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Rétrospective de Darius Khondji, Directeur de la Photographie

La cinémathèque propose une nouvelle rétrospective consacrée à Darius Khondji. Jusqu’au 7 avril, vous pourrez découvrir ou redécouvrir les films incontournables sur lesquels ce directeur de la photographie hors pair a travaillé en collaboration avec Jeunet, Haneke, Pollack ou encore Woody Allen…

Darius Khondji est né à Téhéran en 1955, très tôt installé à Paris, il réalise, enfant, ses premiers courts métrages en Super 8, c’est adolescent qu’il se forme à la photographie et au cinéma. Véritable  inconditionnel de la photographie argentique, Darius est riche d’une filmographie de plus d’une soixantaine de titres.

LES FILMS
  • Alien, la résurrection Jean-Pierre Jeunet / Etats-Unis / 1997 Je 16 mar 21h30 Je 30 mar 21h30 
  • Amour Michael Haneke / France, Allemagne, Autriche / 2011 Me 22 mar 21h45 Ve 31 mar 14h15 
  • Anywhen Philippe Parreno / France / 2016 CM Sa 18 mar 19h30 
  • Beauté volée Bernardo Bertolucci / Grande-Bretagne-Italie-France / 1995 Je 16 mar 19h00 Sa 1 avr 17h00 
  • Cité des enfants perdus (La) Jean-Pierre Jeunet / France / 1994 Ve 7 avr 17h00 
  • Continuously Habitable Zones aka C.H.Z. Philippe Parreno / France-Allemagne-Suisse / 2011 CM Sa 18 mar 19h30 
  • Courtes chasses Manuel Flèche / France / 1984 CM Di 19 mar 16h45 Sa 25 mar 19h00 
  • Crowd (The) Philippe Parreno / France / 2015 CM Sa 18 mar 19h30 
  • Delicatessen Marc Caro, Jean-Pierre Jeunet / France / 1990 Sa 18 mar 22h00 
  • Evita Alan Parker / Etats-Unis / 1996 Ve 24 mar 14h15 Me 29 mar 14h30 
  • Funny Games U.S. Michael Haneke / Grande-Bretagne, Etats-Unis, France, Autriche / 2006 Di 19 mar 19h00 Me 5 avr 17h00 
  • Homme irrationnel (L’) Woody Allen / Etats-Unis / 2014 Ve 17 mar 19h00 Sa 1 avr 19h00 
  • Immigrant (The) James Gray / Etats-Unis / 2012 Ve 17 mar 21h15 Sa 1 avr 21h15 
  • Interprète (L’) Sydney Pollack / Etats-Unis / 2004 Ve 31 mar 17h00 
  • Invisible Boy Philippe Parreno / France / 2010 CM Sa 18 mar 19h30 
  • June 8, 1968 Philippe Parreno / France-Etats-Unis / 2009 CM Sa 18 mar 19h30 
  • Li Yan Philippe Parreno / France-Etats-Unis / 2016 CM Sa 18 mar 19h30 
  • Marie-Louise ou la permission Manuel Flèche / France / 1994 Di 19 mar 16h45 Sa 25 mar 19h00 
  • Marylin Philippe Parreno / France-Etats-Unis / 2012 CM Sa 18 mar 19h30 
  • Minuit à Paris Woody Allen / Etats-Unis-Espagne / 2010 Je 23 mar 14h30 Je 30 mar 17h00 
  • My Blueberry Nights Kar-Wai Wong / France-Chine / 2006 Sa 25 mar 21h30 Je 6 avr 16h30 
  • Neuvième porte (La) Roman Polanski / France-Espagne / 1998 Sa 25 mar 15h00 Me 5 avr 14h15 
  • Plage (La) Danny Boyle / Etats-Unis / 1999 Me 22 mar 19h15 
  • Prémonitions Neil Jordan / Etats-Unis / 1998 Me 22 mar 16h30 Di 2 avr 19h15 
  • Seven David Fincher / Etats-Unis / 1995 Me 15 mar 20h00 Di 2 avr 21h30 
  • Trésor des îles chiennes (Le) F. J. Ossang / France, Portugal / 1989 Je 23 mar 19h00 Ve 31 mar 19h00 
  • Une femme pour l’hiver Manuel Flèche / France / 1988 CM Di 19 mar 16h45 Sa 25 mar 19h00 
  • Zidane, un portrait du XXIe siècle Philippe Parreno, Douglas Gordon / France-Etats-Unis / 2004 Sa 18 mar 14h30 Me 29 mar 17h00 
RENCONTRES ET CONFÉRENCES
  • Dialogue avec Darius Khondji et F. J. Ossang Je 23 mar 19h00
  • Dialogue avec Darius Khondji et Philippe Parreno Sa 18 mar 14h30

EXPOSITION
Rétrospective de Darius Khondji
Du 16 mars au 7 avril 2017
La Cinémathèque Française
51 Rue de Bercy
75012 Paris
http://www.cinematheque.fr

Again and Again, Stéphane Duroy au BAL (2ème Partie)

Cette exposition présente deux périodes du photographe, Stéphane Duroy. De magnifiques photographies documentent l’Europe du Silence sur quarante ans au rez de chaussée, en sous sol, dans la grande salle, le photographe se mue en plasticien, re-visitant son travail sur l’image, pour composer sous forme d’assemblages, de collages, les pages d’un livre infini, qui ne cesse de se dérober tout en s’étoffant. Unknown 2. De grands tirages, accrochés aux murs ainsi que des citations emblématiques renforcent ce dispositif. Diane Dufour directrice du Bal, Fannie Escoulen, commissaire de l’exposition, Cyril Delhomme, scénographe ont travaillé à faire d’ Again & Again une exposition importante. Neuf livres ont été publiés aux éditions filigranes sous l’oeil attentif de Patrick Le Bescont et renforcent la documentation de l’oeuvre photographique présentée.

2/ Unknown

« … Depuis l’émigré qui avait dû fuir sa patrie, n’emportant guère que sa vie avec lui, et qui, néanmoins, refusait d’accepter la défaite… » William Faulkner

La grande salle en sous sol ouvre sur un tout autre ciel. introduit une actualité. Cette partie de l’exposition, dont le thème central est l’Exil de millions d’européens vers les États Unis, attirés par une promesse et cueillis par la paupérisation,  l’oubli, se compose de grands formats taggés, devenus matière intrinsèque d’une aventure plus plastique, recouvrant les murs du Bal comme une seconde peau et les pages recomposées, originales, extraites d’Unknown, exposées sous vitrines.

« Nous, les Européens, avons construit le rêve américain, cette illusion monumentale à laquelle chacun de nous fait semblant de croire. » Stéphane Duroy 

Stéphane Duroy a suivi les traces de ces immigrés de New York au Montana. Il situe sa photographie du côté du constat d’un échec, le rêve américain se révèle une mystification et un leurre, la misère, la déchéance attendent ceux qui pensaient trouver de l’autre côté de l’océan, une terre d’accueil et de prospérité. Il n’en n’est rien. Stéphane Duroy décrit l’errance de ces nouveaux pauvres, un abandon programmé.

Suite au renoncement à sa propre mémoire, l’identité des origines, européennes, s’efface, sans que puisse naître une autre identité, américaine. L’exil, la migration vers l’intérieur du pays n’ont plus rien à voir avec une conquête, celle de l’Ouest, légendaire, acte fondateur du Peuple américain, colonisation par des populations essentiellement européennes de l’immensité du territoire reliant la Louisiane au Pacifique. Cette migration récente en est un parangon, en joue le drame, se double d’une perte identitaire et d’un exil en soi, aux frontières du néant, du nomadisme. C’est un mouvement de fuite en avant, une désespérance. Tout est devenu éphémère, les migrants sont de nouveaux homeless, rappelant en plus triste les hobos des années de la dépression. Le mythe d’une Terre Promise s’est effondré. Les images que Stéphane Duroy rapporte donneront naissance à Unknown, livre paru en 2007. Une parenté s’établit avec Robert Franck, autre photographe: « Lorsque les gens regardent mes photos, je voudrais qu’ils éprouvent la même chose que quand ils ont envie de relire les vers d’un poème. »  poème à la Kerouac ou la Ginsberg, résonances de cette contre culture américaine dont Stéphane Duroy semble épris.

En 2009, un nouveau processus de création se met en place, et c’est au hasard que le photographe le doit, Il récupère aux éditions Filigranes une centaine d’exemplaires de son livre Unknown, promis au pilon et commence à le reprendre page à page.  Cette recherche plastique composée de collages et de ré-appropriation de certaines photographies de cette période, crée un nouvel espace d’interventions, une sorte de « locus » personnel fait de collages, découpages, d’insertion, de biffures, de juxtapositions. Stéphane Duroy a de nouveau 13 ans, il joue avec ses images, compose et recompose, une à une les pages de ce livre déchu et promu au pilon. Il reformule, revisite, re-interprète, un livre désormais totalement ouvert et multiple, il ne s’arrête plus, revient et recommence, une sorte de mouvement perpétuel, de mécanique créative s’est imposée à lui, contre l’oubli et le silence. Toujours insatisfait des résultats, il s’avance en terres inconnues, s’enfonce dans ce pays imagé, nourrit ce travail en expansion des figures même qui le hantent, encore et encore.

C’est un tout autre support qu’il faut considérer aujourd’hui, autre que celui qui était un aboutissement, une finalité, concluant un processus que représentait l’image publiée au final dans le livre,  le livre est, maintenant, un point de départ, une matrice, se déconstruit d’abord, se dé-fragmente, puis se régénère. Se projettent toujours au devant de lui, comme une route familière sans fin, dirait on, le fantasme illuné d’une réparation et d’une sortie de l’angoisse et de l’ombre. Stéphane Duroy  est happé par une « fuite en avant «  et le désir d’ aller toujours plus loin.  Ce travail, à jamais ouvert et sans fin, est une sorte de retour en avant. Il promet, après la relégation des ombres et le partage de l’abandon, un renouveau de l’homme…. et l’on songe malgré tout au manuscrit de « Sur la route « de Kerouac, exposé récemment à Beaubourg dans l’exposition « Beat génération ». Une oeuvre,  tel un serpent magique  se renouvelle dans la mue de ses anneaux, dans le temps. Voilà ce que découvrira Fannie Escoulen, quand elle cherchera à monter cette exposition « Tentative d’épuisement d’un livre. »

Au total ce seront près de huit cent pages (800) qui seront produites, ce qui me semble vertigineux,  dont  trente deux doubles pages (32) constitueront la chair du nouvel ouvrage « tentative d’épuisement d’un livre »  intitulé Unknown, (l’édition de 2007 est épuisée et ne sera pas retirée a priori, il reste quelques exemplaires à la vente, dixit Patrick Le Bescont), édité aux éditions Filigranes, dans une très belle formule originale; les pages forment un accordéon qui se déploie. On y lit l’ heureux aboutissement d’un premier livre, émanant de cette longue période. L’après… Sans doute cette matière sera  t elle à nouveau sollicitée pour une ou plusieurs éditions à venir…

Stéphane Duroy repart  sans cesse d’un même point, l’édition de 2007. C’est également pourquoi il est beaucoup question d’ »épuisements » dans le discours critique qui cercle le travail du photographe plasticien. Toutes ces pages n’ont pas la même valeur mais elles suggèrent, au delà de l’obsession, la mise en exergue d’un autre espace, cumul de l’ensemble des associations produites et formant idéalement, abstraitement un livre au delà du livre, un méta—livre, critique de sa photographie, dont l’exemplaire unique se situerait au delà de toutes les éditions, issues de la même source et y revenant paradoxalement, comme un point mystérieux, invisible et secret.

Again & Again dit aussi cet épuisement apparent de l’oeuvre originale, comme un centre perdu et hors d’atteinte, rendu aveugle et paradoxalement agissant à rebours, pour remonter vers d’inconnues abstractions, déconstruisant la photographie, devenant dessin, couleur,  trait,  collage,  biffure, insertion et montage, toutes surfaces permettant  à Stéphane Duroy de ré-accorder le renoncement à sa photographie et l’éternelle déchéance de cette Humanité souffrante à l’énergie des peintures de Jasper Johns, (the flag) R. Rauschenberg (Hedge 1964), , Wall Steet 1961, Axe, 1964.  Quelques pages suggèrent cette filiation.

…et quand on aborde les grands formats exposés sur les murs, issus des pages et terriblement agrandis pour jouer le rôle d’un autre support encore, cette fois les murs hauts du BAL, on pense déjà à ce que Cartier- Bresson disait de la nécessité de l’alignement, hier la photographie définissait un relais corporel entre la main et l’oeil, la pensée ou le coeur, pour voir cet alignement supplanté par d’autres gestes….le corps est sollicité tout entier, une implication plus globale a pris le relais, plus spatiale, moins distanciée, plus tactile et sensuelle, ce que l’on voit sur le petit film. Stéphane Duroy a changé de gestuelle,  il ne courbe plus son regard, il agit directement sur l’oeuvre naissante, comme un peintre ou un graffeur, quand il utilise la couleur, c’est au pinceau, à la bombe, son expression est directe… les gestes liés au corps photographiant ont muté. Stéphane Duroy est devenu artiste plasticien , il n’est plus uniquement photographe.

Il y a sans doute plus d’opportunités à relever le sens, en bon topographe, et à discerner ce que cette mutation porte de joies et de satisfactions, dans une oeuvre photographique, admirable et dense, mais dépressive et noire, pessimiste. On pourrait d’ailleurs trouver une correspondance entre ce rendez vous raté ( Beat Generation et Pop Art) et ce retour de flamme, passionnant et ouvert, sorte de contre-point à la clôture des territoires basculant vers la mort et la ré-invention d’un nouveau topos, recueil d’une pulsation ré-enchantant l’oeuvre, à rebours, où le geste trace de nouvelles limites et ouvre de nouveaux champs. Mais là encore, un nuit recouvre l’oeuvre et la clôt. L’oeuvre plastique relèverait elle d’un solipsisme?  Stéphane Duroy n a t il pas choisi cette citation qui fait alors sens?

«  On photographie des choses pour se les chasser de l’esprit. Mes histoires sont une façon de fermer les yeux. » F.Kafka

L’équipe

Stéphane Duroy a exposé à la Filature de Mulhouse ses séries L’Europe du silence en 2000 et Unknown en 2005 ; en 2002, a présenté à la Maison Européenne de la Photographie l’exposition Collapse, a publié L’Europe du silence, 2000 (Filigranes Editions), Unknown, 2007 (Filigranes Editions), 1297, 2009 (Filigranes Editions), Distress, 2011 (Filigranes Editions), Geisterbild, 2012 (Filigranes Editions), Guardian of Time, 2012 (Only Photography), Unknown #2, Tentative d’épuisement d’un livre, Stéphane Duroy, Éditions Filigranes, janvier 2017.

Stéphane Duroy a rejoint l’agence Vu en 1986. Il est représenté par la galerie In Camera.

> Lire la première partie :
http://mowwgli.com/10637/2017/03/10/again-and-again-stephane-duroy-bal/

EXPOSITIONS
• Again and Again
Stéphane Duroy
Du 6 janvier au 9 avril 2017
Le Bal
6, Impasse de la Défense
75018 Paris
http://www.le-bal.fr
• Stéphane Duroy
Du 5 janvier au 8 avril 2017
Leica Store
105-109 rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris

Again and Again, Stéphane Duroy au BAL

Cette exposition présente deux périodes du photographe, Stéphane Duroy. De magnifiques photographies documentent l’Europe du Silence sur quarante ans au rez de chaussée, en sous sol, dans la grande salle, le photographe se mue en plasticien, re-visitant son travail sur l’image, pour composer sous forme d’assemblages, de collages, les pages d’un livre infini, qui ne cesse de se dérober tout en s’étoffant. Unknown 2.

De grands tirages, accrochés aux murs ainsi que des citations emblématiques renforcent ce dispositif. Diane Dufour directrice du Bal, Fannie Escoulen, commissaire de l’exposition, Cyril Delhomme, scénographe ont travaillé à faire d’ Again & Again une exposition importante. Neuf livres ont été publiés aux éditions filigranes sous l’oeil attentif de Patrick Le Bescont et renforcent la documentation de l’oeuvre photographique présentée.

L’europe du Silence

« Tout le temps on me prend pour un flic. […] J’ai jamais pris de coup de poing dans la gueule mais j’ai pris des coups de crosse, c’est différent. Pour passer inaperçu il faut tirer le premier : vite, vite, vite ! Et avoir l’air suffisamment idiot. « Cartier Bresson Aout 1969. Ces propos du Maître font écho à ceux de Stéphane Duroy , un « voleur d’images », (aime t il à dire) allant chercher chez l’autre ce quelque chose de très intime, sans lui demander son avis, parce que, « si je lui demandais, tout s’envolerait »  confie t il, relations difficiles, mais assumées dans l’arrachement au réel et l’aveu d’une réflexion conditionnant sa photographie.

A peine a t on poussé la porte de l’exposition qu’un silence quasi religieux se fait, la tension et l’énergie de l’oeuvre exposée irradient une forme de recueillement, un seuil s’ouvre, le regard s’active, la conscience se mobilise, devant les fenêtres ouvertes par les photographies au souffle lourd et lent, ou l’on ressent physiquement le poids de l’Histoire. On assiste, magnifique et douloureux, à l’éclat d’une oeuvre magnétique, quantique, sans pathos, assumée par la magie du témoignage, de l’écriture et de la réflexion. la photographie de Stéphane Duroy a une fonction théorique de Vérité, elle désigne le centre historique du Mal, Berlin, épicentre du nazisme, centre névralgique de l’Europe, puis frontière symbolique entre l’Est et L’Ouest, point radiant de l histoire négative du XX siècle. Un peuple souffrant sans rédemption, toujours en exil, à l’intérieur des frontières, politiques, sociales ou psychologiques, dirait on, migre ensuite vers le miracle américain, réduit à une imposture et à un leurre. Ce mouvement embrasse la totalité de l’exposition.

Dans les années 80, la plaie du nazisme se suture, mais l’absolue domination intérieure de l’Est se fait totalitaire, la Grande Bretagne de Tatcher, écrase la classe ouvrière. A l’Ouest, la réification avance en ordre serré pour consolider une société « démocratique » au conformisme bourgeois asphyxiant, annihilant la notion de sujet, société du spectacle, société de consommation obligent. Mouvements profonds de l’Histoire et contradictions internes et externes, mouvements sociaux et guerres, mouvements artistiques, produiront en Europe, Budapest, Prague, Mai 68,la chute du mur de Berlin, la fin du bloc de l’Es, aux USA, les mouvements civiques, la guerre du Vietnam, la Contre Culture, la Beat Génération et le Pop Art, entre autres.

On ne sent pas chez Stéphane Duroy une contestation ni une énergie politique, son champ d’observation est ailleurs, dans la mesure de la souffrance et le constat de l’exil, l’examen des traces laissées par l’holocauste et les paysages rémanents, traces vivantes de la Mémoire collective, de ce qu’est devenue « l’ombre » de l’humanité. Pour son travail de reporter, Stéphane Duroy choisit deux territoires, Berlin et la Grande Bretagne Son travail retrace Instants, extraits de vie quotidienne, accidents, états des lieux, fragments, images toutes intrinsèquementsymboliques, appels à voir, en s’accordant à ce « fameux petit théâtre intérieur à la Brecht, qu’il mentionne comme élément psychologiquement préparatoire à la venue des images en lui. Son témoignage engage la totalité de ses humanités, sans réserve, sans idéologie, « reporting » visionnaire…

Quand on l’interroge sur le  pourquoi de sa photographie, il mentionne l’ennui de sa jeunesse, les évènements de Prague en 1956, ainsi que ses lectures, « Moravagine » de Cendrars. L’acte photographique comble l’ennui, l’oblige à voyager, le dispense de « travailler ». Stéphane Duroy ne s’est jamais considéré comme photographe. Il dit avec gourmandise et provocation « la photographie m’emmerde!… » ces propos sont ils juste l’effet d’un déplacement, d’une crise identitaire à rebours de l’énergie dépensée à la concentration extrême de son propos, de la puissante rentrée de sa photographie, d’un retour du refoulé en quelques sortes, d’un nouveau souffle, comme au retour d’une plongée dans l’extrême?

Toute l’oeuvre de Stéphane Duroy Reporter Photographe, est là, assumée en une quarantaine de tirages, s’étendant sur une quarantaine d’années, montrant et désignant les points aveugles de notre histoire commune, des gueules noires de cette classe ouvrière écossaise, d’un théâtre rouge sang à Lodz, en Pologne, d’une aube froide se levant sur la neige, d’un regard jeté par dessus le mur de Berlin, tout cri rentré et muet, murmurant, mystérieusement ces histoires aux confins du visible et de l’audible, dans le rais lent du jour, lumière éteinte des corps, paroles absentes, matières et paysages se dissolvant dans l’ombre de la nuit. On le voit Stéphane Duroy est un auteur, un écrivain, du côté de l’image, son point de vue documente une histoire qui tend à disparaitre, et q’une autre photographie à la Martin Parr est venue recouvrir, fait signifiant, notre mémoire collective est faite de sédiments, les périodes se succèdent et répondent à de nouvelles injonctions du Voir… Chez Stéphane Duroy, nous assistons au dévoilement, de ce que la mémoire a si longtemps évacué, refoulé de cette mémoire liée à cette Europe, tentant de se relever de la chute, écrite avec le sang de l’horreur, issue de l’holocauste et qui ne parvient pas, malgré le temps, à se réparer…. Ce travail se dresse contre l’oubli, intrinsèquement, presque quantique.

Sur le plan moral, éthique, pour Stéphane Duroy, le devoir de mémoire est un devoir du Voir Immanquablement et sans réserve, une nécessité vitale, parce qu’il témoigne du plus austère, du plus mortifère. Allusion à B.Brecht sur le constat d’une forme de désillusion, au travers de Cette Bonne Âme du Se-Tchouan, Brecht évoque toute la tristesse et la révolte de l’exilé, devant l’incapacité des peuples à faire échec aux structures de domination, dans cette partie de l’exposition, comme dans la suivante. Dans la « Promesse de l’aube » Romain Gary évoque cette promesse que l’aube ne tiendra jamais, promesse faite à la vie claire et lumineuse, issue des cauchemars nocturnes, matières noires dont il faut travailler la lumière pour naitre au jour. C’est  écrire que cette photographie est en prise constante avec l’examen attentif des peurs et des cauchemars, limons fertiles ou stériles, selon que cette humanité, toujours aux portes de la déchéance, arrivera  ou non, à  surmonter ses peurs infantiles et morbides, si elle veut, s’affranchir de ses peines et de ses drames.

Le travail sur Glasgow éclaire cette question: différents formats aux couleurs lourdes, éteintes, tons froids, s’éclairent parfois dramatiquement de rouge, peignent également en noir et blanc -Stéphane Duroy ne fait pas la différence entre les deux, le traitement de l’image est identique- la Dépression et l’angoisse, acteurs majeurs de sa photographie, dans cette austérité qui concentre l’éclat d’une scène ou d’une situation. Il y a cette femme en colère vieillie, silhouette absurde, traversant une rue déserte, figure axiale proche d’un Bacon, fantôme au regard perdu, dans cette lumière sans ombre et sans soleil, figure pauvre d’un théâtre de misère sous un ciel gris. Chez Stéphane Duroy, jamais, le soleil ne luit. Il n’y a pas de bonheur à vivre, semble t il. Ces hommes, accoudés au bar du pub le crient silencieusement, quatre regards interdits, arrêtés, happés, en train de disparaitre. Scène poignante, les personnages comme les lieux, témoignent de la dureté des vies. Comment le photographe a t il su, pu capter l’insoutenable constat de la disparition de la liberté et de la joie. Tout est funeste, irradiant et juste. Ce regard murmure la tristesse constante, la froideur du cadre de vie, les rues ombreuses et vides aux bâtiments noirs, toile de fond du Glasgow photographié; dans les vestiaires désertés des mineurs apparait un lieu mécanique, froid et distant, un lieu de relégation, de disparition, photographié sans personnage, dans une lumière blanche assez crue, comme si, soudain un lieu en évoquait un autre et se déplaçait vers un autre lieu, hérité de la mémoire, appartenant au même champ sémantique, celui des vestiaires du camp de concentration.

Cette photographie interpelle; dans l’Europe du silence, tout est déplacements et contaminations, il semblerait que Stéphane Duroy n’ayant pas photographié les camps, ait vu, se réfléchir, comme au pli d’un miroir curve, ce vestiaire là, qui procède de la même logique, symboliquement,  déplacement fantasmatique, d’un lieu et d’un temps à l’autre. Sa photographie réfléchit au delà de ce qu’elle identifie dans le réel, une autre réalité en écho, et c’est ce qui fait sa puissance, éveil des déplacements secrets du sens, d’un temps à l’autre et  plus encore, emportant le regard contemporain, jusqu’à ici, au Bal. L’écho, pris dans cette matière photographique concentre toujours, dans son précipité, l’effet miroir de l’entre-aperçu, de l’insoutenable, de l’indicible. Ce choc, devenu secret, semble parler en fantôme de ce temps si lointain et si proche, une forme quantique en soi, paradoxale et prégnante….quand un malaise nauséeux habite toujours le patient (l’Europe) et que des spasmes le secouent, dans son sommeil, sans qu’il ne se rende compte très bien de cette maladie révélée insidieusement à travers ses symptômes..

Stéphane Duroy sait atteindre en lui le point de surgissement des images pour les cueillir comme une bruyère sauvage aux teintes sombres, lumières étales de faible intensité, crépusculaires ou lentes; et ces images ont à la fois la densité du drame, portent le cri rentré d’un combat, d’une révolte dont la clameur se perd, en retour, aux cimaises du Bal. Pureté, concentration, composition parfaite, un silence  se fait contre le silence, un murmure poignarde l’époque et, tout à fait touchant, emporte l’adhésion, sans séduction esthétisante, sans grandiloquence, sans emphase, dans une simplicité qui me semble « rédemptrice ».

A la  folie de Bacon, sa peinture d’une puissance transfigurante, à la paix pacifiante de Duroy, l’ascèse cathartique d’un théâtre de mémoire où des personnages beckettiens, jouent, pour de vrai, cette pièce cruelle d’une vie absurde et mordante, mais où s’énonce dans l’ombre de la conscience, une mesure du choc négatif et mortifère de cette naissance de l’Europe contre la mémoire de l’horreur et de l’insoutenable…tapie et toujours active (que l’on se rende compte du paysage politique des droites extrêmes partout…)  On comprend ainsi aisément que Stéphane Duroy ait eu envie de reformuler sur d’autres terres que la photographie pure ces questions, de rejouer ces forces, en les déplaçant encore et encore vers d’autre supports, sans doute pour également se dé-prendre des rais de l’ombre noire.

A suivre …
> A venir la suite sur la seconde partie de l’exposition: Unknown  2
http://mowwgli.com/11187/2017/03/15/again-and-again-…-bal-2eme-partie/

• Fannie Escoulen : Commissaire d’exposition indépendante et Directrice adjointe du BAL à Paris
L’équipe

Stéphane Duroy a exposé à la Filature de Mulhouse ses séries L’Europe du silence en 2000 et Unknown en 2005 ; en 2002, a présenté à la Maison Européenne de la Photographie l’exposition Collapse, a publié L’Europe du silence, 2000 (Filigranes Editions), Unknown, 2007 (Filigranes Editions), 1297, 2009 (Filigranes Editions), Distress, 2011 (Filigranes Editions), Geisterbild, 2012 (Filigranes Editions), Guardian of Time, 2012 (Only Photography), Unknown #2, Tentative d’épuisement d’un livre, Stéphane Duroy, Éditions Filigranes, janvier 2017.

Stéphane Duroy a rejoint l’agence Vu en 1986. Il est représenté par la galerie In Camera.

EXPOSITIONS
• Again and Again
Stéphane Duroy
Du 6 janvier au 9 avril 2017
Le Bal
6, Impasse de la Défense
75018 Paris
http://www.le-bal.fr
• Stéphane Duroy
Du 5 janvier au 8 avril 2017
Leica Store
105-109 rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris

 

Double rétrospective de Pentti Sammallahti chez Stimultania

Les dernières expositions du photographe finlandais Pentti Sammallahti datent de plus de cinq ans : en 2012 c’était lors des Rencontres d’Arles et l’année précédente c’était au tour du Musée Finnois de la photographie d’Helsinki de l’exposer. Cette année, le Pôle de photographie Stimultania organise une double rétrospective, dès demain « Ici au loin » est présentée à l’Espace La Mostra de Givors (69) avant d’être montrée à Strasbourg (67) à partir de septembre prochain.

« Ici au loin est une rétrospective couvrant plus de quarante ans de travail photographique dans presque autant de pays. En dépit de cela, le titre discret choisi par Pentti Sammallahti renvoie au paradoxe qui veut qu’une photographie représente toujours un ici-et-maintenant : la rencontre, aux cimaises d’une exposition ou dans les pages d’un livre, entre un artiste et un spectateur, rencontre évidemment sujette à la loi de l’impermanence mais qui toujours reflète leur capacité mutuelle à établir un dialogue, à projeter le passé capté par l’image dans le présent du spectateur et son futur. »

– Finn Thrane

Glaneur de paysages – sauvages, transformés, inhabituels – le photographe finlandais révèle un univers fragile qui se compose harmonieusement. Dans un traitement monochrome et avec la même puissance plastique, les horizons de la Mer Baltique, d’Afrique du Sud et de Namibie se confondent.
Impossible à dater (entre 1980 et 2011) ce mysticisme profond ne peut qu’émaner de natures aux beautés parfaites.
La finesse d’exécution de Pentti Sammallahti, sa technicité du tirage et sa poésie personnelle se conjuguent dans d’intenses fresques de paysages bucoliques où humains et objets se perdent dans cette nature abondante, surréelle et mélancolique. Comme si l’homme devait composer en fonction de cette mélancolie, de peur d’attiser sa colère.

EXPOSITIONS
Ici au loin
Pentti Sammallahti
Organisée en partenariat avec la Galerie Camera Obscura
> Du 11 mars au 22 avril 2017
Stimultania Pôle de photographie, La Mostra
36 rue Joseph Faure
69700 Givors
> Du 8 septembre au 26 novembre 2017
Stimultania Pôle de photographie
33 rue Kageneck
67000 Strasbourg
www.stimultania.org
www.lesmotsduclic.com
www.experimentationssplendides.com

Stéphane Duroy : La première exposition 2017 au BAL

Le première exposition de l’année du BAL s’est inaugurée vendredi dernier. Il s’agit d’une rétrospective du photographe Stéphane Duroy, sous le commissariat de Fannie Escoulen (Commissaire indépendante) et de Diane Dufour (directrice du Bal). « Again and Again » est visible jusqu’au 9 avril et répond à une seconde exposition présentée aux mêmes dates, au Leica Store de Paris.

Et si l’œuvre de Stéphane Duroy était un exil ? Après quarante années d’un périple obsessif sur les traces de la vieille Europe jusqu’aux Etats-Unis, Stéphane Duroy semble aujourd’hui poussé par un vent de renouveau, vers une pratique photographique emmenée toujours plus loin d’elle-même.

L’Europe du Silence, travail fondateur initié dans les années 1980, s’impose comme la tentative, décisive dans son parcours, de partir à la rencontre de la grande Histoire : Douaumont, Berlin, Auschwitz, Lodz… Construite dans un mouvement au long cours, cette série consigne la vision d’un homme à la recherche de son identité et de la mémoire d’une Europe ébranlée par deux conflits mondiaux et de multiples dérives totalitaires. Stéphane Duroy en livre un récit fragile, emprunt de poésie et d’inquiétude, dont l’esthétique granuleuse et opaque se mêle au poids du temps et aux silences obscurs des paysages. Paraît en 2000 le livre du même nom, épuré et radical, en 20 images.

Depuis 1977, il affronte aussi une autre réalité. Celle de l’humain, des laissés pour compte, des ouvriers et des marginaux plongés dans la détresse d’une Angleterre Thatchérienne en pleine mutation. Le livre Distress (paru tardivement en 2011), est l’aboutissement d’une plongée de plus de trente années dans un pays profondément meurtri.

Progressivement et inexorablement, le regard de Stéphane Duroy se déporte. Sur les traces des exilés européens, il se tourne vers leur terre d’accueil, les États-Unis, réceptacle d’une mémoire collective fuyant les stigmates de son passé. De New York au Montana, il marche alors sur les pas d’immigrés arrivés en Terre promise en quête de nouveaux départs. Confronté à une version désenchantée du « rêve américain », il rapporte des images d’une grande mélancolie et d’une extrême sobriété, et publie en 2007 le livre Unknown. Dans ce va-et-vient permanent entre une Amérique qu’il ne cesse d’ausculter et l’Allemagne, cœur de ses obsessions, Stéphane Duroy construit son imaginaire.

À partir de 2009, il se détache peu à peu de la photographie et met en place un autre processus de travail : collages, coupures de presse, photographies anonymes, peintures, ratures et déchirures, viennent nourrir et malmener des dizaines d’exemplaires de son livre Unknown, l’aidant à dépasser une surface photographique devenue trop pauvre à son goût.  Par ce geste quotidien de destruction et de reconstruction, par l’ajout de couches de matières successives, il procède, tel un palimpseste, à un effacement de l’image. Ces livres-objets deviennent les catalyseurs de ses obsessions. Cette tentative d’épuisement du livre et de ses propres images permet à Stéphane Duroy d’aller au-delà de sa photographie, d’en casser les codes et d’explorer de nouveaux territoires d’expression. Témoin d’un monde devenu irrespirable, il déracine son langage.

Fannie Escoulen

EXPOSITIONS
• Again and Again
Stéphane Duroy
Du 6 janvier au 9 avril 2017
Le Bal
6, Impasse de la Défense
75018 Paris
http://www.le-bal.fr
• Stéphane Duroy
Du 5 janvier au 8 avril 2017
Leica Store
105-109 rue du Faubourg Saint-Honoré
75008 Paris