, yeux frondeurs et fiers, tiré à quatre épingles, silhouette de lord anglais, dandy en tout point baudelairien. Une prestance se marie à un éclat, une certitude faite de conquêtes signe sa présence, fierté saine du romantisme. Baudelaire écrit: Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences. […] Le dandysme est un soleil couchant ; comme l’astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie (II, 711). “ Le dandy est un éternel étranger, à la fois natif et cosmopolite, urbain et impertinent. C’est un voyeur, un ennemi de l’intérieur, un rebelle sans cause … Il est par excellence le héros de la vie moderne, attaché à maintenir l’éternelle beauté de la forme dans un monde où tout est voué à la disparition, a afficher son originalité dans un monde où règne le conformisme, à « fonder une espèce nouvelle d’aristocratie » dans un monde démocratique..C’est bien là cette légèreté d’allures, cette certitude de manières, cette simplicité dans l’air de domination, cette façon de porter un habit et de diriger un cheval, ces attitudes toujours calmes mais révélant la force, qui nous font penser, quand notre regard découvre un de ces êtres privilégiés en qui le joli et le redoutable se confondent si mystérieusement :«Voilà peut-être un homme riche, mais plus certainement un Hercule sans emploi.» Le Peintre de la vie moderne IX, 1863

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© LEA LUND & ERIK K -Erik, place de la Concorde, Paris, septembre 2016

DES ARCHITEXTURES…

Tous ces lieux sont d’éminents messagers de l’Esprit, souvent monumentaux, ogres désertés ou en pleine gloire, géants de verres et d’aciers, escaliers, leur masse et leur profil s’imposent au delà de toutes arrière-cours, espaces libres, quais, gares, ponts, cafés célèbres, places, monuments historiques, Lea Lund situe son ambiance là où l’espace fait sens, happé par le lieu et son génie. A Paris, La place de la Concorde, le Trocadéro, l’église de la Madeleine, le Jardin des Tuileries, les espaces d’Abraxas à Noisy le Grand, le Palais Royal, le parc de la Villette, la fondation Louis Vuitton donnent leur cadre à l’image. Lea Lund, en amoureuse, convoque les architectures, qu’elles soient baroques, modernes, classiques, voici La Philharmonie de Jean Nouvel, l’Atomium de Bruxelles, l’Olympic stadium de Berlin, une usine, tout métal saillant, à Essen, un immense huit de parc d’attraction, tout en fer, à Bottrop, au centre de l’Allemagne, le port d’Hamburg et toute une série de lieux, vides ou structurés. Ces lieux sont tous des lieux amplifiés, singuliers, un mouvement, un événement semble pourtant les rendre à leur présence, au moment des prises de vues. Ils donnent à Lea Lund l’occasion de s’emparer dans un rapport d’échelles, de la silhouette de son modèle, toujours pertinent dans son attitude par rapport au lieu même où il est photographié, animant de son énergie le souffle de l’image dans une métrique classique.

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© LEA LUND & ERIC K –
Erik, Slipway, Ostende, mai 2017

LE TEMPS DE L’IMAGE.

Qu’il saute d’un rocher à l’autre, plus haut que n’importe qui – Lea Lund assure qu’aucun trucage ne vient se superposer au happening de la prise d’images, que tout est fait sans truquage. Une métrique mesure l’instant, ce qui semble, parfois peu croyable, tant la difficulté de saisir au vol, l’aigle, au moment le plus précis, celui d’une course dangereuse, à la bonne fraction de seconde, parait hasardeuse.  Lea Lund déclenche toujours au moment suprême, se coulant dans l’énergie du mouvement, cadre bien établi, perpectives et fuites saillantes, pour que l’image fuse, s’inscrive idéalement sur le film. Maîtrise de la lumière, des lumières, par tous les temps, il semble bien que tout cela respire au delà de la complexité des éléments, une totale maîtrise du jeu aérien et  de l’envol , alchimie heureuse de l’amour et de la photographie, quand l’oeil ouvert au centre perçoit le monde totalement conscient et que s’ouvre une temporalité alémanique, geste de l’épreuve, royautés du sang, une part essentielle de l’ombre se défait alors du silence.

Il faudrait faire une étude plus détaillée des “poses” de ce modèle exclusif et particulier, de ses costumes, une joie saillante s’ajoute à sa présence, une certaine gourmandise fougueuse anime le couple qui, toutes expositions faites à travers l’Europe, voyage, infuse le temps d’un conte précieux et précis.  Jeu des désirs et inscription du corps, la réalisation de ces photographies semble être devenu une recherche permanente d’aventures, de complicités, une raison de vivre, dans toute l’Europe, où les amis sont nombreux, comme les projets. Lea Lund est suisse et Erik K zaÏrois, leur rencontre en 2011 a précipité UNE AVENTURE, la rencontre complémentaire de deux créativités pour les potentialiser, nul doute que ce soit aussi le témoignage d’un amour rare et complet, au travail, sans complaisance, un projet sécrétant énergies et humour.

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© LEA LUND & ERIK K – Erik, Namur, avril 2016

CORPS ET ÉQUILIBRES.

 Le corps d’EriK  K est une ligne, un pilier. Qu’il soit appuyé sur sa canne princière, marche, saute, vole, se perche sur la rambarde d’un pont, d’un élément improbable du matériel trouvé sur place – panneaux, piliers, escabeau, échelle d’acier –  l’équilibre général de l’image est donné par l’impulsion de son corps prolongé de la canne essentielle; élément symbolique évoquant un doigt magique et invisible, un point secret dans l’air, parachevant l’architecture de la pose du corps par une ligne orientée vers un point d’équilibre secret, celui de l’image.

Sceptre, canne ithyphallique, objet particulier d’un relais de la puissance divine, de l’éclair dont on pourrait attendre la foudre, la canne d’Erik K désigne et reçoit, parachève le geste, articule et lie les différentes lignes qui sous-tendent le plan photographique. Objet “sacré” s’i il en est, ligne de prolongation du bras et de tout le corps, elle est capteur d’énergies, présente dans toutes situations où le personnage est acteur à la fois de lui-même et du regard qui le saisit.

PLASTICITÉ DE L’IMAGE PHOTOGRAPHIQUE.

Une réponse d’ordre symbolique et secrète se superpose au traitement de l’image, au tirage, dont les noirs et blancs acquièrent la densité des tirages au charbon, à ces épreuves fin XIXe, leur donnant  cette plasticité qui retient l’ombre pour transmettre la lumière. Les supports sont encore griffés, rayés, dessinés parfois, pour que s’accroisse la perception, la sensation physique du tirage d’art, du plomb des gravures aux lignes douces qui structurent l’image. Lea Lund coule ses noirs et ses blancs dans l’eau troublée des rêves, parce que le rêve est aussi une part indistincte en cours de révélation, comme une épreuve vivante.

Lea Lund & EriK K, donnent ici la preuve d’une oeuvre qui a trouvé et prouvé sa constitution sur tous les plans qui entrent dans sa réalisation: du désir et du voyage, des processus et procédés engagés, jusqu’à la galerie, chambre claire où le spectateur peut  jouir du spectacle qui s’y déploie.  Cette densité donnée aux matières bues par le ciel, accroit la sensation des espaces lointains ou proches, défait les repères de l’heure, du jour, de la saison, pour énoncer un temps hors du temps, que ce soient les lumières chaudes estivales, celles plus océaniques et froides de l’automne et de l’hiver, le temps de la photographie éteint l’heure de son happening pour s’imposer définitivement.

Jouissons donc de ces instants magiques sans entraves.

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Erik, Tiger and Turtle, Duisburg, Allemagne, juin 2015 ©Lea LUND & Eric K

Lea Lund & Erik K en quelques dates :

• 2018 : Dandy & Sapeurs d’Afrique, La Galerie Africaine, 53 r Blanche, Paris 9ème + Galeries Royales d’Ostende
• 2017 : Salon Zürcher Africa, Paris 3ème – Récits d’Afrique, Paris 9ème – RFIP rencontre Franco-italiennes de la photographie, Milan – Mac’A, Cloître Saint-Louis, Avignon – Festival photographique de Saint-Laurent du Var – Festival Photo Münsingen – Rencontres de la photographie d’Arles – Expositions à Grenoble & Lausanne
• 2016 : X Septembre Gallery, Luxembourg – Galerie Anne & Just Jaeckin, Paris 6ème – Pièces à Conviction, Lausanne – Ex Nihilo, Grenoble – Rencontres de la photographie d’Arles
• 2015 : Anne et Just Jaeckin, Paris 6ème – Fischer Lichtgestaltung, Cologne
• 2014 : Fotofever, Paris – Photobastei, Zurich – ESF, Lausanne – Little Big Galerie, Paris 18ème
• 2013 : Lichtfeld, Bâle – Espace des Télégraphes, Lausanne
• 2012 : Kinshasa, dans le cadre du XIVe sommet de la francophonie – Espace Richterbuxtorf, Lausanne
La galerie Africaine vous convie à une exposition de photographies de ces deux artistes nomades dont le terrain de jeu est la photographie, et le territoire, l’amour.

INFORMATIONS PRATIQUES
Dandy & Sapeurs d’Afrique
Du 4 au 30 janvier 2018
Ouvert tous les jours de 12h à 19h
Cocktails vendredis 19 et 26 dès 18h
Mu Gallery
53 rue Blanche
75009 Paris
http://www.mu-gallery.fr

https://www.youtube.com/watch?v=CpFDWdIvHAE&index=2&list=PL-2xfU9RKnYS4LyOHbUQMQIErrH2voIeb
http://www.lealund.com/presentation
http://fr.calameo.com/read/0051434057a6abb2a25a9
https://www.yvon.be/lopende-tentoonstelling

Paris Photo : Martin Schoeller, Inspiring Action

Commande de Pernod Ricard pour le rapport de fin d année, Martin Schoeller a réalisé 18 portraits grand format de 18 personnes du groupe occupant toutes fonctions ayant été sélectionnées sur les 18 000 employés France et monde et envoyées à NY pour se faire tirer le portrait… Portraits exposés à Paris Photo.

Aventure personnelle marquante, deux de ces femmes ont relaté la séance comme un moment intense et juste, une sorte d’accouchement de soi en ayant résulté, une aventure singulière et profonde a marqué les esprits.

Ces 18 visages, femmes et hommes, tous différents au delà de leur nationalité, sont photographiés simplement, sans artifice, ni maquillage, sans effet, à fleur de peau, dans un cadrage identique et une lumière studio « propre » si bien que, définition aidant, les lèvres et les yeux retiennent l attention… L’impression de naturalité est au premier chef, une direction artistique à atteindre, bien au delà d une photographie de commande, marquée Corporate, où l’enjeu est de photographier l’homme dans sa fonction, donc, en principe, plutôt la fonction où comment celle ci habite t-elle celle là, ou cohabite avec celle là.

Ici un visage quasi brut, sans retouche, grain de peau, rides, cheveux et expressions telles quelles, sont la base de l’opération photographique, Martin cherche le vrai visage sous le visage de circonstance, opération vérité en quelques sortes….sans complaisance, Martin enregistre présences et fixité du regard, bouches muettes, parfois interdites, yeux bien au centre du portrait. Aucune fuite du visage n’est permise, c’est un face à face, on peut comprendre que, se retrouvant dans ces positions d’être soi même, sans plus de make up, pour les femmes en particulier, sans embellissements programmés, au bord d’une forme de cohabitation, de confrontation à sa propre image brute, un conflit psychologique ait pu apparaître et que l’habilité de Martin Schoeller à déjouer ce conflit, lui ait permis, finalement d’accoucher ces visages d’eux mêmes, hors du regard social. Entreprise très salutaire à l’heure où toute une photographie cherche à masquer plutôt qu’à montrer, d’où également une forme d’émotion contenue dans l’ objectivation de ces visages, devenants aussi un peu plus étranges à eux mêmes, un peu plus extérieurs, pourrait-on écrire.

….Et c’est beau, esthétiquement, touchant en quelque point, de plus, une tentation anthropologique habite ces portraits qui se raccordent volontiers à toute une tradition de portraits ethnologiques. Il se dégage de chaque image un hommage discret à l humanité, à la communauté des hommes, de toutes races, de toutes couleurs, de toutes conditions. Les traits du sang ne mentent pas, et c’est selon, soit une force, soit une faiblesse.

Travail d’une grande pureté….peut être le sentiment du centrage systématique de la lumière reflétée au centre de chaque pupille, masque t il une lecture identique et identitaire top récurrente, le centre de l’œil et de l’iris ont disparu des yeux, ce qui est bien dommage, à moins qu’on ne l’interprète comme une signature cachée ou un marquage stylistique.
Quoique il en soit de ces portraits à la chromie neutre ,  les teintes et couleurs de peaux, couleurs des yeux, dessins des lèvres, tout signe marquant l’appartenance à une famille, un groupe ethnique, une nation, au delà des nombreuses antécédences et mariages, qui, au fil des siècles et de l’histoire ont marqué les générations et façonnés nos corps actuels, confirment le parti-pris du tout naturel. Martin Shoeller avance vainqueur en ces terres déjà conquises ..de quoi ne pas ternir une réputation largement acquise, bien au contraire…
INFORMATIONS PRATIQUES
Paris Photo
Grand Palais
Avenue Winston Churchill
75008 Paris
http://www.parisphoto.com
https://martinschoeller.com